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Le récit biographique de Lamence Madzou, ancien chef de bande de la région parisienne, accompagné de la mise en perspective de la sociologue Marie-Hélène Bacqué, offre une plongée dans le Paris interlope des années 1980.

Recensé : J’étais un chef de gang de Lamence Madzou, suivi de Voyage dans le monde des bandes par Marie-Hélène Bacqué, La découverte, 245 p. 17€.

J’étais un chef de gang intéressera les analystes de la déviance et de la délinquance juvéniles en milieu populaire, les citoyens concernés par ces sujets ainsi que de nombreux travailleurs sociaux. La première partie du livre correspond au récit autobiographique de Lamence Madzou, un jeune homme originaire du Congo devenu un « jeune de rue » d’une cité HLM du sud de l’Essonne. Si sa carrière délinquante, qui l’amène dès l’âge de quinze ans en prison (sept incarcérations entre 1987 et 1996), constitue le fil conducteur de son récit, de nombreuses dimensions sociales souvent plus ou moins liées à celle-ci sont néanmoins abordées : les épreuves de l’émigration/immigration, les tension familiales, l’expulsion du territoire français et le retour forcé dans le pays d’origine entraînant la découverte d’une Afrique ravagée par la guerre civile, les amours d’un « chef de gang », le clientélisme politique symbolisé dans l’ouvrage par le « système Dassault » de Corbeil-Essonnes (mis en place dans les années 1990) et par les connexions entre l’association « SOS Racisme » et l’Elysée (années 1980) visant à récupérer « la Marche pour l’Egalité » de 1983 (devenue « la Marche des Beurs »), le déclin rapide des idéaux fraternels et pacifistes portés par la jeune « Zulu Nation » issue du Bronx et arrivée à Paris au milieu des années1980…

Lamence Madzou nous propose un voyage dans un « monde de bandes », plutôt que dans un « monde de gangs » comme l’indique le titre de l’ouvrage, ce qui explique que la seconde partie du livre, rédigée par la sociologue Marie-Hélène Bacqué, s’intitule « Voyage dans le monde des bandes » et non dans celui des « gangs » (de rue). La terminologie « gang » semble exagérée si l’on considère que les gangs de rue américains, brésiliens, salvadoriens, sud-africains, etc., définissent et restreignent les possibilités d’usage du terme de « gang » : corruption politique et policière à l’échelle locale, activités associatives et caritatives à l’échelle locale, activités réellement militaires avec des armes de guerre dans de nombreux cas, signes distinctifs spécifiques au gang (tatouage, tenue vestimentaire, langage codé…), longévité de l’organisation avec un renouvellement sur plusieurs générations (comme c’est par exemple le cas avec le gang des CRIPS de Los Angeles), etc.

Des bandes, donc… Cependant les bandes des années 1980 auxquelles l’auteur s’est mêlé jusqu’à gagner le leadership de l’une d’entre elles sont des bandes bien particulières, hors normes d’une certaine façon, dans le sens où elles se différencient nettement des petites bandes de quartier qui constituent l’ordinaire du « monde des bandes » parisien d’hier et d’aujourd’hui. Les bandes considérées par les auteurs correspondent en effet à des groupes structurés au départ par les pratiques artistiques émergentes de la culture hip-hop afro-américaine, une culture populaire et urbaine influencée à ses débuts par les préceptes de la « Zulu Nation ». La source de cette culture se trouve alors dans Paris intra-muros, à Garde du Nord, à Châtelet-Les-Halles et à La Défense par exemple. Des centaines de jeunes « de banlieue » accourent des quatre coins de l’Ile-de-France pour découvrir les tags, les graphs, la breakdance et le rap. Fascinés par la puissance états-unienne, construits par la crise socio-économique et le « malaise des banlieues » qu’ils associent plus ou moins à l’horreur du « ghetto US », ils font preuve d’une mobilité géographique certaine pour rejoindre les lieux centraux de la culture hip-hop parisienne, invalidant ainsi en partie, comme l’indique Marie-Hélène Bacqué, les analyses qui privilégient les problématiques de la ségrégation spatiale et de l’enfermement territorial (parfois au détriment de leurs causes) pour décrire les tensions sociales vécues par la jeunesse populaire des années 1980/1990/2000.

Dans ces quartiers parisiens où s’épanouit la culture hip-hop, se retrouvent et se mélangent des aventuriers novices et des jeunes artistes de toute la banlieue parisienne et des arrondissements parisiens populaires tels que le 18ème, le 19ème et le 20ème. La plupart de ces jeunes sont issus des fractions de classe les plus insécurisées du monde populaire où sont alors surreprésentées les familles maghrébines et, de plus en plus, les familles sub-sahariennes. Ils forment des groupes qualifiés ensuite de bandes, des bandes dont les effectifs peuvent atteindre, selon la légende et l’occasion, plusieurs centaines de membres. Elles amènent le hip-hop en banlieue, d’abord en banlieue Nord. On sait que les disciplines artistiques du hip-hop vont y rencontrer un franc succès et que les principes de la « Zulu Nation » y seront largement ignorés et même ridiculisés.

Parallèlement, les différentes formes de racisme que subissent les bandes concernées, notamment de la part des bandes de « skins » qui sévissent dans les années 1980 et qui symbolisent le renouveau de l’extrême droite et du racisme ultra-violent, poussent certaines d’entre elles à revendiquer leur couleur, noire en l’occurrence, et à « chasser les skins » (repliés depuis sur la tribune Boulogne du Parc des Princes ?). La couleur de peau, qui définit vaguement mais rapidement « la race » d’appartenance, devient un repère identitaire de premier ordre. La solidarité entre « Noirs » doit permettre d’inverser le stigmate et le rapport de force dans certains espaces publics. L’autobiographie de Lamence Madzou ainsi que l’analyse de Marie-Hélène Bacqué posent la question d’une identité « Noire » de France, une identité qui, du moins dans le « monde des bandes », lie symboliquement les ethnies et les nationalités sub-sahariennes face aux regards des « Blancs » (franco-français et fils d’immigrés d’Europe du Sud confondus). Rappelons que l’immigration sub-saharienne ne devient « significative » qu’à partir des années 1980. Lamence Madzou le dit sans détour : dans la rue, les « Noirs » commencent à représenter une force, capable de museler le racisme de certains « Blancs », ou de certains « Arabes » serions-nous tentés d’ajouter même si cela n’est pas évoqué dans le livre. Nous ajouterons également que ces derniers ont connu le même processus. Les fils des immigrés de toutes les régions tunisiennes, marocaines et algériennes (y compris la Kabylie), se sont en effet largement confondus sous la même identité « arabe », l’identité qui leur est attribuée spontanément par les personnes étrangères au Maghreb. Rappelons que nous ne parlons pas ici de toute la population « arabe » ou « noire », mais bien d’une population spécifique : celle du « mondes des bandes », une jeunesse essentiellement masculine et populaire, particulièrement stigmatisée et précarisée.

La problématique socio-économique se conjugue ici à la question raciale et cela constitue l’un des intérêts majeurs du Voyage dans le monde des bandes proposé par Marie-Hélène Bacqué. Lamence Madzou décrit ensuite l’incompréhension entre deux « générations » de la culture hip-hop parisienne : celle des jeunes adultes qui reprochent à leurs cadets de trahir les idéaux de la « Zulu Nation », et celle des adolescents, plus insatisfaits et violents. Après s’être unis contre les « skins », ces adolescents s’affrontent ente eux, dans un entre-soi de plus en plus autodestructeur. À chacun ses quartiers parisiens, ses espaces d’influence, ce qui réunissait devient ce qui divise. La rivalité entre bandes prend progressivement une vague dimension territoriale. Deux grands blocs se dessinent après moult hésitations et retournements de situation : ceux du Nord (avec des noms aussi imagés que : les « Requins juniors » – revendiquant une filiation avec les « Requins Vicieux » – ou les « Black Fist », les « Mendy », les « Criminal Killer Crew ») et ceux du Sud (les « Fight Boys », les « Bourreurs Boys », les « Black Dragons », le « Syndicat of crime »). Les bandes du Nord, finalement coalisées, dominent la plupart des sites stratégiques. Lamence Madzou organise la révolte et, avec l’aide des « Fight Boys », obtient le « respect du Nord » (c’est-à-dire la crainte), ainsi qu’un partage du territoire parisien plus avantageux, après « trois années » de rixes à l’arme blanche (1989-1991).

En vieillissant et en constatant quotidiennement les coûts inutiles de leur guéguerre ainsi que l’impasse dans laquelle celle-ci les conduit, Lamence Madzou et plusieurs de ses connaissances décident de prendre des risques de manière beaucoup plus calculée et surtout plus rentable. D’une délinquance d’expression viriliste, nous passons donc à une délinquance d’acquisition, plus territorialisée, moins visible, plus proche de la banlieue.

Trafic de stupéfiants et de voitures volées, cambriolages et escroqueries « à la nigérienne », racket et possession d’armes à feu : défile alors la liste des actes délictueux qui conduisent Lamence Madzou à la frontière d’un autre monde, celui des « équipes » du grand banditisme, qui à l’époque se déplacent elles aussi vers la banlieue parisienne. Lamence Madzou remet alors en cause son choix de vie (en suivant entre autres les conseils de certains policiers qui l’ont repéré et avec qui il a plus ou moins sympathisé !), avant d’être expulsé du territoire français et d’être plongé pendant deux ans dans la guerre civile congolaise.

De retour en France, il trouve la force de rebondir avec une vigueur peu commune (régularisation de sa situation administrative, écriture de textes de rap puis quelques années plus tard de son autobiographie, vie de couple et naissance d’un fils entre-temps, nouvelle expérience associative, contribution à plusieurs reportages dans des quartiers de banlieue, etc.), jusqu’à devenir une « figure médiatique » du malaise et des espoirs de « la banlieue », à l’image de Yazid Kherki.

L’apport majeur de l’ouvrage est sans doute l’ensemble des éclairages qu’il apporte sur les célèbres bandes « parisiennes » qui défrayèrent la chronique du milieu des années 1980 jusqu’au début des années 1990, une époque où certains chercheurs renommés comme François Dubet expliquaient que les bandes avaient disparu sous l’effet de la désorganisation sociale. Depuis les bandes sont revenues dans l’analyse sociologique de la déviance et de la délinquance juvéniles en milieu populaire, en particulier avec la problématique de l’enfermement spatial, de l’appropriation territoriale et du « bizness » dans les cités de banlieue.

Grâce au voyage que nous proposent le témoignage de Lamence Madzou et l’analyse de Marie-Hélène Bacqué, nous comprenons mieux les changements opérés dans ce « monde des bandes », un monde à l’image de la société qui l’engendre.

Pour citer cet article :

Thomas Sauvadet, « Les bas-fonds de Paris », La Vie des idées , 9 décembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-bas-fonds-de-Paris.html

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par Thomas Sauvadet , le 9 décembre 2008

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