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Les Militants du Tea Party ne jouent pas seuls au bowling

par Romain Huret , le 5 novembre 2012

Depuis le printemps 2009 et la tenue des premières Tea Parties, le monde politique américain doit compter avec le Tea Party, nouvelle force conservatrice. À travers trois comptes rendus de lecture, Romain Huret propose de revenir sur les racines historiques et politiques d’un mouvement social profondément enraciné dans l’espace américain et ses pratiques militantes.

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Recensés : Ronald P. Formisano, The Tea Party. A Brief History, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2012 ; Jill Lepore, The Whites of their Eyes. The Tea Party’s Revolution and the Battle over American History, Princeton, Princeton University Press, 2010 ; Theda Skocpol et Vanessa Williamson, The Tea Party and the Remaking of American Conservatism, New York, Oxford University Press, 2011.

Au printemps 2009, le monde entier regarde avec étonnement la tenue de Tea Parties aux États-Unis, ainsi nommées en référence à la révolte des colons américains en 1773 contre l’impôt sur le thé prélevé par la Couronne britannique. Les participants protestent contre les impôts fédéraux destinés à financer des programmes sociaux qu’ils désapprouvent fortement. En ce jour du 15 avril, date limite pour envoyer sa déclaration fiscale, plus de 750 manifestations ont lieu dans toutes les villes du pays, en particulier à Boston, Washington ou encore New York [1]. La chaine de télévision conservatrice Fox News couvre l’évènement toute la journée ; le journaliste Sean Hannity diffuse son émission en direct depuis la manifestation d’Atlanta et ne cache pas son enthousiasme. La journaliste du New York Times, Liz Robbins se dit, elle, impressionnée par ces « milliers de manifestants qui proposent une version moderne de la manifestation de 1773 ». Au lendemain de ce grand raout médiatique, les démocrates critiquent le mouvement qui ne serait qu’une création de riches hommes d’affaires. L’hypothèse d’un mouvement créé de toutes pièces (astroturf) domine alors les commentaires. Les médias et les hommes politiques pointent du doigt le rôle de milliardaires américains, en particulier les frères Koch qui déversent des millions de dollars pour porter haut le flambeau du conservatisme. Si certaines analyses adoptent toujours l’hypothèse de la manipulation, des historiens et des politologues proposent néanmoins une autre explication : le Tea Party est un mouvement social profondément enraciné dans l’espace américain et des pratiques militantes aisément identifiables [2]. À l’heure où la gauche américaine peine à mobiliser ses troupes et où beaucoup, pour reprendre la célèbre formule de Robert Putnam, regrettent que les Américains jouent seuls au bowling, nombre d’analystes doivent reconnaître la vitalité militante du mouvement [3].

Historien du populisme, Ronald Formisano propose pour analyser le mouvement une synthèse classique d’histoire politique et relie les références des militants à celles, anciennes, des mouvements populistes américains [4]. Les Tea Partiers adoptent une vision binaire du monde et opposent des producteurs (travailleurs, petits commerçants, cadres, entrepreneurs) à d’improductifs parasites allant des chômeurs aux « assistés » en passant par les traders de Wall Street. Cette idéologie de la production (producerism) est un trait commun à l’ensemble des militants et explique leur rejet de l’État et des élites. Le savoir ésotérique et technocratique des élites s’oppose toujours au bon sens commun du peuple. Bien souvent, les militants évoquent la brillante formation du président Barack Obama à Harvard, où il a dirigé la prestigieuse Harvard Law Review, et, paradoxalement, sa méconnaissance de la Constitution. Dans un chapitre intitulé « Le contraire de la Constitution est la prostitution », le militant et intellectuel conservateur, Joseph Farah explique que « Barack Obama lit la Constitution comme il lit la Bible. Dans les deux cas, croit-il, il y a de bonnes idées. Mais aucune qu’il ne faille lire à la lettre » [5].

Les propos de Farah démontrent à quel point les militants ont un attachement viscéral à la Constitution, considérée comme un texte sacré. Ni l’assurance-santé, ni le mariage homosexuel n’apparaissent dans ce court texte rédigé par les Pères Fondateurs, et il est dangereux, pensent les militants, d’en proposer une lecture qui pourrait légitimer ces innovations. Ce constitutionalisme érigé en dogme trouve son origine dans un texte publié en 1981 par Willard Cleon Skousen, The Five Thousand Year Leap, et popularisé par le journaliste Glenn Beck [6]. De confession mormone, Sousken est un ancien chef de la police de Salt Lake City dans l’Utah. Proche de l’organisation conservatrice John Birch Society, il commence dans les années 1960 à écrire des textes contre le communisme et, plus généralement, les agents du gouvernement qui menacent de faire disparaître les États-Unis. En 1967, il crée le National Center for Constitutional Studies destiné à promouvoir des études sur la Constitution. Selon lui, ce texte est d’inspiration divine, et doit être lu comme tel. Comme Formisano l’explique bien, cette insistance sur la Constitution permet aux militants de renouer avec la geste des Pères Fondateurs et d’avoir le sentiment de mener un combat similaire à celui des révolutionnaires de la fin du 18ème siècle. L’ancrage historique révèle une angoisse profonde sur le devenir du monde, en particulier occidental, au début du 21ème siècle. Pour beaucoup, l’élection du premier président afro-américain, Barack Obama, a été un catalyseur, et les a conduits à devenir militants pour renouer avec le passé héroïque, et largement mythifié, des États-Unis.

Ce rapport à l’histoire constitue la trame principale de l’ouvrage de Jill Lepore. Auteure d’un très beau livre sur la première guerre ayant opposé les Puritains aux Indiens en 1676-1678, Lepore a souhaité écrire un livre pour le grand public en pensant que le Tea Party était le symptôme de l’instrumentalisation de l’histoire par les conservateurs [7]. Les historiens professionnels (progressistes le plus souvent) auraient, selon elle, leur part de responsabilité dans l’émergence du mouvement parce qu’ils auraient abandonné des genres très populaires comme la biographie à des amateurs dont les visées idéologiques apparaissent désormais au grand jour. Dans toute une série de documentaires pour la télévision ou d’ouvrages très populaires, les Pères Fondateurs sont en effet utilisés pour incarner un âge d’or d’une Amérique blanche, masculine et élitiste. De façon révélatrice, dans un livre de coloriage et d’activités pour les jeunes enfants vendu par les Tea Party Patriots, la suppression des impôts est inscrite au-dessus du monument du Mont Rushmore, l’un des plus célèbres lieux de mémoire du pays.

Lepore reconnaît des similitudes entre la fin du 18ème siècle et la période actuelle ; la révolution médiatique en cours depuis l’arrivée d’Internet modifie l’accès à la démocratie tout comme l’imprimerie avait provoqué à l’époque d’importantes transformations politiques. Mais elle pense que les conservateurs sont victimes d’une illusion historique. En se basant sur les travaux qu’Alfred Young a consacré à la mémoire de la Tea Party de 1773, elle a tout loisir de rappeler que les élites blanches ont très longtemps critiqué cet acte de désobéissance civile, tout comme ils déploraient la violence des autres révoltes fiscales de la fin du 18ème siècle [8]. La Tea Party représenta donc longtemps une invitation à élargir la sphère démocratique, et non à la limiter comme le voudraient les militants actuels. Se mettant en scène déambulant dans les rues de Cambridge et de Boston, Lepore espère que la démocratie américaine sera capable de se réinventer en comprenant la véritable portée des idéaux révolutionnaires. L’implication personnelle de l’auteure dans son récit, et ses va-et-vient incessants entre le passé et le présent ont de quoi agacer. Mais le véritable problème de l’ouvrage réside dans la faiblesse de la méthodologie d’enquête utilisée : suffit-il de se rendre à quelques réunions de militants dans un bar ou un restaurant de Boston pour comprendre la nature d’un mouvement ?

Ce reproche ne pourrait pas être adressé à la brillante enquête conduite par Theda Skocpol et Vanessa Williamson. Ces deux politologues ont décidé de conduire une enquête de terrain dans différents États américains pour saisir la signification du Tea Party. Leur conclusion est sans appel : il s’agit d’un mouvement politique, profondément enraciné dans le tissu social. Il est aussi très homogène, les caractéristiques démographiques, sociales et sexuelles de ses militants se reproduisant d’un État à l’autre. Âgé d’une cinquantaine d’années, le Tea Partier est blanc et dispose d’un capital culturel et économique plus important que la majorité des Américains. La dimension raciale n’est pas anecdotique : les riches contribuables blancs ont le sentiment de payer pour une Amérique jeune et cosmopolite, dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. En accord avec le rôle décisif qu’elles ont eu dans la montée du mouvement conservateur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les femmes sont très présentes dans les réunions, et utilisent habilement les espaces de sociabilité féminins pour accroître le nombre de militantsSur le rôle des femmes dans le mouvement conservateur, voir Michelle Nickerson, Mothers of Conservatism : Women and the Postwar Right, Princeton, Princeton University Press, 2012. [9].

L’étude de Skocpol et Williamson prend non seulement ses distances avec les lectures paranoïaques et complotistes du mouvement conservateur, mais décrit avec finesse les contradictions et la part d’incohérence au cœur de ce mouvement [10]. Tout d’abord, les militants sont très divisés entre eux. Au cours des réunions auxquelles elles assistent, les tensions sont palpables entre les libertariens, favorables à la disparition de l’État fédéral, et les conservateurs moraux, plus enclins à promouvoir un activisme étatique dans le domaine moral et religieux. Ces dissensions expliquent le recours à des symboles historiques et des grandes notions comme le renouveau de l’Amérique. Le ciment du Tea Party, ajoutent-elles ensuite, c’est la fiscalité et l’économie, même si le discours n’est pas toujours cohérent avec la pratique.

Les auteures auraient sans doute tiré profit d’un meilleur ancrage historique pour mettre en évidence la particularité du Tea Party au sein des autres mouvements de révolte fiscale ayant agité l’Amérique depuis le 18ème siècle : le fait qu’il est une révolte par anticipation. Il s’inscrit en effet dans la lutte contre l’impôt fédéral menée par les militants conservateurs, issus pour la plupart de la classe moyenne, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1973, le Tax Rebellion Committee de Los Angeles organisait déjà des défilés pour commémorer la geste héroïque des citoyens de Boston en 1773. Le responsable du comité, Robert Lyon était déguisé en Oncle Sam, et les autres militants portaient également des déguisements révolutionnaires. Prévus le 15 avril, ces actes de protestation au cours desquels des sachets de thé furent jetés à l’eau attirèrent bien évidemment l’attention des médias locaux, même si les grands réseaux nationaux les ignorèrent.

Sachet de thé distribué aux militants antifiscaux en 1973 par les Tax Rebellion Committees de Los Angeles et Fresno – © Université de l’Iowa.

Lyon créa par la suite des groupes de réunion pour réfléchir aux moyens constitutionnels de s’opposer à l’impôt fédéral. Comme il l’expliquait alors, « la révolte Tea Party donna de l’espoir aux gens. Nous espérons faire de même et permettre aux gens de prendre conscience de leur besoin de liberté ». Dans l’ouest et dans le sud du pays, une pléthore d’associations antifiscales virent ainsi le jour dans les années 1970, préparant le terrain à la révolution fiscale de l’ère Reagan.

Tract du Los Angeles Committee of Tax Rebellion (1973) – © Université de l’Iowa.

Ces prédécesseurs du Tea Party disposaient d’un réseau médiatique bien moins développé, et critiquaient des taux d’imposition beaucoup plus élevés qu’actuellement. Aujourd’hui, la critique de l’impôt se déroule dans un contexte de réduction fiscale pour les revenus les plus élevés et les classes moyennes. De manière révélatrice, dans les années 1960 et 1970, l’agence en charge de collecter l’impôt, l’Internal Revenue Service (IRS) était la cible préférée des opposants à l’impôt qui la qualifiaient de Gestapo américaine ou la dénommaient l’IRSS en allusion à l’Allemagne nazie.

Tract du Los Angeles Rebellion Committee invitant à refuser les contrôles fiscaux de l’IRS - (1972)

Depuis l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan en janvier 1981, les réductions d’impôt sont devenues une règle cardinale de tous les présidents. Certes, les militants du Tea Party ont parfois le sentiment d’avoir été les dindons de la farce antifiscale, les milliardaires et les traders de Wall Street ayant beaucoup plus profité de réductions qu’ils ont contribué à imposer. Le refus d’une récupération par le Parti républicain prend racine dans cet antagonisme ancien entre les militants locaux et les élites nationales. La continuité historique et le paradoxe fiscal auraient mérités d’être mieux pris en compte dans l’ouvrage de Skocpol et Williamson, qui montrent bien par ailleurs la singularité des angoisses des militants conservateurs et les divisions internes au mouvement.

En dépit de cette critique, les deux politologues de l’université d’Harvard offrent la lecture la plus stimulante de ce mouvement social et politique né aux États-Unis, dont le rôle a été important lors de la désignation du candidat républicain pour l’élection présidentielle de 2012. Et nul doute que les Tea Partiers continueront à se faire entendre dans l’Amérique du 21ème siècle.

par Romain Huret , le 5 novembre 2012


Pour citer cet article :

Romain Huret, « Les Militants du Tea Party ne jouent pas seuls au bowling », La Vie des idées, 5 novembre 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-Militants-du-Tea-Party-ne.html

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Notes

[1Liz Robbins, “Protesters Air Views on Government Spending at Tax Day Parties Across U.S.”, New York Times, 16 avril 2009, A 16.

[2Pour la thèse de la manipulation, voir Anthony DiMaggio, The Rise of the Tea Party. Political Discontent and Corporate Media in the Age of Obama, New York, Monthly Review Press, 2011 ; voir également Romain Huret, A Republic Without Taxpayers ? American Tax Resisters from the Civil War to the Present, Cambridge, Harvard University Press (à paraître en 2013).

[3Robert D. Putnam, Bowling Alone. The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon & Schuster, 2000.

[4Pour une bonne synthèse similaire en français, voir Aurélie Godet, Le Tea Party. Portrait d’un Amérique désorientée, Paris, Vendémiaire, 2011.

[5Joseph Farah, The Tea Party Manifesto. A Vision for an American Rebirth, Washington, D.C., WND Books, 2010, p. 106.

[6Sur les conceptions et l’influence de Sousken parmi les conservateurs, voir Jeffrey Rosen, « Radical Constitutionalism », New York Times Magazine, November 28, 2010, p. 36-48.

[7Jill Lepore, The Name of War : King Philip’s War and the Origins of American Identity, New York, Vintage Books, 1999.

[8Alfred F. Young, The Shoemaker and the Tea Party. Memory and the American Revolution, Boston, Beacon Press, 1999.

[9Sur le rôle des femmes dans le mouvement conservateur, voir Michelle Nickerson, Mothers of Conservatism : Women and the Postwar Right, Princeton, Princeton University Press, 2012.

[10Sur la lecture paranoïaque, je me permets de renvoyer à la traduction récente en français de l’ouvrage classique de Richard Hofstadter, Le style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique, Paris, François Bourin Editeur, 2012, et à mon ouvrage, Les conservateurs américains se mobilisent, Paris, Editions Autrement, 2008.


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