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Les Maos français au miroir américain

À propos de : R. Wolin, The Wind from the East. French Intellectuals, the Cultural Revolution and the Legacy of the 1960s, Princeton University Press.


C’est à une lecture intellectuelle des effets qu’a pu avoir le vent de l’est sur la jeunesse française dans les années 1960-70 que nous invite Richard Wolin. Ce faisant, il néglige la conjoncture politique et les acquis des sciences sociales françaises sur le moment 68. Le détour américain éclaire tout de même le lecteur français sur l’état de la critique américaine du structuralisme et du post-structuralisme.

Recensé : Richard Wolin, The Wind from the East. French Intellectuals, the Cultural Revolution and the Legacy of the 1960s, Princeton University Press, 2010.

C’est un projet ambitieux qui préside au dernier ouvrage de Richard Wolin, professeur d’histoire intellectuelle à CUNY (Université de la ville de New York), puisqu’il se propose d’analyser les effets des années 1960, comprises comme un « fait social total », au sens où celles-ci ont bouleversé la politique, la société, la mode, l’art et la musique. Au cœur de cette « césure », Richard Wolin place la redécouverte des vertus de la participation, alors que la décennie précédente avait vu le « triomphe de la politique technocratique » [1]. Son pari est de saisir indirectement le sens de ce moment à partir du « détour », qualifié d’« exotique », que constitue l’engouement d’une partie de la jeunesse française pour le maoïsme, et la manière dont ce phénomène initialement marginal a progressivement « intoxiqué » le « Tout Paris ».

Les vertus cachées de l’engouement chinois

Le projet aboutit néanmoins à une thèse qui paraîtra rebattue aux lecteurs français, même si elle s’exprime rarement en France avec une telle acidité politique dans l’univers savant : le maoïsme, par une sorte de ruse de l’Histoire, aurait eu, selon Wolin, un certain nombre de vertus. Les années 1960 auraient permis tout d’abord d’en finir avec l’élitisme des intellectuels français, ces « mandarins », qui auraient alors appris à « suivre » plutôt qu’à « diriger », « l’intellectuel démocratique » (nouvelle forme de « l’intellectuel dreyfusard ») venant prendre la place de « l’intellectuel d’avant-garde », cher au modèle « jacobin-bolchévique ». Mai 68 et le gauchisme ont aussi débouché sur le retour aux droits de l’Homme, à la suite de la découverte par ces mêmes maoïstes, notamment les convertis à la « nouvelle philosophie », de Soljenitsyne et de la dissidence soviétique. Enfin, écrit Wolin « pour les intellectuels et les étudiants, l’identification à la Chine de la Révolution culturelle a été l’occasion de se débarrasser de la camisole de force du marxisme orthodoxe » (p. 20).

Si l’on excepte donc le ton nettement moins policé que celui couramment rencontré dans l’espace académique, le lecteur aura une impression persistante de « déjà-vu », surtout s’il a lu les publications principalement mobilisées par Richard Wolin (Génération de Hamon et Rotman, le Mai 68 de Laurent Joffrin, l’Histoire du structuralisme de François Dosse, les mémoires de Julia Kristeva, les biographies consacrées à Foucault, ou les travaux de Philippe Artières et Michèle Zancarini-Fournel…), publications qui sont, d’ailleurs, toutes étonnamment mises sur le même plan dans la démonstration. La frustration est d’autant plus grande que si la période mérite d’être explorée, elle commence justement à être étudiée par de jeunes chercheurs (Boris Gobille, Xavier Vigna, Lilian Mathieu, Jean Bérard, Rémi Guillot, Catherine Achin, Delphine Naudier par exemple), qui n’ont pas vécu les événements et dont on ne trouvera nulle trace ici.

On pourra même s’irriter (ou, dans le meilleur des cas, s’amuser) des nombreuses erreurs factuelles qui émaillent le texte : les étudiants maoïstes de l’UEC devenant par une bizarre métamorphose et un singulier retour en arrière des « Italiens », l’apparition d’un Jean Chaban-Delmas et d’un Lionel Jospin, ancien dirigeant du PSU… Ces erreurs permettent de mesurer le peu d’importance qu’accorde Richard Wolin à la conjoncture politique dans laquelle s’inscrit cette histoire. C’est ce faible intérêt ainsi que sa focalisation sur les revendications post-matérialistes qui le conduisent à sous-estimer durant cette période des années 1960 et 1970 l’importance de la gauche traditionnelle (et notamment du Parti communiste, toujours décrit comme moribond alors qu’il domine la gauche parlementaire jusqu’aux municipales de 1977) au profit d’une histoire strictement intellectuelle, qui plus est focalisée sur les célébrités du temps ou sur les leaders des mouvements.

La thèse générale de l’ouvrage renoue, par ailleurs, avec un mode d’interprétation de Mai 68 « par ses conséquences supposées » selon la formule de Boris Gobille, qui consiste par exemple à en faire l’origine de l’avènement de l’individualisme contemporain, en dépit du sens que les acteurs donnaient eux-mêmes à leur propre engagement [2]. Elle donne ensuite un poids écrasant, non seulement aux idées comme moteurs de l’Histoire, mais plus particulièrement aux nouveaux philosophes, cette hypothèse se trouvant par ailleurs mieux étayée chez Michael Christofferson [3]. Enfin, on pourrait discuter ce qui sous-tend cette thèse générale, et qui là aussi est un argument bien connu, l’assimilation de l’antihumanisme théorique des textes structuralistes (proclamant la mort de l’Homme ou de l’auteur pour décrire « l’epistémé » du 20ème siècle) à un antihumanisme pratique (qui irait de pair avec un mépris politique pour les libertés et les droits de l’Homme), assimilation récusée dès l’origine et notamment exposée en ces termes par Louis Althusser.

Une narration orientée par la critique de la French theory

Face à cette impression de déjà-vu et à cette frustration, mais aussi face à cette dimension très ouvertement opposée au structuralisme et au post-structuralisme, le lecteur français n’a donc guère qu’une solution : parier lui aussi sur le détour « exotique » et se demander ce qu’apporte ce « miroir américain ». Autrement dit, comment raconte-t-on cette période lorsque l’on porte un regard aussi critique sur la French theory ?

Dans l’économie du livre, le premier chapitre fonctionne comme une sorte de scène primitive. Il est, pour une part, consacré à l’Affaire de Bruay-en-Artois : en 1972, l’assassinat d’une adolescente conduit à l’inculpation du notaire de la ville, accusé par la rumeur, puis, une fois celui-ci remis en liberté, à la constitution d’une commission animée par les Maoïstes. Cette affaire se déroule dans un double contexte. D’une part, les maoïstes ou leurs proches (Sartre, Foucault) mènent une critique virulente de la justice et réfléchissent à ce que pourrait être une justice populaire. L’une des matérialisations de cette critique fut le Tribunal du Peuple de Lens, dont le procureur fut Jean-Paul Sartre, formé pour « juger » les Houillères après un coup de grisou meurtrier. D’autre part, après la mort du militant Pierre Overney, abattu par un vigile à la porte des Usines Renault, la Gauche Prolétarienne (GP) s’interroge sur son devenir. La radicalisation constitue l’une des voies possibles comme le montre l’enlèvement du cadre de Renault, Robert Nogrette, par la branche clandestine de la GP, la NRP (Nouvelle Résistance Populaire), tout comme le renoncement à la violence, comme le manifeste justement la libération rapide de Nogrette. L’Affaire de Bruay est dès lors source de dilemmes : le notaire est-il coupable ? Cette forme de justice populaire ne risque-t-elle pas de se confondre avec un simple lynchage, comme l’écrit Sartre, pourtant fidèle soutien de la GP, revenant ainsi à son souci de concilier existentialisme centré sur la liberté et marxisme ? Foucault, lui aussi, mesure les dangers politiques. Ce sont, pour Wolin, ces « dilemmes » (et les actions qui les ont fait naître) qui seront quelques années plus tard au cœur de « l’ethos droit-de-l’hommiste ».

Richard Wolin revient ensuite en arrière dans deux chapitres plus historiques (sur la France des années 1960 et sur Mai 68 « triomphe de la politique libidinale »). C’est avant tout, on l’a dit, l’histoire des élites intellectuelles et étudiantes qui l’intéresse. Selon un mode de récit propre à l’ensemble du livre, c’est l’occasion pour lui non pas tant d’analyser les textes ou d’en comprendre la genèse que de les évaluer, cette manière souvent plus pamphlétaire qu’analytique qui culmine dans le chapitre consacré à Sollers et à Tel Quel dans la seconde partie de l’ouvrage. La préface de Sartre aux Damnés de la Terre de Fanon constitue l’une des premières occasions de cette évaluation par l’auteur. Wolin lui préfère nettement les sociologies de « la vie quotidienne ». Et c’est cette préférence qui organise son récit : à l’avènement de la société de consommation correspondent, selon Wolin, la sémiotique de Barthes, le « Système des objets » de Baudrillard, le Nouveau Roman, ou encore le structuralisme qui déclarerait « la subjectivité nulle et non avenue », marque même de la « frustration politique » de ses auteurs. Face à cette société bloquée — c’est peu ou prou le schéma de Michel Crozier que reprend Wolin —, il existe une critique de la vie quotidienne portée par Henri Lefebvre et une critique du marxisme au profit de l’autogestion comme à « Socialisme ou Barbarie » ou dans la revue Arguments qui refuse la posture de l’intellectuel engagé sartrien. L’ensemble de ces critiques dont Wolin retrace les équivalents littéraires (Les Belles Images, Les Choses…) et cinématographiques (Godard) se retrouve prolongé dans le situationnisme. Dans le récit du 68 (« annus mirabilis ») proprement français, on comprend dès lors que Wolin fasse, pour identifier ses prodromes, porter l’attention sur l’Université de Strasbourg où les situationnistes étaient parvenus à s’implanter, ainsi que sur la dimension « libidinale-libertaire » du « Mouvement du 22 Mars », porté par Daniel Cohn-Bendit. Quant à la crise elle-même, c’est l’opposition au modèle jacobin que privilégie Wolin, centrant son récit sur les étudiants et délaissant quasiment à la fois les mobilisations ouvrières et sa dimension proprement politique.

Que faire des Maos décrits au chapitre 4, tant ils pourraient sembler aux antipodes de cette dimension libidinale-libertaire ? En réalité, explique Wolin, « l’ironie de la réception interculturelle des idées » a fait de la Révolution culturelle le truchement de cette aspiration à « Changer la vie ». Pourfendant l’engouement français pour la Chine, des sinologues au Quai d’Orsay, Wolin propose une explication psychosociale de « l’engagement total » des jeunes maoïstes : une façon de résoudre leurs « problèmes d’identité » et de donner un exutoire à leur « exubérance insurrectionnelle ». À grands traits, Wolin retrace l’absence des Maos en Mai, puis les fondations de Vive La Révolution (VLR), de la GP, du Mouvement de Libération des Femmes (signe du passage du « matérialisme historique » au matérialisme « hystérique ») et du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR).

Après un « excursus » consacré à Alain Badiou et à son « maoïsme sectaire » — qui confirme quoique l’on pense de Badiou que cet ouvrage ne traite que par « détour » de Mai 68 et des années 70 — la deuxième partie (« L’heure des intellectuels ») s’organise autour de trois figures : Sartre, Sollers, Foucault. Chacun ainsi que ses proches se voit consacrer un chapitre plus (Sollers) ou moins (Foucault) éreintant, ainsi qu’une analyse de sa contribution à l’avènement de l’intellectuel démocratique. Sartre, choisi dès Mai par les étudiants en raison de leur antipathie (supposée) partagée avec lui pour le structuralisme, est attiré par les Maos parce qu’il retrouve en eux « le groupe en fusion » de La Critique de la Raison Dialectique, ou « le volontarisme éthique de sa première philosophie ». Mais, surtout, ils lui offriraient la possibilité de trouver un nouveau rôle, alors qu’à ses yeux l’intellectuel universel n’a plus sa place historique : celui de « l’intellectuel gauchiste », qui abandonne ses privilèges pour se lancer dans l’action. Enfin, dans un dernier temps et dans la logique de sa relation avec l’ancien leader de la GP, Pierre Victor, devenu Benny Lévy et disciple de Levinas, Sartre retourne à l’éthique et à la figure de l’intellectuel universel. Le chapitre consacré à Tel Quel dans « l’enfer politico-culturel » est le plus sévère, puisqu’il consiste à la fois en l’analyse des bévues théoriques et politiques du couple Sollers-Kristeva et de l’opportunisme de Tel Quel jusqu’à son virage libéral à la fin des années 1970. Si ce dernier point ainsi que les aventures chinoises de la revue avait déjà été abondamment commentés, c’est peut-être la critique du féminisme différentialiste de Kristeva (membre de la « Sainte-Trinité des théoriciennes du French feminism ») qui constitue l’originalité principale du chapitre (Wolin n’évoquant pas son contrepoint, le féminisme matérialiste). Le chapitre consacré à Foucault est le moins critique des trois, peut-être parce qu’il a été co-écrit, comme le signale Wolin, avec Ron Haas. Il s’achève sur la thèse générale du livre : le retour de Foucault aux valeurs de l’intellectuel universel, les nouveaux philosophes apparaissant comme sa propre « progéniture intellectuelle ».

On l’aura compris, c’est sur la critique américaine du structuralisme et du post-structuralisme que le livre apporte du neuf. Finalement, aux yeux de Wolin, ce « vent d’Est » pourrait bien être tout simplement celui qui, dans les années 1960-1970, soufflait de Paris.

Pour citer cet article :

Frédérique Matonti, « Les Maos français au miroir américain », La Vie des idées , 3 mars 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-Maos-francais-au-miroir.html

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par Frédérique Matonti , le 3 mars 2011

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Notes

[1Toutes les traductions sont les miennes.

[2Cƒ. Boris Gobille, Crise politique et incertitude : régimes de problématisation et logiques de mobilisation des écrivains en Mai 68, thèse en sciences sociales, EHESS, 2003 ; Mai 68, Paris, La Découverte, Coll. « Repères », 2008.

[3Michael Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France, Marseille, Agone, 2009 [2004].



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