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Lendemains d’empires

À propos de : Pankaj Mishra, From the Ruins of Empire. The Revolt Against the West and the Remaking of Asia, Penguin


L’Asie n’est plus sous la domination de l’Europe. Mais que reste-t-il des projets anti-impérialistes de ceux qui, à la fin du XIXe siècle, espéraient inventer une voie alternative vers la modernité ? Pour Pankaj Mishra, le développement de l’Asie n’a fait que perpétuer un modèle autrefois dénoncé.

Recensé : Pankaj Mishra, From the Ruins of Empire. The Revolt Against the West and the Remaking of Asia, Londres, Penguin Books, 2012, 356 p.

Forte de son extraordinaire vigueur économique, l’Asie est désormais, aux yeux de tous, un espace central de la mondialisation contemporaine. Le sentiment d’humiliation qui l’étouffa pendant des décennies de colonisation n’aurait ainsi plus de raison d’être. Pourtant, selon Pankaj Mishra, essayiste à succès et personnage central de la vie intellectuelle anglo-saxonne, cette revanche a un goût de défaite. Pour lui, aucun modèle alternatif de développement n’a en effet émergé dans le sillage de cette renaissance asiatique. Le chemin suivi aujourd’hui par l’Inde ou la Chine serait le même que celui emprunté autrefois par les pays européens : des États-nations aspirant à une forte homogénéité ethnique, et n’ayant visiblement pas d’autre objectif que celui de leur croissance économique. Or ce même modèle, à qui bien des maux du XXe siècle sont imputables, apparaît aujourd’hui incapable, tant sur le plan économique, environnemental ou social, de répondre aux défis qu’il a lui-même créés.

Tout le propos du livre de Pankaj Mishra consiste aussi à souligner un paradoxe : comment l’Asie peut-elle persévérer dans cette voie sans issue alors que certains de ses plus brillants intellectuels proposaient déjà, à la fin du XIXe siècle, des voies alternatives aux apories de la modernité occidentale ? Des figures parmi les plus éminentes du continent asiatique ont effectivement formulé très tôt des idées qui s’opposaient tant à celles des traditionalistes, réfractaires à toute modification des structures établies, qu’à celles des réformateurs zélés, pour qui la modernisation se confondait avec l’occidentalisation. Ces penseurs défendaient une réinterprétation ouverte des canons et des textes anciens. Une lecture attentive du Coran, des textes confucéens et des enseignements bouddhistes devait permettre, selon eux, d’inventer un système d’organisation qui préserve l’originalité et la fierté des peuples d’Asie tout en les ouvrant aux progrès contemporains.

Dans une perspective revendiquée d’histoire intellectuelle, From the Ruins of Empire entend alors redonner à ce courant de pensée, passé au second plan au moment de l’indépendance et de l’avènement des leaders nationalistes ou communistes, toute l’attention qu’il mérite.

Une troisième voie asiatique

Après avoir rappelé les grandes lignes de l’expansion européenne en Asie et la nouvelle hiérarchie mondiale des puissances qui en découla au début des années 1900, l’ouvrage se concentre longuement sur deux hommes : l’Afghan Jamal Al-Din Al-Afghani (1838-1897) et le Chinois Liang Qichao (1873-1929). Leur trajectoire est emblématique du renouveau de la pensée politique asiatique que suscita l’impérialisme occidental. Malgré leurs trente-cinq ans d’écart, ces deux personnages présentent d’indéniables similitudes. Élevés dans un milieu cultivé, cosmopolite et volontiers réformiste (la Perse chiite pour Al-Afghani, les cercles intellectuels de Canton pour Liang Qichao), ils devinrent rapidement les porte-voix d’une modernisation à l’occidentale et eurent, à ce titre, l’oreille d’un ou de plusieurs princes (l’empereur Guangxu lors de l’épisode des Cent jours qui, en 1898, vit brièvement triompher les réformistes modernisateurs chinois, pour Liang Qichao ; un émir afghan, le khédive égyptien, le Shah d’Iran puis le sultan ottoman pour Al-Afghani). Ils se déplacèrent en outre beaucoup, incarnant à merveille la mobilité de la première mondialisation : l’Afghanistan, l’Égypte, l’Iran, l’Empire Ottoman, donc, en ce qui concerne Al-Afghani, mais aussi Paris, Londres et Moscou. Liang Qichao dut, lui, s’exiler au Japon après le coup d’Etat de l’impératrice douairière Cixi en 1898. Il rejoignit alors Tokyo, ville de tous les nationalistes asiatiques en cette fin de siècle, et fit ensuite un long séjour aux États-Unis.

L’un comme l’autre connurent, surtout, une radicale évolution dans leur pensée, pouvant être schématisé comme suit : alors qu’ils étaient initialement de fervents admirateurs de la civilisation européenne, ils furent exposés (le terme revient fréquemment sous la plume de Mishra) à une démonstration de la sauvagerie occidentale (la mise sous tutelle de l’Égypte en 1882, la répression de l’insurrection des Boxers en 1900), qui leur fit totalement changer de vues. Désormais critiques de l’individualisme forcené et de l’agressivité des colonisateurs, ils se muèrent en partisans du panasiatisme ou du panislamisme, seuls capables, selon eux, de rassembler les opprimés. Encore fallait-il trouver le lien susceptible de réunir les foules par-delà leurs divisions. Particulièrement sceptiques envers les divers mouvements de réforme promus par les élites depuis les années 1860 (ils les accusaient, à l’image de la grande réorganisation de l’Empire ottoman, le Tanzimat, de se couper du soutien du peuple en décrétant brutalement comme arriérées toutes ses traditions), Al-Afghani et Liang Qichao se replongèrent petit à petit dans les grands textes fondateurs orientaux, comme le Coran ou les écrits confucéens, pour tâcher de mobiliser les masses.

Leur position était toutefois ambiguë. Face aux partisans d’une importation du modèle occidental ou des idées communistes, ils préconisaient une démarche réflexive, qui permette aux Asiatiques de trouver dans leur propre passé les solutions aux défis de leur temps. En revanche, confrontés aux traditionalistes rejetant en bloc les nouveautés de l’ère moderne, ils défendaient une lecture rénovée et ouverte des textes canoniques. Par conséquent, nos deux hommes furent d’abord vivement critiqués pour leur impiété ou leur trop grand désir de réforme (Al-Afghani fut ainsi chassé d’Égypte en 1882, quand les Britanniques restaurèrent les structures traditionnelles du pouvoir), avant de se retrouver catalogués comme réactionnaires au moment où le nationalisme et le communisme devinrent les nouveaux totems des avant-gardes politiques chinoises et arabes. Mort en 1897, Al-Afghani ne connut pas vraiment cette dernière étape. Liang Qichao put en revanche en saisir toute l’amertume aux lendemains de la Première Guerre mondiale.

En 1923, il invita l’Indien Rabindranath Tagore, prix Nobel de littérature 1913, à venir prononcer une série de conférences en Chine. Promoteur d’un idéal cosmopolite espérant le triomphe d’une Asie unie au-delà de l’idée de nation et soudée autour de communautés villageoises autonomes, Tagore reçut un accueil particulièrement houleux. Son appel à redécouvrir le confucianisme fut notamment décrié par les communistes et les nationalistes. Pour les jeunes générations, marquées par les ambiguïtés du « moment wilsonien » [1], le renforcement de l’Asie ne pouvait en effet passer que par le truchement d’Etats-nations, servis par des institutions fortes.

On comprend dès lors mieux pourquoi, à l’heure des indépendances, les thèses d’Al-Afghani et Liang Qichao n’étaient plus d’actualité. Le nationalisme vainqueur s’exprimait au travers d’un libéralisme ou d’un socialisme souvent laïc, inspiré du modèle japonais ou turc. Toute idée d’un retour réflexif sur les textes traditionnels était vue comme un retour en arrière. Seul Gandhi, proche de Tagore et grand admirateur d’Al-Afghani, aurait pu porter au pouvoir un modèle alternatif. Son assassinat et l’essor de Nehru en décidèrent autrement.

La pensée de Liang Qichao et d’Al-Afghani ne fut cependant pas sans conséquence. Elle nourrit tout un mouvement souterrain d’opposition aux régimes nés à l’indépendance, spécialement au Moyen-Orient. Profondément religieuse en même temps qu’ouverte aux progrès techniques et scientifiques, cette vague de fond sembla un temps émerger dans le sillage de la révolution iranienne, à la fin des années 1970. Rattrapée par la répression policière, elle pourrait aujourd’hui, selon Pankaj Mishra, de nouveau s’affirmer grâce à aux Printemps Arabes. À ses yeux, le temps est en effet venu pour l’Asie de devenir force de proposition idéologique et de cesser de dupliquer les schémas occidentaux.

L’Occident réifié

Cette conclusion, particulièrement incisive, est à l’image du reste de l’ouvrage. Ce dernier a l’incontestable mérite de lever le voile sur un courant de pensée peu (ou mal) connu et qui est aujourd’hui de grande actualité. From the Ruins of Empire remplit en outre sa mission en proposant un développement chronologique des plus stimulants, qui s’encastre dans une mise en récit de l’histoire du grand continent asiatique. Il réussit en outre à éviter nombre de travers des grandes synthèses de ce genre, comme lorsqu’il renonce à trouver absolument une cohérence intellectuelle entre divers propos d’Al-Afghani : la restitution de leur cadre d’énonciation lui permet plutôt d’en souligner la dimension stratégique. Étant donnée la posture d’entre-deux qui était celle de son personnage, Mishra montre qu’il pouvait défendre une position et son contraire en fonction de son interlocuteur. S’il s’agissait d’un mollah intransigeant, il se faisait alors défenseur des sciences et critique d’une interprétation littérale du Coran. S’il s’agissait d’un Indien en faveur d’une pleine coopération avec la Grande-Bretagne, il se drapait dans la tradition bengali pour condamner ses idées.

L’ouvrage de Pankaj Mishra ne va toutefois pas sans susciter quelques réserves. Il faut, pour comprendre ces dernières, l’analyser comme une contradiction aux thèses développées en 2011 par Niall Ferguson dans Civilization. The West and the Rest [2]. Dans ce livre, Ferguson considère l’affirmation de l’Occident jusqu’à un niveau hégémonique comme le principal phénomène historique des cinq derniers siècles. L’ouvrage de Mishra entend alors montrer que l’Asie n’est pas restée passive face à l’essor de l’Europe de l’Ouest sur la scène mondiale et que certains de ses plus brillants penseurs ont bâti un modèle de développement ne repoussant pas les progrès de la science ou le concept de démocratie, mais refusant l’inviolabilité de l’idée de concurrence ou celle de propriété privée. Mais à vouloir restaurer le « Rest  » face au « West  », il tombe dans les mêmes travers que ceux qu’il dénonçait chez Ferguson : le manque d’attention aux connexions, aux porosités existant entre les continents, mais aussi à la diversité des discours et des pratiques en vigueur à l’intérieur de chaque territoire. Sous la plume de Mishra, récompensé en 2014 du prix Windham-Campbell de l’université de Yale, l’Occident devient en effet synonyme de capitalisme, de scientisme et de démocratie libérale. Une simple « exposition » à ces méfaits aurait alors suffi à convaincre Liang Qichao, Jamal Al-Din Al-Afghani et autres Rabindranath Tagore d’échafauder un modèle anti-occidental, et proprement oriental, de développement.

Deux grandes critiques, inextricables l’une de l’autre, peuvent être émises à propos de ce schéma par trop simplificateur.

La première a trait au rôle de l’Europe et des Européens dans la structuration de la pensée des intellectuels qu’étudie From the Ruins of Empire : comme nous l’avons mentionné plus haut, beaucoup de ces hommes, pour ne pas dire tous, ont effectué des séjours plus ou moins longs sur le vieux continent. N’auraient-ils alors rencontré là-bas que des penseurs qui auraient vu dans l’islam et les traditions locales l’unique frein à la modernisation de l’Asie ?

Évidemment non. Mishra lui-même ouvre de nombreuses autres pistes. Examinant le milieu bengali des années 1870-1880, il rappelle par exemple qu’Aurobindo Ghose, philosophe indien militant pour l’indépendance de son pays et auteur, entre autres, d’une nouvelle méthode de yoga, n’approfondit sa connaissance de la littérature et des langues indiennes qu’au contact d’orientalistes anglais qu’il rencontra lors de ses études à Cambridge. Il y a là un bon exemple du rôle complexe que jouèrent les sciences coloniales dans le cours croisé des histoires européennes et asiatiques. Al-Afghani, quant à lui, se lia d’amitié avec le grand poète anglais Wilfrid Blunt et fut même son hôte lors de son séjour à Londres en 1885. Or Blunt faisait partie de ces poètes britanniques particulièrement critiques envers le tournant industriel et l’expansion de son pays par-delà les mers. Son opposition à la mise en coupe de l’Egypte et à la politique anglaise en Irlande lui valut même quelques mois de prison en 1888. Que durent alors à la fréquentation de Blunt les critiques virulentes d’Al-Afghani envers les apories du « modèle occidental » ? Symétriquement, la radicalité qu’exprima Blunt au sujet de la question irlandaise, trois ans après avoir accueilli chez lui Al-Afghani, ne peut-elle pas s’expliquer par sa sensibilisation accrue aux ravages de l’impérialisme au contact de son ami ? On ne peut que regretter que Pankaj Mishra ne se soit pas essayé à une analyse plus fouillée des interactions existantes entre « ses » intellectuels asiatiques et certains de leurs homologues européens, car la question des influences réciproques aurait mérité d’être posée. Il ne s’agit en effet pas de nier la force des grands modèles exposés par Ferguson ou Mishra, mais simplement de discuter leur caractère « oriental » ou « occidental ». Si les discours anti-impérialistes de Blunt et d’Al-Afghani se nourrirent en effet mutuellement, une grille de lecture en termes de métissage intellectuel serait plus appropriée que celle consistant à opposer l’Est à l’Ouest.

Nous retrouvons ainsi la seconde grande critique qui peut être faite à From the Ruins of Empire. Pris dans une logique de restauration de la pensée asiatique, l’ouvrage semble parfois s’enfermer dans des oppositions artificielles entre « Orient » et « Occident », et ce alors même qu’il jette, comme nous l’avons vu, des pistes pour sortir de cette dichotomie. Ce défaut s’observe entre autres dans le dernier chapitre du livre, consacré aux héritiers d’Al-Afghani ou de Liang Qichao, obligés, au moment des indépendances et du triomphe des nationalismes, de passer dans la clandestinité. Analysant à ce moment-là longuement le cas de l’Égypte, Pankaj Mishra voit dans les thèses du poète Sayyid Qutb, membre des Frères Musulmans, le symbole d’un modèle oriental de développement axé sur la spiritualité religieuse. Depuis les geôles nassériennes, Qutb aurait en effet muri une pensée qui condamnerait le monde extérieur, contaminé par l’impiété, et se poserait donc en totale rupture avec le scientisme positiviste et anomique caractéristique de l’Occident.

Cependant, ce retour du religieux, que Mishra présente comme l’achèvement de la troisième voie asiatique dans les années 1950-1960, ne se cantonne pas à la partie musulmane de l’Asie. Dans La Revanche de Dieu, Gilles Kepel a très bien montré le caractère global et connecté de ce phénomène [3]. En Europe et aux Etats-Unis un discours alternatif de critique de la modernité a également germé à cette époque avant de s’imposer progressivement sur la scène publique à partir des années 1970, à l’heure où s’effondrait la haute croissance. From the Ruins of Empire éclipse totalement ce phénomène, comme il avait tu, en abordant la fin du XIXe siècle, les très nombreuses critiques formulées en Europe contre l’expansion coloniale, le règne du libéralisme et la domination sociale de la bourgeoisie.

Tout se passe donc comme si, voulant restituer la pensée féconde d’auteurs qui critiquèrent l’État-nation et cherchant, de ce fait, à montrer les connexions intellectuelles qui existèrent au-delà des cadres nationaux à la fin du XIXe siècle, Pankaj Mishra retombait ensuite dans un autre des cadres préfabriqués de l’analyse historique en opposant l’Orient et l’Occident. La rigueur de son analyse quant à la diversité des courants de pensée qui existaient en Asie à cette époque ne trouve alors pas son pendant en Europe. Prompt à essentialiser l’Occident derrière des concepts comme « État-nation », « scientisme » ou « oppression capitaliste », il reste prisonnier de la dialectique du « West vs. The Rest  », qu’il pourfend pourtant chez Niall Ferguson. Définir le contenu précis de la « troisième voie » que Mishra appelle de ses vœux reste donc un problème sans solution.

Pour citer cet article :

Blaise Truong-Loï, « Lendemains d’empires », La Vie des idées , 12 novembre 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Lendemains-d-empires.html

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par Blaise Truong-Loï , le 12 novembre 2015

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Notes

[1Mishra revendique un argumentaire calqué sur celui d’Erez Manela, cf. The Wilsonian Moment : Self-determination and the International Origins of Anticolonial Nationalism, Oxford University Press, 2007.

[2Niall Ferguson, Civilization. The West and the Rest, Penguin Books, 2011.

[3Gilles Kepel, La Revanche de Dieu. Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du Monde, Paris, Seuil, 1991.



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