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Dans L’Emprise du vrai, grand livre posthume, le sociologue de la connaissance Jean-Michel Berthelot s’employait à montrer comment le travail scientifique opère dans le monde social sans pour autant s’y réduire.

Recensé : Jean-Michel Berthelot, L’emprise du vrai. Connaissance scientifique et modernité. Presses Universitaires de France, coll. Sociologie d’aujourd’hui. 2008. 226 p. 25 €.

L’emprise du vrai est un livre posthume, qui offre une belle introduction au programme de recherche ouvert par Jean-Michel Berthelot en sociologie de la connaissance. Une équipe de jeunes sociologues, avec lesquels Jean-Michel Berthelot avait noué des liens amicaux et intellectuels, a cultivé son héritage, dont témoigne le beau travail d’édition réalisé par Jean-Christophe Marcel. S’il devait être résumé, ce programme de recherche pourrait se présenter comme l’articulation entre une sociologie « non réductionniste » des connaissances, insistant sur la dynamique des idées scientifiques, et une lecture sociale et historique des transformations du monde scientifique. Non content de réaffirmer la force du « vrai » en s’opposant au réductionnisme, Jean-Michel Berthelot voulait caractériser l’extension de la norme du « vrai » dans la vie sociale.

Cette articulation bouscule quelques considérations habituelles sur les sciences. Face à l’intensité des relations sociales qui se tissent entre des activités scientifiques et d’autres types d’activités, notamment économiques et politiques, la sociologie des sciences conclut d’ordinaire à une ouverture des espaces scientifiques au monde social. Cette ouverture est supposée caractériser la science non seulement du point de vue de son organisation sociale – ouverte aux échanges transversaux – mais du point de vue de ses productions intellectuelles mêmes – perméables au monde social, économique et politique au point de leur être coextensives. Partant des mêmes constats, Jean-Michel Berthelot en tire une tout autre conclusion : l’intensité des relations entre le monde scientifique et le monde social ne traduit pas l’ouverture du monde scientifique au monde social mais l’emprise du monde scientifique sur le monde social. Le principal effet de cette emprise est l’extension remarquable à l’ensemble des sphères d’activité des normes d’établissement de la vérité, caractéristiques du travail scientifique. La thèse de l’emprise, qui n’est pas sans rappeler certaines intuitions de l’École de Francfort, est forte et retient doublement l’attention. Elle conduit d’abord à réévaluer le statut « social » des connaissances scientifiques : le fait qu’elles soient « sociales » implique-t-il qu’elles échappent pour autant au critère de vérité ? Elle conduit aussi à reconsidérer les relations entre la science et le monde social, pour se demander si la science a fait l’objet d’une grande ouverture historique, la rapprochant d’autres activités sociales, non scientifiques, ou si elle a au contraire étendu sa propre juridiction et ses propres spécificités à des domaines où ces dernières ne prévalaient pas jusqu’alors. Pour Berthelot, la science n’est pas entièrement réductible à son ontologie sociale, et elle a tendance à répandre ses propres normes dans la société, plutôt qu’à s’ouvrir à d’autres normes, gouvernant d’autres types d’activités.

Pour formuler ce programme, Jean-Michel Berthelot propose trois ensembles de contributions. Une première série de chapitres (chapitres 1 à 5) critique d’abord les conclusions de la sociologie empirique des sciences, en récusant ses conclusions réductionnistes ou relativistes les plus radicales. De nature programmatique, un autre ensemble (chapitre 6 et 7) précise les principes d’une méthode permettant d’étudier empiriquement les activités scientifiques sans les réduire à leur dimension « sociale ». Une troisième série de chapitres s’efforce enfin de caractériser la place historique des activités scientifiques – et à travers elles celle des vérités qu’elles produisent – dans la vie sociale en général, et dans les systèmes d’innovation et de recherche en particulier (chapitres 8 à 11). Ce livre importera aux chercheurs qui travaillent en sociologie de la connaissance, mais il apportera aussi une grande clarté aux lecteurs qui s’interrogent sur la pertinence du critère de vérité dans un monde désormais caractérisé, non seulement par l’emprise des sciences, mais par « l’emprise des sciences sociales » : loin de conduire à l’érosion du critère de vérité, à sa réduction aux pratiques sociales, la sociologie semble, sous la plume de Jean-Michel Berthelot, pouvoir saisir avec fermeté les dispositifs contemporains de production de la vérité.

Conduite avec rigueur et sans concession, la démonstration de Jean-Michel Berthelot s’inscrit dans la lignée de critiques antérieures du constructivisme, formulées à partir des années quatre-vingt par des sociologues comme François Isambert ou Raymond Boudon, et plus récemment, à partir de points de vue différents, par Pierre Bourdieu, Dominique Raynaud ou Terry Shinn. Prolongeant ces critiques, Berthelot en articule judicieusement les points de vue, a priori divergents. L’exercice se relève souvent brillant. Il reste cependant essentiellement formel, analytique et philosophique, plutôt qu’empirique. Seuls de rares exemples, empruntés à ses propres travaux sur la chimie de Lavoisier, tempèrent le caractère formel du propos. Or l’un des principaux apports du constructivisme, comme le reconnaît précisément Berthelot, réside dans sa capacité à produire de nouvelles images, de nouvelles descriptions, de nouvelles recherches empiriques, plutôt qu’une théorie entièrement satisfaisante et cohérente (dont le constructivisme aurait tendance à saper la légitimité, voire la possibilité même, plutôt qu’à revendiquer la réalisation). Dans ces conditions, on peut se demander si une véritable critique du constructivisme peut être portée sur le seul terrain des arguments formels, de la logique et de la rigueur analytique, au risque de viser à côté, ou si elle peut donner lieu à la production empirique de nouvelles images de l’activité scientifique, alternatives à celles que produit le constructivisme. Il s’agirait alors de montrer – et non seulement d’énoncer – comment le travail scientifique opère dans le monde social sans pour autant s’y réduire et s’y dissoudre.

Bien conscient de cette difficulté, Berthelot propose – au-delà des critiques adressées au constructivisme – de discerner de manière positive la spécificité du travail scientifique. Pour ce faire, il recourt à ce qu’il nomme la « norme du vrai », dont il entend décrire les expressions. Les lecteurs familiers de sociologie des sciences reconnaîtront sous ce nom l’agrégation de deux notions familières, celle du scepticisme organisé de Merton, lorsque la norme du vrai est décrite du point de vue de ses manifestations sociales, et celle de l’organisation interne de l’argumentation scientifique, chère aux épistémologues les plus traditionnels. L’agrégation des deux registres d’analyse – qui ont jusque dans les années soixante caractérisé la coexistence entre des travaux internalistes et externalistes, respectivement attentifs aux seuls contenus scientifiques et à la seule organisation sociale de la science – ne suffit pas à garantir leur articulation. Cette dernière ne peut sans doute être produite qu’en termes empiriques, dans un travail allant au-delà des efforts pour spécifier en termes analytiques les termes du problème. À certains égards classique, la perspective proposée par Jean-Michel Berthelot n’est cependant pas dépourvue d’originalité. En se situant à la fois du côté du rationalisme et de la sociologie, l’auteur en appelle à un « programme alternatif », dont l’objet serait de décrire empiriquement « l’activité sociale de production de connaissance ». Ce rationalisme sociologique étudierait les procédures d’établissement du vrai en augmentant le rationalisme de trois principaux types d’éléments sociologiques : le « dispositif social préalable de connaissance », à partir duquel travaillent les scientifiques ; le caractère progressif et tâtonnant de leurs travaux ; et enfin le « caractère irrémédiablement logique et social » de la validation scientifique (p. 200). Le programme ouvert par Jean-Michel Berthelot devrait conduire à étudier la production sociale des connaissances scientifiques dans des espaces sociaux plus larges que les seuls espaces scientifiques, habituellement privilégiés par les études sociales sur la science. Elle devrait s’étendre à des espaces sociaux, économiques et politiques ouverts à l’emprise de la science, à ses normes et ses pratiques, à ses résultats et ses incertitudes.

Avec cet ouvrage de référence, Jean-Michel Berthelot offre une critique rigoureuse des impasses épistémologiques et des limites empiriques du constructivisme. Il propose de réintégrer les principes du rationalisme au cœur de l’enquête sociologique, en dessinant les voies d’une entreprise originale, à travers lesquelles des recherches ultérieures devraient éclairer les articulations concrètes à partir desquelles le vrai acquiert consistance dans la vie sociale.

Pour citer cet article :

Daniel Benamouzig, « Le vrai est-il soluble dans le social ? », La Vie des idées , 13 novembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-vrai-est-il-soluble-dans-le.html

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par Daniel Benamouzig , le 13 novembre 2008



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