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Le regard d’un démographe


Selon Phillip Longman, la démographie américaine serait très favorable aux conservateurs. Le démocrates risqueraient de perdre à nouveau parce qu’ils n’ont pas fait assez d’enfants.

Dans un excellent numéro récent de la revue Vingtième Siècle, Paul-André Rosental rappelait l’importance des facteurs démographiques dans l’analyse des phénomènes historiques et politiques [1]. Cet argument démographique n’est pas nouveau. Dans les années 1970, Emmanuel Todd annonçait déjà l’effondrement de l’Union Soviétique en brandissant des données démographiques qui se sont avérées particulièrement exactes. A leur manière, les démographes sont des briseurs de rêve et nous rappellent que le volontarisme politique et la rationalité des candidats sont peu de chose au regard de nos comportements biologiques. A l’heure où les candidats s’agitent dans les différents Etats, la lecture des travaux de Phillip Longman, un chercheur à la New America Fondation, permet de prendre un peu de recul. Son idée est simple : la démographie est très favorable aux conservateurs [2]. Les démocrates risquent à nouveau de perdre car ils n’ont pas fait assez d’enfants, nous explique-t-il ! Avec humour, il pose l’équation de façon très simple : à Seattle, dans l’Etat de Washington, ville plutôt acquise aux idées démocrates, il y a 45% plus de chiens que d’enfants ; à Salt Lake City, ville fort conservatrice, il y a 19% plus d’enfants que de chiens !

Depuis une vingtaine d’années, détaille Longman, la dynamique démographique est plus favorable aux familles conservatrices. Dans l’Etat de l’Utah, l’un des plus conservateurs du pays, où les deux-tiers des citoyens sont membres de l’Eglise locale, le taux de fécondité est 92 pour mille. A l’inverse, l’Etat du Vermont, l’un des bastions progressistes dans le pays, l’Etat étant le premier à avoir légalisé les mariages homosexuels, le taux est le plus bas de la nation avec seulement 51 pour mille. La corrélation entre la fertilité des Etats et le vote fonctionne de façon presque systématique. Longman applique cette hypothèse à l’élection de 2004 qui opposa le républicain George Bush au démocrate John Kerry. Selon ses calculs, la corrélation atteint 0,84%, un niveau suffisant nous diront les statisticiens pour faire office de preuve. Dans l’Etat de l’Utah, George W. Bush a reçu 70% des suffrages pendant l’élection présidentielle de 2004. Dans les Etats de Washington D.C., du Massachusetts, du Vermont et du Rhode Island, où le taux de fécondité est faible, le vote pour Bush n’a pas dépassé 40%. Au total, en 2000 et en 2004, Bush l’a emporté dans les dix-neuf Etats où le taux de fécondité est le plus élevé. A l’inverse, le candidat John Kerry remporta les seize Etats situés en bas de la liste ! La Californie ou l’Etat de New York, qui ont des taux de natalité faible, ont voté pour Kerry. La seule exception à cette règle démographique est l’Etat du Michigan, qui figure parmi les vingt-cinq Etats où le taux de fécondité est élevé, mais qui vota majoritairement pour Kerry en raison de la forte présence de syndicats. De façon plus générale, cet argument démographique est pertinent également au sein des traditionnels soutiens du parti démocrate. L’électorat juif et afro-américain vote en grande majorité en sa faveur. Une minorité, qui ne dépasse pas 20% dans un cas comme dans l’autre, se singularise. Dans les deux cas, la corrélation entre le nombre d’enfants et le vote fonctionne encore et confirme l’adage populaire : faire des enfants rend conservateur.

Ce constat démographique est-il un simple jeu numérique, une manipulation brillante mais creuse des outils statistiques et des mises en corrélation ? Aller dans ce sens serait s’aveugler sur le rôle décisif de la démographie dans nos sociétés. Longman met l’accent sur un point fondamental : les démocrates ont des comportements malthusiens, dont les causes sont très facilement identifiables : l’allongement de la scolarité, le travail des femmes et l’importance des cultures urbaines. A l’inverse, la privatisation des questions politiques dans les années 1980 a facilité la mobilisation des familles conservatrices et encouragé la procréation. Dans une étude comparée de l’engagement militant d’anciens étudiants, membres de la conservatrice Young Americans for Freedom, et de la progressiste Students for a Democratic Society (SDS) dans les années 1960, la sociologue Rebecca Klatch a démontré la permanence du combat militant des premiers et l’effritement progressif de celui des seconds. Comment vouloir encore la révolution avec un emprunt immobilier à rembourser ? s’interroge, non sans humour, l’historien du monde ouvrier Michael Kazin, ancien militant du SDS, et désormais universitaire à Georgetown [3]. L’engagement politique des conservateurs a des conséquences biologiques évidentes et par ricochet une incidence considérable sur le corps électoral.

In fine, cette logique démographique a un impact sur les représentations politiques. Indéniablement, depuis le succès des conservateurs dans les années 1980, les démocrates ont perdu cette impression de légitimité naturelle qui faisait leur force. Est-ce un hasard si les rares victoires électorales importantes des démocrates sont systématiquement remises en cause ? Bill Clinton fut attaqué en permanence au cours de ses deux mandats pour son manque de légitimité. L’élu républicain du Texas, Richard Armey, parlait devant ses collègues démocrates de « votre président ». L’animateur conservateur de radio, Rush Limbaugh, évoque une Amérique « prise en otage » pour décrire les années de la présidence de Bill Clinton [4]. Si les conservateurs affichent désormais leur légitimité à gouverner, c’est que la démographie semble aller dans leur sens. Mais il ne faut pas désespérer de ces froides statistiques. La démographie et son implacable constat nous disent une chose : Barack Obama a bien raison de chercher à séduire les jeunes électeurs.

Pour citer cet article :

Romain Huret, « Le regard d’un démographe », La Vie des idées , 9 janvier 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-regard-d-un-demographe.html

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par Romain Huret , le 9 janvier 2008

Notes

[3Cité dans Rebecca Klatch, A Generation Divided : The New Left, the New Right and the 1960s, Berkeley, University of California Press, 1999, p. 86.

[4Dick Morris, Behind the Oval Office : Winning the Presidency in the Nineties, New York, Random House, 1997, p. 31.



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