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Le procès de la baleine

À propos de : G. Burnett, Trying Leviathan, Princeton University Press.


En 1818, un tribunal de New York se prononce sur une question bien étrange : la baleine est-elle ou non un poisson ? Loin d’être seulement anecdotique, ce procès qui mobilise scientifiques, baleiniers et négociants permet à l’historien Graham Burnett d’écrire un livre fascinant sur l’histoire des sciences naturelles avant le darwinisme.

Recensé : Graham Burnett, Trying Leviathan : The Nineteenth-Century New York Court Case That Put the Whale on Trial and Challenged the Order of Nature, Princeton, Princeton University Press, 2007.

La baleine est-elle ou n’est-elle pas un poisson ? Cette question, qui fut débattue lors d’un procès à New York en 1818, est au centre du livre que Graham Burnett, professeur d’histoire des sciences à l’université de Princeton, a publié sous le titre Trying Leviathan en 2007. À partir de l’étude minutieuse de ce procès en apparence mineur entre un commerçant d’huile de baleine et un inspecteur privé en charge du contrôle de la qualité des huiles, dont il restitue en détail les enjeux et les arguments, l’historien s’interroge sur les rapports entre la science et la société et sur la place de l’expertise en démocratie. Si le point de départ du litige paraît ténu – le négociant Samuel Judd refuse de payer les droits que l’inspecteur James Maurice exige après avoir contrôlé la qualité de l’huile de baleine dont Judd fait commerce – Burnett, adepte d’une histoire de la construction sociale des savoirs scientifiques, fait de cette controverse un lieu privilégié pour observer l’entrecroisement des arguments économiques, religieux et scientifiques au moment de la constitution des sciences naturelles.

Pour le négociant Judd, le contrôle exercé par l’inspecteur James n’a tout simplement aucune raison d’être : la baleine n’étant pas un poisson, l’obligation du contrôle imposée par la loi ne s’applique pas. Derrière ce qu’il considère comme une évidence, Judd soulève en réalité une question qui est loin d’être tranchée au début du XIXe siècle : pour beaucoup de profanes, la baleine est un poisson comme les autres, quels que soient les avis formulés par les adeptes de la classification anatomique. Sûr de son bon droit et de la justesse de son raisonnement, l’inspecteur James Maurice décide alors de poursuivre Judd devant les tribunaux pour faire reconnaître la légalité du contrôle exercé et obtenir le paiement des droits afférents. Il revient alors à la justice de se prononcer sur la nature de la baleine, pour régler un litige d’ordre commercial et administratif.

Pour Burnett, ce procès est une occasion rêvée de démontrer une nouvelle fois, s’il en était besoin, que l’idée d’une science naturelle triomphant sans obstacle dans les premières années de la République américaine est très exagérée : loin d’être un âge d’or de la science, le début du XIXe siècle se distingue au contraire par une profonde incertitude épistémologique. Cette période est justement celle où se déroule la controverse décisive entre les croyances populaires, les convictions religieuses et les savoirs scientifiques en formation : « Il relève peut-être du cliché d’affirmer que toute taxinomie est politique, ou d’insister sur le fait que les problèmes épistémologiques sont toujours des problèmes d’ordre social ; Maurice v. Judd apporte une occasion particulièrement frappante de tester la viabilité (ainsi que les limites) d’affirmations aussi vastes » (p. 10).

Des baleines et des hommes

La baleine est à l’époque considérée comme le « poisson des rois » : la dégustation de sa chair est un plaisir réservé aux souverains d’Angleterre depuis le XIVe siècle et aux élites en quête de pratiques alimentaires raffinées et distinguées. Cette consommation de luxe fait la richesse de la marine baleinière américaine, véritable fierté nationale puisqu’elle rivalise avec la marine britannique et illustre l’indépendance acquise depuis 1776, y compris sur les mers. L’importance économique de la baleine est alors considérable : les marchands-financiers qui font commerce de son huile, de sa peau et de sa chair forment une classe puissante de négociants. Les baleiniers jouissent de plus d’une place singulière dans l’imaginaire collectif de la toute jeune République américaine : ces aventuriers de la mer incarnent l’esprit pionner des Américains, capables de dompter aussi bien la nature sauvage du continent américain que le Léviathan des mers. Le roman Moby Dick d’Herman Melville paru en 1851 illustre très bien la pérennité de cette représentation. Pour toutes ces raisons, la baleine n’est pas un animal comme les autres : avant que la science s’en empare, elle faisait déjà l’objet de pratiques sociales distinctives, d’appropriations populaires et nationales et, surtout, d’investissements économiques conséquents.

Le procès qui oppose l’inspecteur Maurice au négociant Judd ne porte donc pas seulement sur la question de savoir si la baleine appartient à la catégorie des poissons ou des cétacés, mais aussi sur un mythe et une manne économique. Par définition, la question à laquelle le tribunal doit répondre ne peut faire intervenir uniquement le savoir des scientifiques : l’enceinte du tribunal est le lieu où vont se confronter les savoirs profanes et les savoirs scientifiques, les croyances et les intérêts. Nul ne peut, avant l’issue du procès, se réclamer d’une quelconque autorité indiscutable pour imposer sa vision du problème : les acteurs du procès peuvent tous faire valoir leur point de vue et mobiliser les savoirs et les arguments qu’ils jugent utiles pour défendre leur cause.

La confrontation des savoirs

Ce sont en définitive quatre communautés sociales et professionnelles qui sont amenées à donner leur avis dans cette controverse judiciaire et scientifique : les professeurs de science naturelle, évidemment, les baleiniers et leur savoir pratique, les hommes d’affaires, les négociants et autres lobbyistes, et enfin tous les autres, c’est-à-dire l’opinion publique, les « anglophones ordinaires de New York » (p. 191).

Le principal témoin (star witness) que le négociant Judd appelle pour sa défense, le professeur Samuel Mitchill, est une figure majeure des sciences naturelles américaines de l’époque. Ses centres d’intérêt sont vastes et variés, mais sa curiosité particulière pour la mer et ses connaissances personnelles des cétacés sont un véritable don du ciel pour Judd, qui peut s’appuyer sur l’autorité de cet illustre savant prêt à dire à qui veut l’entendre qu’une « baleine n’est pas un poisson, pas plus un poisson qu’elle n’est un homme », ajoutant que « personne ne prétend le contraire de nos jours, à part des avocats et des politiciens ». Afin de donner du poids à son témoignage, et par souci d’exactitude et d’honnêteté intellectuelle, Mitchill fait de gros efforts à la barre pour montrer qu’il enseigne les sciences naturelles comme une science dynamique, inclusive et démocratique, qui se fonde aussi sur le savoir pratique des marchands et des marins, et se nourrit volontiers de nouvelles idées.

C’est pourtant ce dernier argument qui est utilisé contre lui par la suite. L’avocat de l’inspecteur Maurice, Sampson, tourne en ridicule les gentlemen scholars dont le savoir évolue au fil de leurs recherches et de leurs discussions : quelle peut être la validité d’un savoir dont l’auteur reconnaît lui-même qu’il résulte d’une approche dynamique et dialectique de la connaissance ? Reconnaître la réfutabilité des savoirs scientifiques revient, selon l’avocat, à leur retirer tout caractère indiscutable : sans vérité scientifique stable, pourquoi se fier plus aux jugements des savants qu’aux opinions et aux convictions des profanes ? Interrogeant le professeur Mitchill, Sampson lui demande de faire un tour d’horizon de l’évolution des sciences naturelles, en mettant en évidence chaque confrontation, chaque changement et chaque instance de discorde ayant depuis longtemps émaillé la constitution de cette science. Le tout dans le but de montrer qu’il n’y a pas de raison de se fier aveuglément au savoir du scientifique puisque celui-ci résulte d’ajustements et de variations anciennes.

Plus largement, Sampson fait le procès de la science naturelle, importation d’origine étrangère (car fondée sur les travaux de Buffon) qu’une minorité excentrique de philosophes, coupeurs de cheveux en quatre, veut imposer au grand public : en dépit de sa vision ouverte et dialectique de la science, l’avocat accuse le professeur Mitchill de traiter par le mépris les convictions du sens commun. Se prononcer sur la baleine, c’est surtout se prononcer sur l’humanité et sur sa place parmi les autres êtres vivants : ce problème est trop grave pour qu’on le laisse à la discrétion des scientifiques. Comme le dit Burnett, « il y avait donc plus en jeu que la simple question de savoir si les baleines étaient des poissons, […] il s’agissait du statut et du rang de l’histoire naturelle – de la valeur et de la place du savoir scientifique – dans la République » (p. 60).

C’est cependant aussi une bataille entre élites commerciales de New York qui est représentée : il s’agit en fin de compte de savoir si les frais d’inspection, dont dépend toute une économie, doivent être payés ou non ; un verdict en faveur de Samuel Judd, entérinant une classification de la baleine parmi les mammifères, aurait des conséquences dramatiques pour l’économie de l’inspection. Comme l’écrit Burnett, « il y avait en jeu des changements d’économies de production, des efforts de lobbying pour créer de nouvelles sanctions et protections légales pour les ambitions industrielles d’une génération montante de marchands-financiers » (p. 194). Il faut donc considérer la baleine aussi comme un produit commercial : il ne s’agit pas que d’un problème de connaissance, ou plutôt celui-ci devient d’autant plus complexe qu’il faut prendre en compte en même temps les autorités commerciales et scientifiques. L’âge d’or scientifique que l’on décrit souvent à propos du début du XIXe siècle n’avait pas que des scientifiques pour architectes.

Le savoir pratique des baleiniers est opposé à celui, soi-disant livresque et théorique, de Mitchill. Deux baleiniers sont appelés à comparaître dans le cadre du procès (dont l’authentique Captain Fish, ce qui ne s’invente pas), pour défendre les deux points de vue de la controverse. Il ne s’agit pas seulement, pour Burnett, d’exposer ce qui les divise : l’historien y voit surtout une occasion de montrer que le dynamisme scientifique ne s’arrête pas à l’enceinte des muséums d’histoire naturelle de la métropole américaine. De nombreuses illustrations, découpes de baleines et diagrammes anatomiques issus de manuscrits et autres récits de voyages de chasse témoignent de la connaissance intime qu’ont les baleiniers de l’animal qu’ils chassent.

Tout ceci ne suffit pas cependant à vaincre les considérations religieuses qui, d’après la définition tripartite du règne animal exposé dans la Genèse (les bêtes évoluant dans la mer, dans les airs et sur la terre), placent la baleine parmi les poissons. La « révolution copernicienne » consistant à briser ce triangle n’a pas encore eu lieu en 1818, et les implications d’une classification qui mettrait les baleines dans le même « circuit » que les hommes seraient trop vastes, car elles ouvriraient également la porte à la possibilité de classer les singes parmi les hommes ou vice-versa, ce qui touche à un autre sujet d’actualité brûlante de l’époque, celui des classifications raciales humaines. Ainsi le poids de l’opinion publique, nourrie de taxinomie biblique et sûre d’elle-même, fait-il finalement pencher le procès du côté des inspecteurs : par peur de brouiller les frontières entre l’homme et l’animal, le tribunal range la baleine parmi les poissons. En 1818, pour la justice et une large partie de l’opinion publique, la baleine est bel et bien un poisson.

Un « âge d’or » à revisiter

Le siècle qui sépare le Systema Naturae de Linné (1758) et l’Origine des Espèces de Darwin (1859) a longtemps été décrit comme un moment de calme épistémologique avant la tempête darwinienne. C’est cette thèse que Burnett cherche à infirmer. On a trop longtemps considéré que cette période était « un âge d’or des sciences classificatrices, une période marquée par l’émergence de nouveaux et puissants outils qui permirent de ranger les plantes et les animaux dans des catégories cohérentes, lesquelles refléteraient les vraies affinités de ces espèces naturelles, et fourniraient ainsi les conditions de la révolution généalogique et dynamique de la forme organique et d’organisation qui altèreraient radicalement la compréhension humaine de la nature » (p. 194).

Pour Burnett, cette période est au contraire celle d’une confrontation dynamique et stimulante entre les savoirs pratiques, intellectuels et populaires, marquée par une incertitude fondamentale sur les catégories auxquelles les divers êtres appartiennent. Le procès de la baleine sert d’exemple pour montrer non pas un échec de la science, mais bien plutôt le caractère profondément dialectique de cette période, qui n’aurait ainsi pas connu « l’installation d’un nouvel ordre confortable, mais bien un vide d’autorité zoologique dans la jeune République ».

On peut regretter que la (presque trop !) grande érudition de Graham Burnett rende la lecture de cet ouvrage parfois difficile, mais ses autres qualités évidentes font vite oublier ce défaut. La richesse de la documentation et des illustrations, complétées par des explications extrêmement éclairantes, ainsi que le style fin et clair de Burnett, font de l’ouvrage une pièce maîtresse de l’histoire des sciences qui revisite les relations entre les sciences naturelles et la constitution de l’identité nationale américaine. Les controverses contemporaines sur le créationnisme démontrent que le sujet n’a pas perdu de son importance.

Pour citer cet article :

Alexandre Brunet, « Le procès de la baleine », La Vie des idées , 5 mars 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-proces-de-la-baleine.html

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par Alexandre Brunet , le 5 mars 2009

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