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Le porno à la loupe

À propos de : Florian Vörös (dir.), Cultures pornographiques. Anthologie des porn studies, Éditions Amsterdam.


Parallèlement à des dénonciations souvent réductrices, les études sur la pornographie se sont développées dans le monde académique. Florian Vörös en rassemble les textes essentiels, qui attestent de la diversité des productions et des usages de la pornographie, analysent les expériences affectives qu’elle suscite, et les hiérarchies qu’elle travaille et reproduit.

Recensé : Florian Vörös (dir.), Cultures pornographiques. Anthologie des porn studies, Paris, Éditions Amsterdam, 2015, 320 p., 23 €.

Très souvent convoquée dans les débats publics, la pornographie n’a que très récemment attiré l’intérêt de la communauté scientifique. Et si elle souffre encore du mépris social, des chercheurs travaillent désormais à la définir et à en préciser les contours, les produits, les acteurs, les modes de consommation. Dans ce contexte, l’ouvrage dirigé par Florian Vörös participe à la diffusion en France des études développées au sein des porn studies, domaine de recherches fondé aux États-Unis au tournant des années 1990-2000 [1]. Celles-ci partent de l’hétérogénéité des productions et des représentations pornographiques. Ce faisant, elles s’opposent aux discours qui, usant d’un singulier réducteur, assimilent la pornographie à des images violentes, et dénoncent sans discernement ses dangers potentiels sur la sexualité de groupes supposés socialement vulnérables. Refusant l’usage d’un singulier trompeur, elles invitent à penser « les cultures pornographiques », soulignant ainsi la pluralité des expressions pornographiques, la diversité des usages et des appropriations sociales, symboliques, voire idéologiques, dont elles sont l’objet. Réticentes aux généralisations abusives, elles obligent à la vigilance, en observant la manière dont les individus se saisissent de ces représentations sexuelles et les incorporent dans leur sexualité.

Ce recueil de textes fondateurs articule quelques éléments d’un cadrage théorique et épistémologique de ce domaine de recherches, selon trois perspectives résolument politiques : la sensation, le regard, l’appropriation. Les porn studies cherchent à comprendre, dans les rapports individuels aux images pornographiques, les principes sociaux qui font advenir le désir. Ceux-ci se construisent certes dans des histoires individuelles, mais s’inscrivent aussi dans une hiérarchisation sociale, politique et morale entre des représentations, des actes sexuels et des groupes sociaux. Il est dès lors tout aussi essentiel de s’intéresser à ceux qui définissent ce qu’est la pornographie et déterminent les pratiques et les représentations qui en relèvent. Cette définition est l’objet de luttes entre des acteurs sociaux inscrits dans des collectifs et des institutions, qui débouchent sur des politiques de régulation des produits et de leur circulation.

Être affecté-e

Dans la première partie de l’ouvrage, « Politique de la sensation », le texte de Susanna Paasonnen, « Étranges promiscuités. Pornographie, affects et lecture féministe » revient sur la pertinence heuristique de la réflexivité dans l’analyse de nos relations à la pornographie. Cette approche propose de redéfinir nos processus de lecture en prônant l’intégration des affects dans l’interprétation des représentations sexuelles. Elle propose au ou à la chercheur(e) de s’interroger sur son expérience, moins dans l’objectif d’une auto-analyse que dans une appréhension du corps savant comme étant lui aussi traversé par des processus sociaux. Les sensations corporelles, comme le plaisir, le déplaisir, l’attirance, le dégoût, participent de l’interprétation des textes pornographiques.

L’exercice n’est pas aisé puisque, comme le souligne l’auteure,

[l’] héritage de la séparation entre le corps et l’esprit dans la société occidentale n’est certes pas facile à renier. Néanmoins, le “tournant affectif” [affective turn] récemment diagnostiqué dans la pensée féministe constitue une avancée significative vers une approche plus incarnée de la lecture. (p. 66-67)

Cette posture remet non seulement en question la traditionnelle position d’extériorité du ou de la chercheur(e) supposée garante de l’objectivité scientifique, mais elle l’invite à lire la complexité des affects suscités par les images pornographiques, à prendre au sérieux ses points de vue subjectifs, dans l’exploration du « (…) fossé entre nos positions politiques vis-à-vis du genre et de la sexualité et notre vulnérabilité face à la pornographie et à sa mise en scène générique et stylisée du contrôle » (p. 77).

Voir

La contribution de Kobena Mercer, « Lire le fétichisme racial. Les photographies de Robert Mapplethorpe » s’inscrit dans la seconde partie de l’ouvrage, « Politique du regard ». L’auteur revient sur deux lectures qu’il a proposées de la série de nus d’hommes noirs réalisée par le photographe. La première a été publiée en 1986, en Grande-Bretagne, la seconde en 1989 aux États-Unis. Les relectures rétrospectives lui permettent ainsi de s’interroger sur les évolutions intervenues dans son rapport à ces images. Le regard du chercheur est ici un élément central, qui fait apparaître les rapports sociaux qui sous-tendent non seulement le travail interprétatif, mais aussi l’expression du désir. En comparant ses différentes interprétations, Kobena Mercer montre que les déplacements successifs de son regard sont liés à la fois à sa position de sujet gay noir, aux luttes et aux controverses que suscite l’œuvre dans la société américaine à un moment donné. Le procédé consiste à resituer sans cesse le point de vue subjectif du chercheur dans le traitement « des rapports vécus à la différence qui caractérise la complexité et l’incomplétude de toute identité sociale » (p. 112).

C’est ainsi qu’il lit, dans un premier temps, les œuvres du photographe par le prisme des fantasmes que les Blancs élaborent sur la sexualité des hommes noirs. Il insiste alors sur la manière dont l’artiste joue avec les stéréotypes, ou comment les corps réifiés deviennent objets de désir. Cette lecture « qui s’accompagne d’un fétichisme racial » favorise une réflexion sur « l’inconscient politique de la masculinité blanche » (p. 127). Le chercheur opère, dans un second temps, un basculement interprétatif, non plus ancré uniquement dans les rapports sociaux de race, mais dans le contexte de la culture gay urbaine. Dès lors ces images « perturbent et décentrent les identités raciales (blanches) dominantes aussi bien que les identités (hétéro)sexuelles normatives » (p. 142). Cette étude interroge donc la plasticité des interprétations selon l’ancrage sociale de l’individu, de celui qui regarde, et le rapport imaginaire qu’il construit avec le texte.

À cet égard, l’étude de Clarissa Smith, Martin Barker et Feona Attwood sur « les motifs de la consommation de pornographie », publiée dans la troisième partie du recueil, est éclairante. Issus d’une enquête auprès des consommateurs, les résultats montrent la complexité et la diversité à la fois des publics, des usages et des représentations sexuelles proposées sur un marché de plus en plus segmenté. Ainsi, selon les auteurs, les pornographes, soucieux de diversifier les publics de la pornographie, ont varié les offres, et ont notamment « (…) facilité la participation des femmes à la production et à la consommation d’imaginaires sexuels » (p. 258). L’enquête recueille non seulement des informations sur les appartenances sociales des usagers, l’orientation sexuelle déclarée, mais elle s’attache surtout à cerner leurs pratiques de consommation (la fréquence, les types de produits et les supports – DVD, téléchargements, plateformes de partage, webcams, etc.), ce qu’ils ou elles recherchent dans et font avec la pornographie. C’est ainsi que, selon les auteurs,

[n]os statistiques indiquent une série de différences entre le rapport des hommes et des femmes à la pornographie. Par exemple, les hommes envisagent en moyenne le porno comme un simple mode d’expression de leur excitation, tandis que les femmes l’envisagent plus souvent comme un moyen d’excitation. Les femmes semblent également faire usage du porno pour se reconnecter avec leur corps, ainsi que dans leurs relations avec des partenaires. Les hommes semblent quant à eux plus enclins à recourir à la pornographie pour tromper l’ennui ou quand ils n’ont rien de mieux à faire. (p. 260)

La pornographie comme outil

Le chapitre rédigé par Lisa Sigel, « Quand l’obscénité tombe entre de mauvaises mains », introduit la troisième partie de l’ouvrage, « Politiques de l’appropriation », et poursuit cette réflexion à un autre niveau, celui du temps long, et dans le cadre des luttes entre les groupes sociaux. À travers l’exemple des photographies de filles nues en France et en Angleterre à la fin du XIXe et au début du XXe siècles la chercheure montre le changement de statut de la pornographie. Socialement et politiquement tolérée lorsque ces images sont vues exclusivement par des hommes blancs, aristocrates ou bourgeois, elles deviennent suspectes et dangereuses dès lors qu’elles concernent les classes populaires, des femmes, des personnes non blanches ou des enfants. Selon l’auteur, « cette nouvelle forme de représentation sexuelle produite à grande échelle et à bas prix changea l’obscénité verbale en obscénité visuelle » (p. 213). Le déplacement du privé au public, de l’élite à la masse enclenche un mouvement de panique morale, et la mise en place d’un dispositif de contrôle et de répression par les pouvoirs publics et les organisations privées, arguant de la protection des groupes les plus vulnérables.

Toutefois, il s’agit aussi de lutter contre les appropriations politiques de ces formes d’expression, et leur circulation dans l’espace public. En effet, en se démocratisant, ces photographies de filles nues se diversifient, et devenues cartes postales, elles diffusent largement des critiques politiques de la société. Si certaines jouent des rapports sociaux de genre, de classe et de race, sous le prisme d’un imaginaire colonial, d’autres convoquent des représentations sexuelles pour se moquer des aristocrates ou des classes populaires. Ainsi, comme le souligne Lisa Sigel,

[l]a position sociale déterminait la signification de l’objet regardé. Leur caractère explicitement sexuel, en tant que tel, ne suffit pas à définir un objet comme indécent, obscène ou pornographique. Ces définitions étaient le produit d’une confrontation entre une pluralité d’acteurs et de perspectives, dont l’enjeu était le maintien des rapports sociaux asymétriques entre les groupes qui regardent et les groupes qui sont regardés. (p. 219)

Les textes rassemblés s’attachent donc à définir un cadre théorique et épistémologique commun d’étude de la pornographie, à même de penser l’hétérogénéité de ses définitions, de ses objets, de ses usages, et de ses publics. Les porn studies sont un domaine de recherches qui octroie une place importante à la réflexivité comme outil heuristique de la construction de savoirs. Réflexivité du regard du ou de la chercheur(e), réflexivité d’un collectif sur lui-même. Elle agrège les affects, les sensations au travail intellectuel. En outre, cette approche pense simultanément les processus d’assignation et de stigmatisation sociales, les tactiques et les déplacements interprétatifs. Elle mériterait d’être mobilisée sur d’autres terrains, considérés comme plus nobles, ou moins vulgaires.

Pour citer cet article :

Béatrice Damian-Gaillard, « Le porno à la loupe », La Vie des idées , 6 janvier 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-porno-a-la-loupe.html

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par Béatrice Damian-Gaillard , le 6 janvier

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Notes

[1Linda Williams, Hard Core. Power, Pleasure and the Frenzy of the Visible, University of California Press, 1989 ; Linda Williams (dir.), Porn Studies, Duke University Press, 2004.



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