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Le nucléaire vu d’Afrique

À propos de : Gabrielle Hecht, Being Nuclear. Africans and the Global Uranium Trade, MIT Press


L’uranium africain est à la source de l’énergie nucléaire. A-t-il pour autant toujours été reconnu comme un produit nucléaire, avec ses risques spécifiques ? Au fil d’une enquête passionnante, l’historienne Gabrielle Hecht montre comment le statut de l’uranium et des travailleurs qui l’extraient a évolué au gré des controverses scientifiques et des luttes politiques

Recensé : Gabrielle Hecht, Being Nuclear. Africans and the Global Uranium Trade, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2012, 451 p. Traduction française par Charlotte Nordmann, Uranium africain, une histoire globale, Seuil 2016.

Gabrielle Hecht, professeure d’histoire à l’université de Michigan, spécialiste des sciences, des techniques et des maladies professionnelles, a publié en 2004 un ouvrage intitulé Le Rayonnement de la France. Énergie nucléaire et identité nationale après la Seconde Guerre mondiale (éd. anglaise : 1998). Dans ce livre, elle montrait comment, après 1945, « la construction de l’identité nationale et le rayonnement international de la France avaient été indissociables d’une grandeur et d’un patriotisme technologique incarnés dans le choix de l’industrie nucléaire » [1]. Il s’agissait pour elle d’aborder en historienne le débat sur le nucléaire, trop souvent confisqué par les technocrates et les experts scientifiques. Il s’agissait également de développer un courant de recherche dans lequel les objets et les systèmes techniques sont étudiés dans leur dimension politique et sociale. Le concept de « technopolitique », que l’auteure définit comme l’entremêlement permanent de la technique et du politique, y occupe une place centrale.

Dans le prolongement de ces recherches, Gabrielle Hecht vient de publier Being Nuclear. Africans and the Global Uranium Trade. Le point de départ de cet ouvrage est une interrogation : comment se fait-il que l’invocation, par le gouvernement américain, de la volonté de Saddam Hussein d’acheter de l’uranium africain ait suffi à faire de l’Irak une potentielle puissance nucléaire légitimant la guerre de 2003 ? En 1995, les États-Unis avaient refusé de reconnaître la place centrale de l’uranium africain dans l’industrie nucléaire, bien que la production du Niger, du Gabon et de la Namibie représentât alors plus d’un cinquième de l’uranium alimentant les centrales nucléaires américaines, européennes et japonaises (p. 13). Un peu moins d’une dizaine d’années plus tard, l’administration du président G. W. Bush accordait à l’uranium africain une importance géopolitique considérable. Ce constat conduit Gabrielle Hecht à remettre en cause l’idée selon laquelle seules quelques grandes puissances peuvent être identifiées comme nucléaires à l’échelle mondiale. Aussi l’auteure pose-t-elle la question centrale de savoir quand, où et comment un matériau, une arme, une organisation, un État peuvent-ils être reconnus comme « nucléaires ». Quand l’uranium est-il et n’est-il plus un critère pour définir ce statut nucléaire ? Qu’est-ce que cela signifie pour les mineurs, les mines, la nation productrice, d’obtenir ce label ? Plus largement, il s’agit de comprendre ce que l’auteure nomme « l’état nucléaire » et les multiples enjeux (scientifiques, techniques, géopolitiques, économiques, etc.) qu’impliquent la définition et l’identification des critères valant d’y être rattaché.

Pour ce faire, Gabrielle Hecht analyse l’« état nucléaire » de l’uranium africain en s’intéressant aux conséquences de la production et de la commercialisation de cette ressource dans les sociétés africaines anglophones et francophones. La démarche de l’auteure s’appuie sur une monumentale enquête historique, fondée sur une vaste moisson d’archives glanée au Niger, au Gabon, en Namibie, en Afrique du Sud et à Madagascar. Les relations post-coloniales que ces pays entretiennent avec leurs anciennes métropoles, ainsi que les enjeux transnationaux de la production et de la commercialisation de l’uranium conduisent également Gabrielle Hecht à mener son enquête en France, au Royaume-Uni, en Suisse et aux États-Unis. Ce travail d’archive s’accompagne par ailleurs d’une ethnologie de terrain, matérialisée par plus d’une centaine d’entretiens, lesquels apportent une meilleure compréhension de la chose nucléaire « vue d’en bas » en mettant, par exemple, en lumière les capacités d’action et de décision des mineurs d’uranium.

L’uranium, une matière globale

Dans un premier temps, Gabrielle Hecht se focalise sur les variations historiques et spatiales de la « nucléarité » ou non de l’uranium africain, du point de vue commercial et géopolitique. Le concept de « nucléarité », forgé par l’auteure, est utilisé pour indiquer comment les lieux, les objets et les risques de la production d’uranium ont été qualifiés de nucléaires, que cela soit en termes techniques, scientifiques, politiques ou même économiques (p. 4). Dans cette perspective, Gabrielle Hecht met en évidence la création, à partir des années 1960, d’un marché « technopolitique » de l’uranium, qui fait émerger des tensions entre les acteurs économiques, scientifiques et politiques nationaux, qui veulent à la fois en faciliter le commerce et en définir la légalité ou l’illégalité, notamment afin de réguler la prolifération de la « chose nucléaire ». Pour preuve, l’auteure explique comment, dans le but de contourner la pression internationale favorable au mouvement pour l’indépendance de la Namibie, dirigé par l’Organisation du peuple du sud-ouest africain (South-West African People’s Organisation), la firme Rio Tinto détourna la technique du « flag swap » (« troc de drapeaux »). D’abord utilisée comme stratégie industrielle pour réduire le coût du transport de l’uranium, cette technique devint, dans les années 1980, une méthode pour cacher l’origine namibienne de l’uranium. Par exemple, les contrats signés par Rio Tinto avec des compagnies françaises et anglaises, telles Comurhex et la British Nuclear Fuels Limited (BNFL), prévoyaient que ces compagnies, après avoir converti le yellowcake namibien en provenance des mines de Rössing en hexafluorure [2], attribuassent une origine française ou britannique à cet hexafluorure d’uranium destiné à leurs usines d’enrichissement. La technique du « flag swap » a ainsi conduit à la « dénucléarisation » de l’uranium africain, c’est-à-dire au fait qu’il perde sa qualité de « nucléarité » (p. 161-170).

Les exemples de la Compagnie des Mines d’Uranium de Franceville (COMUF) au Gabon et des mines du yellowcake au Niger (chap. 4) révèlent quant à eux comment les déséquilibres des relations de pouvoir entre la France et ses anciennes colonies africaines ont joué un rôle central dans le pouvoir du Niger et du Gabon de fixer le prix de leur uranium et de choisir leurs clients. En 1974, le nouveau dirigeant du Niger, Seyni Kountché, arguant de la « nucléarité » de l’uranium, estime plus lucratif que son pays gère directement la vente de sa production. Il obtient du gouvernement français le droit de vendre son uranium, à hauteur de la part détenue par l’État nigérien dans les sociétés d’exploitation minières. Cependant, le choix de ces nouveaux clients — Lybie, Irak et Pakistan — « dénucléarise » l’uranium nigérien et fait basculer son commerce dans un marché illégal (p. 129-131). En somme, si l’uranium est indispensable dans la chaîne de production de l’énergie nucléaire, tout a été fait cependant pour l’en exclure et le transformer en un produit banal du commerce mondial lorsque des raisons économiques et géopolitiques l’exigeaient. En ce sens, les frontières de la « nucléarité » de l’uranium africain sont très mouvantes.

Des travailleurs comme les autres ?

Dans un second temps, l’ouvrage s’intéresse à la « nucléarité » de l’uranium africain du point de vue de la santé au travail. Il s’agit de savoir si les ouvriers des mines d’uranium sont ou non des travailleurs de la filière nucléaire, exposés aux risques particuliers de cette industrie. Une question sert de fil directeur à l’auteure : l’exposition des mineurs africains au radon [3] est-elle un facteur provoquant le cancer ? L’ouvrage rejoint ici des questions de recherche plus larges sur les maladies professionnelles : comment démontrer qu’une pathologie est liée aux conditions de travail [4] ? Dans le secteur de l’industrie nucléaire, cette question nécessite la prise en compte de multiples facteurs qui entrent souvent en tension les uns avec les autres. Au premier rang de ces facteurs, Gabrielle Hecht s’intéresse aux enjeux scientifiques, sociaux, économiques et financiers dissimulés derrière la mesure de l’exposition des mineurs au radon. Jusqu’en 1980, le dosimètre ne mesurait que les radiations produites par les roches et non celles inhalées par les mineurs. De plus, les lieux de travail où le niveau de radiation était très élevé — dans lesquels creusaient notamment les mineurs noirs Sud-Africains — entraient rarement en ligne de compte dans la production des moyennes de mesure de l’exposition (p. 41). L’enquête de Gabrielle Hecht montre également que nombre de mineurs africains, tels ceux des gisements d’uranium d’Ambatomika — gisements situés au sud de Madagascar et exploités par la France entre 1950 et 1960 — ne percevaient pas les risques de l’exposition à la radioactivité et pouvaient assimiler le dosimètre à un objet de contrôle (p. 222-229). Ce dernier aspect souligne en creux le rôle qu’a pu jouer la circulation, altérée et différenciée, des connaissances sur la « nucléarité » de l’uranium parmi les différents acteurs concernés. La nomination de Christian Guizol à la direction de la COMUF en 1968 en est un autre exemple. Celui-ci réussit en effet à effacer les mesures qui révélaient précédemment la surexposition des mineurs de Mounana, dans l’est du Gabon, en imposant aux ouvriers les normes d’exposition au radon de l’Organisation internationale du travail (OIT), moins restrictives que les normes françaises du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) jusque-là en vigueur. En 1974, à Bordeaux, lors de la conférence internationale sur les mesures de protection des radiations à préconiser, les officiels gabonais rendirent compte de la qualité du programme de la COMUF (p. 232-239).

Dans cette perspective, l’auteure emprunte à l’historienne Michelle Murphy la notion de « régime de perceptibilité » — un assemblage de choses sociales et techniques qui a pour conséquence de rendre visibles certains dangers pour la santé et d’en masquer d’autres (p. 44) — pour constater que l’invisibilité des radiations auxquelles sont exposés les mineurs d’uranium, en particulier les Africains noirs, est systématique, mais pas toujours délibérée. Autrement dit, au regard des enjeux économiques, sociaux et scientifiques, le fait d’être exposé à des radiations radioactives ne suffit pas à intégrer les travaux de minage des ouvriers dans les activités de l’industrie nucléaire. Il y a donc là une nouvelle négation de la « nucléarité » de l’uranium africain. Toutefois, cette négation n’est jamais permanente. Certains mineurs, tels Marcel Lekonaguia et Dominique Oyingha au Gabon (chap. 7), et certains syndicats miniers, tel le Mineworkers Union of Namibia (MUN) en Namibie (chap. 9), ont lutté pour faire reconnaître par les industriels leur surexposition et le caractère professionnel des maladies des ouvriers, et obtenir ainsi des compensations financières.

Au total, la contribution majeure de cet ouvrage est de démontrer que la distribution spatiale et temporelle du label nucléaire attribué à l’uranium, de même que les analyses sur les conséquences médicales de l’exposition des mineurs, sont irrégulières et jamais totalement acquises, en particulier pour les lieux et les travailleurs africains. L’uranium n’est pas né nucléaire. Il a pu le devenir en Afrique, par exemple en 1957 au Gabon, lorsque la France y découvre des gisements. Mais le plus souvent l’uranium a été « dénucléarisé » après l’indépendance des pays producteurs, pour en faciliter la commercialisation. Aussi, selon Gabrielle Hecht, les pays africains producteurs d’uranium ont-ils été exclus de la chose « nucléaire », et finalement de l’« âge nucléaire ». Toutefois son analyse révèle également que la chronologie différenciée de « l’état nucléaire » de l’uranium doit se lire dans les formulations différentes et disputées de la nature des activités de la filière nucléaire, selon les lieux, les acteurs et leurs enjeux. Il en résulte des tensions permanentes entre le présupposé de l’universalité du nucléaire et ce qu’énoncent les acteurs. Ces tensions invitent à ne pas considérer la « dénucléarisation » de l’Afrique ou l’invisibilité de sa « nucléarité » comme permanentes. Being Nuclear permet en effet de constater les multiples imbrications des niveaux d’analyse micro et macro, établies et négociées par les acteurs eux mêmes. Surtout, il met en scène de façon convaincante une histoire transnationale de « l’ère nucléaire », dans ses dimensions technopolitiques et médicales, ainsi qu’une histoire invitant à ne plus percevoir l’Afrique comme un continent en marge du monde nucléaire.

Pour citer cet article :

Edenz Maurice, « Le nucléaire vu d’Afrique », La Vie des idées , 27 mars 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-nucleaire-vu-d-Afrique.html

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par Edenz Maurice , le 27 mars 2013

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Notes

[1Vincent Guigueno, « Compte rendu de Gabrielle Hecht, Le rayonnement de la France. Énergie nucléaire et identité nationale après la Seconde Guerre mondiale », Le Mouvement Social, 221, octobre-décembre 2007, p. 116-117.

[2Ce procédé est nécessaire à l’enrichissement de l’uranium.

[3Le radon est un gaz radioactif produit de la décomposition des atomes d’uranium, qui provoque une contamination externe et interne des travailleurs des mines d’uranium.

[4Sur les liens entre la radioactivité et le cancer, voir l’article pionnier d’Yves Lacoste, « Quand un cancer est-il d’origine radioactive », La Recherche, n° 308, mars 1998. Sur la responsabilité de l’exposition à des produits toxiques dans l’industrie électronique dans le développement de cancer, voir Jean-Noël Jouzel, Des toxiques invisibles, sociologie d’une affaire sanitaire oubliée, Paris, Éditions de l’EHESS, 2013.



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