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Le journalisme « hacker »

Une nouvelle utopie pour la presse ?

par Sylvain Parasie , le 21 juin 2011

Domaine(s) : Société

Dossier(s) : Presse et démocratie

Mots-clés : internet | journalisme | réseaux | presse

Toutes les versions de cet article :

Cet article explique pourquoi et comment les programmeurs autodidactes, entrepreneurs du web, gestionnaires de projets web, programmeurs engagés dans les communautés du logiciel libre ou militants de l’open data en viennent à s’intéresser au journalisme alors même que la situation économique de la presse est partout plus qu’inquiétante.

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À New York, Chicago, Londres, Helsinki ou Buenos Aires, plusieurs centaines de personnes se rencontrent régulièrement, souvent dans des arrières salles de bars ou des salles de conférences [1]. Ils sont étudiants, journalistes, programmeurs ou chefs de projet web, et ils appellent ces réunions informelles des rencontres « hacks/hackers  ». « Hacks » est une façon de dénommer les journalistes tandis que « hackers » désigne des passionnés d’informatique. À travers la présentation d’applications informatiques développées pour des sites d’information, la formation à des langages de programmation ou plus simplement la mise en relation de journalistes et de programmeurs, les animateurs de ce réseau veulent relier le monde de la presse aux mondes informatiques de façon à transformer et même « réinitialiser » le journalisme.

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Hacks/Hackers
Source : visuel du site dédié à ces rencontres http://hackshackers.com/

Les liens entre la presse et les mondes informatiques se sont incontestablement développés ces dernières années. En témoigne l’essor de sites conçus par des programmeurs en dehors des organisations de presse traditionnelles et qui se positionnent dans le monde de l’information. L’initiative la plus connue des Français est sans doute le site Wikileaks, qui a révélé des informations de grande ampleur sur Guantanamo, les guerres américaines et la diplomatie internationale. Le site Owni.fr en France est un autre exemple, mais ces sites sont beaucoup plus nombreux en Amérique du nord (ProPublica, Politifact). En témoigne également l’émergence, dans les plus grands journaux, de nouveaux professionnels qui se disent à la fois journalistes et programmeurs. Au New York Times (autour d’Aron Pilhofer), au Guardian (autour de Simon Rogers) ou au Chicago Tribune (autour de Brian Boyer) notamment, ces journalistes/programmeurs ont leur place dans la rédaction. Ils conçoivent de nouveaux produits journalistiques qui se présentent sous la forme de bases de données interrogeables en ligne, de cartes ou d’animations interactives.

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Visualisation des dépenses publiques italiennes sur le site du Guardian
Source : http://www.guardian.co.uk...

À l’échelle de l’ensemble de la production journalistique, l’offre proposée par ces nouveaux journalistes est marginale – particulièrement en France où elle reste à l’écart des grands journaux. Ces nouveaux produits n’attirent d’ailleurs pour le moment qu’une audience limitée. Pourtant, à l’heure où le développement de l’information sur le web est souvent associé à une extension de l’imitation entre journalistes, au recul du journalisme d’investigation et à l’empire des « métriques du web » aboutissant à la standardisation de l’information en ligne, il est utile d’interroger ces nouvelles pratiques du point de vue du rôle démocratique qu’elles impliquent pour le journaliste. Les enquêtes que nous avons menées aux États-Unis et en France montrent en effet que les nouveaux liens qui s’établissent aujourd’hui entre les mondes informatiques et le monde de la presse donnent lieu à une expérimentation collective de ce que pourrait être le rôle du journalisme dans nos démocraties.

Pourquoi des codeurs s’intéressent-ils à la presse ?

Ils sont programmeurs autodidactes, entrepreneurs du web, gestionnaires de projets web, programmeurs engagés dans les communautés du logiciel libre ou militants de l’open data : pourquoi en viennent-ils à s’intéresser au journalisme alors même que la situation économique de la presse est partout plus qu’inquiétante ? La première raison a trait aux valeurs. Malgré la diversité de leurs parcours et de leurs compétences, ils sont majoritairement attachés à la culture « hacker ». C’est-à-dire qu’ils se présentent comme des passionnés d’informatique pour qui la programmation est l’expression d’une identité. Cette culture, dont les contours ont été définis avec l’essor de l’informatique personnelle au début des années 1980, valorise surtout la liberté de l’information et de la connaissance et l’accessibilité universelle à la technologie [2]. Ne se réduisant jamais à l’espace social restreint des mondes professionnels, cette culture prend en partie la forme d’un mouvement social qui cherche à transformer les institutions et les relations sociales [3]. Dans cette perspective, la presse intéresse ces personnes parce qu’elle est une des instances fondamentales de production et de circulation de l’information. Et nombreux sont ceux qui associent leur engagement dans le monde de la presse à la question démocratique : s’ils acceptent de mettre en suspens des carrières souvent plus rémunératrices, c’est qu’ils ont le sentiment de participer à quelque chose de plus grand.

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Source : compte twitter de Brian Boyer, responsable de la « news application team » du Chicago Tribune

Mais cet engagement s’explique aussi par l’intérêt technologique que représente à leurs yeux le secteur de la presse. L’excellence technologique est une norme fondamentale pour ces hackers qui voient là un endroit idéal pour expérimenter et innover en matière de programmation rapide – il est impératif de pouvoir suivre les délais rapides de production propres à la presse – de traitement de données et de visualisation. Si bien que depuis quelques années, plusieurs journalistes sont devenus des références dans le monde de la programmation et du logiciel libre – l’américain Adrian Holovaty en est sans conteste la figure la plus emblématique.

À cela s’ajoute le fait que dans plusieurs pays, les États et les grandes villes rendent accessibles un ensemble de données ayant trait à un vaste ensemble de thèmes : les décisions publiques, le fonctionnement des institutions publiques, la criminalité, les infrastructures urbaines, l’éducation, la santé, etc. Reposant sur l’action d’organisations et de fondations (la Sunlight foundation aux États-Unis), le mouvement open data cherche à obtenir des autorités qu’elles rendent publiques leurs données, pour les pousser à davantage de responsabilité et de transparence. Or, ces individus engagés dans les mondes informatiques voient dans cet accès croissant aux données publiques la matière première de produits journalistiques innovants.

L’information, ce sont des données !

Dans l’esprit de ces programmeurs, l’informatique n’est pas seulement un outil susceptible de rendre le travail journalistique plus facile ou plus efficace. Bien plus profondément, elle peut à leurs yeux modifier la nature même du travail journalistique en fondant une autre approche de l’événement et de l’information. Au cœur de cette approche figurent les « données » – voilà pourquoi on parle communément d’un « journalisme de données ». Cette proposition a été exprimée d’une façon particulièrement claire par Adrian Holovaty, qui est l’une des figures les plus connues de ce mouvement [4]. Âgé de 30 ans, ce diplômé de l’école de journalisme du Missouri travaille dans des organisations de presse américaines depuis dix ans. Investi et reconnu dans les communautés du logiciel libre [5], il a conduit de nombreux projets journalistiques en ligne qui reposent sur des bases de données, notamment au Washington Post [6].Selon lui, le travail quotidien de n’importe quel journaliste consiste à collecter des données. Imaginons qu’un incendie se déclare dans une ville, le journaliste cherchera à connaître la date de l’incendie, l’heure à laquelle il s’est déclaré, combien il y a eu de victimes et qui elles étaient, quelle est la station de pompiers qui est intervenue, le temps qu’ils ont mis pour arriver sur les lieux, l’heure à laquelle l’incendie a été éteint, etc. Et à partir de ces données, il rédige un article sous la forme d’un texte éventuellement accompagné d’illustrations. Selon Holovaty, ce traitement des données collectées présente plusieurs inconvénients majeurs. Une fois l’article publié, les données sont difficilement accessibles puisqu’elles sont perdues dans le texte. Si bien que s’évanouit la possibilité de comparer les événements dans le temps – de quelle manière le traitement des incendies a-t-il changé depuis les derniers mois ou les dernières années ? – et dans l’espace – comment cela se passe-t-il dans les quartiers ou les villes voisines ? On perd aussi la possibilité de faire le lien entre un type d’événement et d’autres événements pour lesquels des données sont également disponibles. Ainsi, il pourrait être intéressant d’un point de vue journalistique de voir s’il existe un lien entre le nombre d’incendies qui se sont produits sur une période donnée et l’état général des immeubles tel qu’il apparaît dans les rapports d’inspection de la ville. Selon cette conception, envisager l’information journalistique à partir des données et de leur traitement informatique est un moyen de produire une meilleure information.

L’idée n’est pas nouvelle, même si elle n’est pas du tout familière des journalistes français. Elle trouve son origine dans le courant nord-américain du computer-assisted reporting qui proposait, depuis la fin des années 1960, de donner plus de force à la parole journalistique en faisant du traitement informatique et statistique des données une composante importante du travail journalistique [7]. Dans les années 2000, la mise à disposition d’un nombre croissant de données par les autorités, ainsi que l’accès à de nombreuses données via le web, ont permis de donner une ampleur sans précédent à cette conception. L’extraction, le traitement et la présentation des données ont ainsi fait l’objet d’investissements majeurs dans le domaine de la presse, souvent en relation directe avec les communautés du logiciel libre. L’extraction correspond à la phase de collecte des données : au moyen de programmes, il s’agit de récupérer des données provenant du web ou disponibles sous d’autres formats (des fichiers pdf obtenus auprès de l’administration par exemple) et de les organiser sous la forme de bases de données. Le traitement des données s’effectue au moyen de nombreux programmes permettant de nettoyer et de donner du sens aux données. Enfin, la présentation – la seule étape qui soit véritablement visible de nous autres internautes – donne lieu à l’expérimentation de programmes permettant de réaliser des cartes et des visualisations interactives parfois étonnantes et dont les formats sont aujourd’hui très peu stabilisés.

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Visualisation du nombre de spectateurs et des recettes obtenues par chaque film à succès aux Etats-Unis entre 1986 et 2008
Source : site du New York Times

Surveillez vos gouvernants !

Régulièrement, des journalistes prennent à témoin l’opinion publique en pointant le comportement immoral des élites et des gouvernants [8]. Que ce soit sous la figure du publiciste français du XVIIIe siècle, du muckracker américain du début du XXe siècle ou de la figure plus récente du journaliste d’investigation, ces journalistes veulent rendre visible ce qui est ordinairement soustrait à la vue des citoyens, de manière à contraindre les gouvernants [9]. Tout en venant d’horizons sociaux très différents, certains programmeurs/journalistes ont à la fois prolongé et donné un tour particulier à cette posture.

Dès ses origines, la culture hacker est marquée par une méfiance à l’égard du pouvoir [10]. Cela s’est récemment incarné dans le mouvement international pour la libération des données publiques (mouvement open data), lequel vise à accroître la transparence des autorités politiques nationales et locales. Dans différents pays, on a vu apparaître depuis plusieurs années des sites web qui rendent compte de l’activité des gouvernants et de leurs réseaux d’influence. Le principe sous-jacent est qu’en rendant visibles des décisions, des actions et des réseaux qui sont ordinairement invisibles des citoyens – les votes des élus, leur présence ou leur éventuel absentéisme, leur travail quotidien, leurs liens avec les groupes d’intérêts –, il est possible de renforcer le contrôle démocratique sur les gouvernants. Le site de la fondation américaine Sunlight, qui propose de nombreuses applications innovantes [11], est la référence internationale d’une démarche qui situe l’intervention des programmeurs en dehors du monde journalistique proprement dit. En France, le site NosDéputés.fr s’inspire de cette approche en permettant aux internautes de contrôler l’activité quotidienne de leurs députés et d’identifier, via l’analyse lexicale de leurs prises de parole, les thèmes majeurs de leurs interventions.

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Source : capture d’écran du site NosDéputés.fr

D’autres initiatives sont le fait de programmeurs qui se revendiquent journalistes ou travaillent au sein de journaux traditionnels. Ainsi, en juin 2010, le Guardian profite de documents diffusés par le Parlement britannique pour élaborer une application web qui permet aux internautes d’examiner eux-mêmes des notes de frais obtenues par chaque députés et de les qualifier : sont-elles intéressantes, déjà connues ou méritent-elles selon eux une investigation supplémentaire ? [12] D’autres rédactions, comme celle du Chicago Tribune, ont mis en ligne en avril 2010 des applications qui permettent à chaque internaute de connaître le montant dépensé par chaque conseiller municipal de la ville, ainsi que les entreprises qui en ont bénéficié [13].

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MP’s expenses, sur le site Guardian.co.uk
Source : site Guardian.co.uk

Ces projets partagent avec le journalisme d’investigation la posture qui consiste à rendre visible les comportements des gouvernants – un député anglais a demandé au Parlement de rembourser un tapis pour son usage personnel – pour potentiellement les dénoncer. Elles poussent plus loin l’impératif de transparence en utilisant les technologies pour tenter de suivre à la trace les gouvernants en dehors des seuls moments où ils s’adressent au public. Mais au-delà de leur diversité, ces projets se distinguent des pratiques journalistiques en place sur deux points majeurs. D’abord, une partie de ces journalistes/programmeurs considèrent que les technologies permettent une plus grande indépendance à l’égard du comportement stratégique des sources. Le journaliste d’investigation, on le sait, est souvent instrumentalisé au sein des conflits que se livrent les responsables politiques et les membres de la l’administration [14]. En élaborant des bases de données mises à jour automatiquement qui retracent au jour le jour l’activité des gouvernants, on crée un dispositif qui a une existence propre si bien que la révélation est moins dépendante d’une fuite stratégique – même si les autorités restant productrices d’une grande partie des données, elles conservent des marges de manœuvre. Ensuite, en permettant la combinaison avec des données provenant d’autres sources, cette base de données rend possible de nouvelles formes de dénonciation. En croisant par exemple des données relatives à l’activité parlementaire avec des données relatives à l’activité des groupes de pression, il est possible de faire émerger des relations jusque-là inexplorées.

Élaborer des « outils de décision » ?

Ces journalistes hackers sont nombreux à défendre l’idée selon laquelle ces nouveaux produits journalistiques en ligne doivent permettre aux individus de maîtriser leur environnement immédiat et de se décider par eux-mêmes. Ce qui n’est pas sans susciter quelques tensions avec certaines normes journalistiques en vigueur. La culture hacker met l’accent sur le potentiel libérateur associé à un usage décentralisé de la technologie, et de nombreux projets en ligne conçus depuis quelques années suivent cette logique. C’est notamment le cas du site EveryBlock.com, lancé par Adrian Holovaty en 2007, et qui fait l’objet d’une large reconnaissance dans le monde des médias nord-américains. En entrant son adresse sur le site ou en parcourant une carte interactive, l’internaute accède immédiatement à un vaste ensemble d’informations sur son quartier : délits, crimes, permis de construire, inspection sanitaire des restaurants, évaluation des écoles, licences de vente d’alcool obtenues par les commerçant du quartier, etc. Lancé à Chicago, le site est maintenant disponible dans une quinzaine de villes américaines.

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Source : site EveryBlock.com

Vu de France, ce type de site est souvent perçu comme choquant. On s’inquiète des effets négatifs de tels sites sur la ségrégation urbaine et sur les inégalités entre citoyens [15]. Mais selon ses concepteurs, un tel site rend visible aux individus ce qui se produit dans leur environnement le plus immédiat. Ce qui leur donne la possibilité de faire des choix individuels – d’emménager dans tel quartier plutôt que dans tel autre étant donné les services qu’il offre et ses inconvénients – ou de se mobiliser dans l’intérêt de leur communauté locale en identifiant des problèmes locaux.

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Source : site EveryBlock.com

Vouloir ainsi mettre des outils de décision dans les mains des individus représente une rupture avec les normes journalistiques en vigueur, comme en témoignent les réserves exprimées par de nombreux journalistes américains. Les journalistes ont construit leur légitimité en analysant et en donnant des interprétations à un public qui n’a pas forcément le temps ou les compétences pour dégager lui-même la signification des évènements [16]. En faisant l’hypothèse que les individus peuvent eux-mêmes dégager le sens des données auxquelles ils accèdent, ces nouveaux journalistes explorent de nouveaux rapports avec le public.

À plusieurs reprises, ces programmeurs expriment une certaine perplexité devant les interprétations globalisantes élaborées par les journalistes plus traditionnels. C’est ce que montre l’expérience très intéressante menée par les concepteurs du site français NosDéputés.fr. S’ils ne prétendent pas s’inscrire dans le monde journalistique – on mesure à quel point cette frontière est mouvante selon les contextes nationaux –, ils élaborent un discours particulièrement cohérent au sujet de la manière dont les journalistes couvrent habituellement l’activité parlementaire. Selon eux, les journalistes ne peuvent pas légitimement produire des classements des députés les plus travailleurs (ou les moins actifs) dans la mesure où cela revient systématiquement à privilégier un critère à un autre. Ils en tirent la conclusion que le site doit permettre à chaque internaute de se faire son propre classement des députés, selon les critères qu’il juge être les plus importants [17].

Qu’ils s’inscrivent à la marge du monde journalistique ou en son sein, ces différents projets explorent donc de nouvelles manières de s’adresser au public. Lorsqu’ils sont placés au sein de rédactions traditionnelles – c’est notamment le cas au Chicago Tribune ou au New York Times –, ils doivent souvent faire des compromis entre les normes journalistiques en vigueur et leur vision d’un public compétent et prompt à s’emparer des outils ainsi mis à sa disposition.

Conclusion

Dans les débats contemporains sur la presse en ligne, nombreux sont les arguments qui témoignent d’un recul du rôle joué par les journalistes dans les démocraties. Le fractionnement de leur activité, les fortes contraintes exercées par les mesures d’audience, l’imitation croissante entre professionnels : tout cela semble faire du web un environnement particulièrement inconfortable pour un journalisme ambitieux. Mais les liens qui s’établissent depuis plusieurs années entre la presse et les mondes informatiques laissent apparaître une réalité différente. Issus de milieux différents, ces programmeurs prennent appui sur des conceptions normatives de la technologie pour explorer de nouvelles manières de positionner le travail journalistique vis-à-vis des autorités et du public. Après avoir, pendant un certain temps, pensé que le web permettait de se passer de ces intermédiaires sur le marché de l’information, les programmeurs cherchent maintenant à construire de nouvelles relations avec le monde de la presse. De ce point de vue, la figure du journaliste hacker est riche de promesses.

Il est aujourd’hui trop tôt pour savoir de quelle manière ces explorations parviendront à se stabiliser dans l’univers de la presse en ligne. Mais il faut prendre conscience de la contribution spécifique des mondes informatiques à la transformation actuelle du journalisme. La profession journalistique s’est construite historiquement en distinguant les compétences proprement journalistiques (collecter, analyser, rédiger) des compétences techniques associées à chaque média (presse, télévision, radio et web) [18]. C’est précisément cette distinction que ces nouveaux professionnels remettent profondément en cause à travers la figure du programmeur/journaliste. Pour ce faire, ils s’appuient sur des savoir-faire techniques, mais surtout sur des valeurs associées à la technologie et des manières de théoriser l’information journalistique. À l’heure où les compétences informatiques se trouvent souvent aux côtés des professionnels du marketing dans les organisations de presse sur le web, on ne peut qu’attendre beaucoup d’une telle alliance entre la technique et l’éditorial.

On aurait néanmoins tort de tout attendre de ces journalistes hackers. Leur inclination à élaborer des produits journalistiques qui supposent une très forte implication d’un internaute compétent pour dégager lui-même des interprétations, trouve nécessairement ses limites. La capacité des journalistes à donner du sens aux données, à dégager des tendances générales et à les intégrer dans un horizon moral partagé, demeure absolument cruciale [19]. Sur ce point, on peut espérer beaucoup de plusieurs initiatives actuelles visant à rétablir le lien entre ces journalistes hackers et le monde des chercheurs en sciences sociales [20].

par Sylvain Parasie , le 21 juin 2011


Pour citer cet article :

Sylvain Parasie, « Le journalisme « hacker ». Une nouvelle utopie pour la presse ? », La Vie des idées, 21 juin 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-journalisme-hacker.html

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

Notes

[1Cette recherche est soutenue par l’Agence Nationale de la Recherche dans le cadre du projet BASICOM (bases informatiques et coopération entre mondes sociaux).

[2Cf. P. Flichy, L’imaginaire d’internet, Paris, La découverte, 2001.

[3U. Holtgrewe et R. Werle, « De-Commodifying Software ? Open Source software between business strategy and social movement », Science Studies, vol. 14, n°2, 2001, p. 43-65.

[4Il a publié un article en 2006 dans lequel il présente cette conception. Cf. « A fundamental way newspaper sites need to change ». http://www.holovaty.com/writing/fundamental-change/

[5Il est l’un des initiateurs de la plateforme de programmation web django, qui est aujourd’hui largement utilisée, y compris en dehors des organisations de presse.

[6Voir par exemple « The Vote database » qui permet d’accéder aux votes de l’ensemble des députés et sénateurs américains : http://projects.washingtonpost.com/congress/112/.

[7Cf. P. Meyer, Precision Journalism. A Reporter’s Introduction to Social Science Methods, Bloomington & Indianapolis : Indiana University Press, 1973.

[8P. Rosanvallon, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, coll. « essais », 2006, p. 46-57.

[9C. Lemieux, « Les formats de l’égalitarisme. Transformations et limites de la figure du journalisme-justicier dans la France contemporaine », Quaderni, n°45, 2001.

[10F. Turner, From Counterculture to Cyberculture. Stewart Brand, the Whole Earth Network, and the Rise of Digital Utopianism, Chicago & London, University of Chicago Press, 2006, p. 133-140.

[12Le public anglais a répondu très positivement à cette sollicitation : 37 % des 460 000 documents ont été classés dans les trois jours et demi ayant suivi la publication de l’application. Mais il s’agit là d’un niveau de participation hors normes : de nombreuses autres tentatives de ce genre ont échoué à susciter la collaboration massive des internautes.

[14Sur cette question, voir P. Schlesinger, « Repenser la sociologie du journalisme. Les stratégies de la source d’information et les limites du média-centrisme », Réseaux, n°51, 1992 (1990).

[15Contrairement aux États-Unis, les données criminelles ne sont pas accessibles en France au niveau des villes et des quartiers. C’est que les politiques publiques en la matière sont organisées d’une manière beaucoup plus centralisée.

[16Cf. M. Schudson, Discovering the News. A Social History of American Newspapers, New York, Basic Books, 1978.

[18Sur l’histoire des relations entre le journalisme et la technique, voir H. Örnebring, « Technology and journalism-as-labour : historical perspectives », Journalism, vol.11, n°1, 2010, p. 57-74.

[19Voir sur ce point la stimulante contribution de Dominique Cardon, « Zoomer ou dézoomer ? Les enjeux politiques des données ouvertes », OWNI, 21 février 2011. Disponible à cette adresse : http://owni.fr/2011/02/21/zoomer-ou-dezoomer-les-enjeux-politiques-des-donnees-ouvertes/.

[20C’est la démarche de l’économiste américain James T. Hamilton autour de ce qu’il appelle le « computational journalism  ».Cf. http://dewitt.sanford.duke.edu/about/area-of-research/computational_journalism/


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