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Peut-on encore faire de l’histoire comme si les nations avaient toujours existé, et comme si les hommes n’avaient pas su ignorer leurs frontières ? Sanjay Subrahmanyam invite les historiens, en particulier indiens et français, à se ressaisir d’archives multilingues pour mettre au jour des connexions qui ont animé des zones immenses de l’histoire humaine.

Sanjay Subrahmanyam, historien polyglotte qui a placé la connexion entre sources et historiographies de langues différentes au centre de ses recherches (persan, urdu, telugu, tamoul, portugais, anglais, espagnol, italien, hollandais, allemand et français), s’est volontiers prêté au jeu d’une interview en anglais et en français. Il en ressort des réponses assez différentes aux mêmes questions, et nous invitons nos lecteurs à examiner leur versant anglais sur Books and Ideas, la version anglophone de La Vie des Idées.

La Vie des Idées : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Sanjay Subrahmanyam : Depuis un an et demi je travaille sur les Français en Inde au XVIIe siècle. J’avais déjà travaillé sur les sources de la Compagnie des Indes aux Archives nationales. Aux archives d’Outre-mer à Aix-en-Provence, j’avais aussi trouvé le cas assez bizarre d’un groupe de bandits du XVIIIe siècle dont j’ai parlé dans un article en hommage à André Burguière [1], parce que c’était un sujet qui nous intéressait tous les deux. Mais à part ces premières approches, j’avais très peu travaillé sur les sources en français et les Français en Inde eux-mêmes. Dans ce domaine, l’essentiel du travail qui a été fait remonte au début du XXe siècle ! Il y a bien sûr le travail de Jacques Weber sur le XIXe et de Philippe Haudrère sur le XVIIIe [2] – mais les écrits d’Haudrère sont des travaux centrés sur l’histoire économique de la Compagnie des Indes. Or je voulais parler des discours et des idées politiques, des images et des perceptions, et des débuts de l’orientalisme. Le livre de Kate Teltscher [3] sur le sujet se base pour l’essentiel sur des textes imprimés, et la plupart des écrits sur les Français repose sur des sources anglaises. J’ai voulu ajouter les archives à ce corpus. J’ai travaillé avec Anthony Pagden, grand spécialiste de la pensée politique [4], et remarqué que, comme beaucoup de ses collègues, il éprouvait une certaine réticence vis-à-vis des archives – et avec raison : avec les textes imprimés, on est sûr qu’ils circulent, qu’il y a une discussion publique. Ce n’est pas le cas avec les archives. Mais il faut quand même les utiliser.

Abandonner les statistiques

La Vie des Idées : Vous avez abordé des genres historiques bien différents, mais il semble que la biographie revienne sous de nombreuses formes dans votre œuvre. Comment ce genre s’est-il imposé à vous ?

Sanjay Subrahmanyam : J’ai fait ma thèse en histoire économique à la Delhi School of Economics. C’était une véritable tradition là-bas, et je faisais partie de la troisième génération à s’intéresser au commerce dans l’Océan indien. Il y avait des gens comme Tapan Raychaudhuri et Om Prakash, qui travaillaient dans les archives, notamment de la Compagnie néerlandaise, et étaient très portés sur les statistiques – surtout Om Prakash [5]. Il aurait voulu que je suive son exemple. Mais je ne voulais pas être prisonnier des archives d’une seule compagnie. Alors je lui ai dit que les archives des autres pays européens ne permettaient pas de produire le même genre de statistiques. C’était vrai, mais ce n’était qu’une justification a posteriori : je n’étais tout simplement pas intéressé par cette approche, même si j’ai été assez bien formé en économétrie. Quand j’ai commencé à faire de la recherche, je me suis rendu compte que ce genre de macrohistoire ne m’intéressait pas. Je voulais jouer sur des niveaux différents. Dans le livre issu de ma thèse, The Political Economy of Commerce, j’utilise déjà des vignettes plus ou moins biographiques qui me permettent d’expliquer ce qu’est un certain type de capitalisme commercial en Inde, à l’époque moderne, à partir d’exemples très précis de carrières. J’ai toujours joué entre ces niveaux.

J’ai également été assez influencé dans mes choix par un certain nombre de personnes. Mes deux directeurs de thèse, Om Prakash et Dharma Kumar, allaient dans des directions très différentes. Si Om Prakash était avant tout un statisticien, Dharma Kumar, qui travaillait sur l’Inde coloniale au XIXe siècle, était extrêmement ouverte. Elle a commencé par me donner une liste de quelques dizaines de livres, parmi lesquels se trouvait La Méditerranée de Braudel – pour Om Prakash, ce n’était pas le genre de travail que « nous on fait », comme il disait. Dharma Kumar s’intéressait beaucoup à l’histoire culturelle, au point de me recommander des choses très étranges, des historiens très excentriques comme Theodore Zeldin, le spécialiste britannique de la France, ou Richard Cobb – elle était assez anglophile en fin de compte. Ashin Das Gupta, un historien basé à Calcutta qui était à mon jury de thèse, m’a aussi beaucoup influencé, notamment avec ce qui est pour moi le meilleur livre sur l’Océan indien écrit par les chercheurs de cette génération, Indian Merchants and the Decline of Surat [6], qui est essentiellement l’étude d’une famille dans le port de Surat au XVIIIe siècle. Das Gupta y suit le parcours d’un grand marchand musulman, Mulla Abdul Ghafur, et de ses descendants.

La Vie des Idées : Ce choix d’oublier les statistiques, est-ce celui d’une histoire à visage plus humain, d’une histoire plus accessible ?

En nous promenant dans Delhi après ma soutenance, Das Gupta m’a dit : « Vous n’êtes pas fait pour l’histoire du commerce des compagnies. » Il ne s’agissait pas seulement de choisir une histoire à visage humain. Il y avait aussi la question de l’écriture. Les deux plus grands stylistes de cette génération d’historiens, c’était lui et Ranajit Guha. Leur style en anglais est inimitable, on le reconnaît tout de suite. Das Gupta a aussi beaucoup écrit en bengali, mais de manière plus populaire. Moi-même, j’ai publié directement en tamoul seulement en tant que journaliste. Ne pas écrire des monographies d’histoire en langues indiennes, c’est assez culpabilisant. Mais le faire, c’est se priver de marché, d’interlocuteurs. Un historien avec lequel j’ai beaucoup collaboré, Muzaffar Alam, qui a eu une formation beaucoup plus traditionnelle que la mienne, avec des études en medersa, a une excellente connaissance de l’urdu, du persan, et de l’arabe, mais éprouve une certaine difficulté à écrire en anglais. J’aurais aimé qu’on travaille en urdu, mais il a refusé, parce qu’il était convaincu que nous n’aurions pas eu les lecteurs que nous souhaitions.

C’est vrai qu’on peut créer ses lecteurs, mais on écrit d’abord pour les gens qui s’intéressent à l’histoire en professionnels, pas cette masse de lecteurs qui, en Inde, lisent vos livres avec un regard politique, donc de travers. Mon livre sur Vasco de Gama a par exemple été utilisé comme une polémique contre l’Occident, ce qu’il n’est pas du tout – jusqu’à faire de Gama un précurseur du FMI et de la Banque mondiale ! Mon travail avec Muzaffar Alam, qui porte notamment sur les rapports entre les communautés religieuses, a aussi été exploité pour noircir l’image des musulmans aux XVIIe et XVIIIe siècles – une véritable obsession pour certaines personnes en Inde. Mais au-delà de la politique, il y a tout simplement la question de la diversité linguistique en Inde ; écrire en tamoul, c’est ne pas être lu à Delhi, et vice-versa si on écrit en urdu, même si c’est une langue beaucoup plus répandue.

Le problème des frontières

La Vie des Idées : Une part considérable de votre œuvre est consacrée à l’examen des connexions entre empires, zones commerciales, etc. Vous soulignez que cette attention portée aux connexions conduit à redéfinir les objets de l’enquête historique. Quel type d’objet historique un tel cadrage fait il émerger ?

Sanjay Subrahmanyam : Pour aborder cette question, il faut toujours avoir un contexte historiographique en tête. J’appartiens à une génération qui est en quelque sorte post nationaliste. L’histoire faite par les gens de la génération de mon père, des gens nés dans les années 1920 et 1930, était toujours nationale, et parfois nationaliste – je dirais en fait faussement nationale pour certains, comme les historiens bengalis, qui travaillaient sur une région tout en prétendant que l’histoire de cette région était plus ou moins équivalente à l’histoire nationale. Pour illustrer cette historiographie nationale et nationaliste, je donnerais l’exemple de Bipan Chandra, mais aussi de toute une série de ses disciples qui travaillaient à la JNU (Jawaharlal Nehru University). On est ensuite passé à la critique de cette histoire, et ce fut en partie le travail des Subaltern Studies. Dépasser la critique s’est avéré très difficile : on revenait toujours sur les mêmes choses, quoique ce fût dans une autre optique ou bien avec quelques mea culpa au départ.

Pour moi qui tenais la critique de l’histoire nationale pour acquise, il fallait prendre une direction nouvelle. J’avais l’avantage d’avoir accès à un certain nombre d’autres archives : je n’étais donc pas obligé de travailler à partir d’une littérature secondaire, ce qui est toujours assez problématique. J’avais également la chance d’être en contact avec des personnes travaillant sur d’autres régions. Quand j’étais à Paris, j’ai beaucoup travaillé avec des spécialistes de l’Asie du Sud Est (Denys Lombard, Claude Guillot, etc.) et de l’Amérique latine, comme Nathan Wachtel et Serge Gruzinski. Une autre possibilité s’ouvrait à moi. Je me suis dit qu’il pouvait être intéressant de faire des histoires connectées ou trans-frontières. Il ne s’agit pas forcément des frontières politiques ; je parle également des frontières définies par les conventions historiographiques.

Le fait d’être en France me donnait une conscience encore plus aiguë du poids écrasant du modèle de l’histoire nationale, qui est toujours sensible aujourd’hui. Cela ne veut pas dire que l’on ne s’occupe pas d’histoire italienne, ou même parfois britannique… mais justement, sans remettre en cause les cadres nationaux. Si on souligne qu’il faut sortir de l’histoire nationale, on s’entend dire que cela a déjà été fait et on vous cite La Méditerranée de Braudel. Mais en passant d’une génération à l’autre des Annales et de l’historiographie française — la première version de la Méditerranée date de 1949, la seconde de 1966 —, on assiste en fait à une espèce de rétrécissement. Quand je proposais cette idée d’histoire connectée, c’était donc d’abord contre celle d’histoire nationale. Elle s’opposait en deuxième lieu à celle d’un comparatisme, où les objets comparés seraient les États nations. Dans un article récent [7], j’ai appelé ce paradigme le problème de la convergence divergence ; il obsède les chercheurs, aussi bien en histoire économique qu’en histoire culturelle, qui se demandent par exemple si la musique chinoise du XIIIe siècle ressemblait plus à la musique française que celle du XVIe siècle. C’est une question absurde, mais c’est le paradigme qui tend à s’imposer, sous l’influence des historiens de l’économie.

La Vie des Idées : Seriez-vous tenté par d’autres paradigmes ? Par une attention plus forte aux macro-régions ? À l’Asie dans son ensemble ?

Sanjay Subrahmanyam : C’est ce que je critique chez quelqu’un comme Dipesh Chakrabarty : il propose une critique de l’européo-centrisme tout à fait valable dans Provincializing Europe [8], mais sans rien proposer de concret à la place. Doit on revenir aux vieilles histoires nationales et nationalistes ? Ou s’agit-il plutôt, comme il le fait à la fin de son livre, d’accepter de vivre avec les Lumières, aussi problématiques soient-elles ? Je ne pense pas, en tout cas, que la solution réside dans l’examen de macro-régions, comme l’Asie. Je ne veux surtout pas proposer une histoire de l’Asie – une construction complètement absurde, bien qu’on puisse en faire des choses intéressantes. L’historien turc Cemil Aydin dans son livre The Politics of Anti-Westernism in Asia : Visions of World Order in Pan-Islamic and Pan-Asian Thought [9] propose par exemple une comparaison assez fascinante entre les tendances pan asiatiques au Japon au début du XXe siècle et les tendances pan-islamistes au même moment chez les Ottomans et les Turcs. Il montre qu’une sorte de croisement a eu lieu au moment de la fin du califat ottoman, alors que les Japonais formulaient l’idée d’une société de coopération pan asiatique contre les Russes. Cet objet est intéressant. Mais si on pense qu’il existe un vrai objet qui s’appelle l’Asie et qu’il faut reconstituer l’histoire de cette Asie comme vrai objet, on risque de se heurter à de grandes difficultés.

La floraison des approches transationales

La Vie des Idées : Votre approche connectée de l’histoire est centrée sur l’Inde du Sud, l’Empire moghol, l’Europe à l’époque moderne, ou encore ce que vous appelez l’Eurasie à l’époque moderne. En France, on connaît l’œuvre de Serge Gruzinski sur « les mondes mêlés de la Monarchie catholique ». Pouvez vous évoquer des travaux qui se penchent sur d’autres espaces ou d’autres entités ?

Sanjay Subrahmanyam : L’approche connectée n’était pas censée devenir une école. Je l’ai abordée dans un article paru en 1997, « Connected Histories : Notes Towards a Reconfiguration of Early Modern Eurasia » [10]. C’est ensuite devenu l’une des questions débattues dans le cadre du séminaire que nous avions en commun à l’EHESS avec Serge Gruzinski, Nathan Wachtel et Carmen Salazar, et plus tard avec Kapil Raj. Chacun a un peu tiré la question dans son sens. J’étais plutôt intéressé par l’idée du monde eurasiatique, si bien que je me suis penché sur la connexion entre le monde de la Méditerranée, les Ottomans, l’Iran, l’Inde et même l’Asie du Sud Est. Serge a abordé la question par le biais de la Monarchie catholique : l’intérêt consistait surtout pour lui à traverser la frontière qui sépare l’historiographie portugaise de celle en langue espagnole. Aussi absurde que cela puisse paraître, il existe un véritable mur entre ces deux historiographies. Dans les trois derniers livres qu’il a écrits à partir des Quatre parties du monde [11], il est toujours plus ou moins resté dans ce cadre qu’est l’empire luso-espagnol.

D’autres chercheurs ont pu s’orienter vers ce type d’approches par réel intérêt ou parce que c’était dans l’air du temps. De nombreux travaux portent sur les espaces maritimes et océaniques, qui donnent à voir des croisements des entités politiques et des archives, comme dans les Caraïbes à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle. On peut penser aux travaux d’Eliga Gould. Les travaux qui traitent des régions frontalières en prenant en compte les deux côtés des frontières sont également intéressants, comme dans le livre China Marches West de Peter Perdue [12]. Ceux qui adoptent ce type de démarche sont plutôt des gens de l’histoire économique, ou bien qui travaillent sur les diasporas de marchands. Un de mes collègues Sebouh Aslanian travaille par exemple sur les Arméniens aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Francesca Trivellato, qui travaille sur les marchands juifs sépharades, cite à certains endroits les connected histories comme inspiration [13].

Il est vrai que cette approche se limite pour l’essentiel aux travaux qui portent sur la période des XVI-XVIIIe siècles. Elle n’a pas eu beaucoup d’effet sur les XIXe et XXe siècles, en raison surtout de l’emprise de l’histoire nationale, qui est beaucoup plus forte à cette période. La formation des chercheurs joue également : en France comme ailleurs, on apprend une langue et on travaille dans un fonds d’archives dans cette langue. Un jour, quelqu’un est venu me voir en me racontant qu’il travaillait sur la construction de navires pour la marine japonaise à Newcastle on Tyne. Les Anglais pensaient utiliser les Japonais contre les Russes. Il y avait donc toute une histoire — que cette personne s’employait à reconstituer — sur les Japonais qui étaient venus et s’étaient installés là bas. Pour cela, on dispose de sources en japonais (les lettres des Japonais qui se trouvaient en Angleterre), de sources officielles et non officielles. Il est également possible d’utiliser les archives des entreprises qui construisaient les bateaux. Celui qui travaillait sur ce sujet m’a expliqué que c’était une espèce d’histoire connectée qu’il faisait. Outre le Japon et l’Angleterre, il y avait un petit côté italien dans l’histoire, mais j’ai oublié en quoi il consistait. On pouvait peut être également trouver des espions russes. Il est donc possible de construire ce genre d’objets, bien qu’ils soient complexes et ne rentrent pas facilement dans le cadre d’une histoire nationale. Si on le fait pour les XIXe et XXe siècles, j’imagine qu’on appellera cela histoire transnationale ou quelque chose de ce genre. Cela m’est égal : ce n’est pas le nom qui importe, mais l’approche.

L’historiographie évolue lentement

La Vie des Idées : Textures of Time est un ouvrage que vous avez écrit avec Velcheru Narayana Rao et David Shulman [14]. Il contient des thèses sur la notion de genre historique et de texture qui vous permettent d’identifier des traditions historiographiques en Inde du Sud à l’époque pré coloniale, à l’encontre d’une idée communément admise, selon laquelle l’histoire aurait été importée avec la colonisation. Vous avancez également que ces thèses peuvent s’appliquer à l’écriture de l’histoire en général. L’ouvrage a suscité de nombreuses réactions dans le domaine de l’histoire indienne. Dans quelle mesure les propositions méthodologiques qu’il offre ont elles été prises en compte dans d’autres traditions historiographiques ?

Sanjay Subrahmanyam : Je n’ai jamais regardé les chiffres pour voir à combien d’exemplaires l’ouvrage s’était vendu. En anglais comme en français, je pense toutefois qu’il a eu de faibles répercussions en dehors de l’Inde. C’est bien dommage. J’ai présenté un certain nombre de conférences pendant qu’on travaillait sur le livre ; il a été très bien reçu par les gens travaillant sur l’Asie du Sud Est. Mais l’effet a été limité par la suite. Cela s’explique peut être par le fait que les thèses que nous proposons ont été contestées au sein même de l’historiographie indienne. Elles ont été critiquées par les personnes qui continuent à défendre l’idée selon laquelle l’histoire viendrait avec la colonisation et qui se réclament pour l’essentiel des études postcoloniales. Ils se satisfont de ce genre de formulations : ils pensent que l’histoire est une mauvaise chose, et préfèrent croire qu’il s’agit d’une importation. Les indologues ont également émis des critiques. Comme on avait travaillé sur des textes en langues vernaculaires, donc pas en sanskrit, ce n’était pas sérieux pour eux. Même quelqu’un de relativement ouvert comme Sheldon Pollock s’est montré réticent, en soulignant qu’il n’y a pas de textes théoriques ni de règles normatives (shastra), pour écrire l’histoire [15]. Mais l’ouvrage a influencé les analyses de l’historiographie indo persane et en langue persane.

Les personnes qui travaillent sur l’Europe ou sur le monde arabophone ont quant à elles des idées reçues tellement fortes et des schémas tellement bien établis qu’un ouvrage visant à remettre en cause certaines catégories et à offrir de nouveaux outils n’était guère susceptible de les intéresser. On aurait pu imaginer quelque chose de différent dans le cas de l’Inde ou de l’Afrique. J’ai essayé d’utiliser cela pour analyser l’historiographie portugaise, qui pose parfois problème. Par exemple, on ne sait pas s’il faut analyser Gaspar Correia, un auteur du XVIe siècle, comme un historien ou comme autre chose. Pour certains chroniqueurs, comme João de Barros, c’est très clair, tandis que pour d’autres auteurs, on peut se poser la question. Je pense qu’il existe des histoires du XVIe siècle écrites en poésie, en utilisant justement cette idée que l’histoire ne s’écrit pas dans un genre particulier. Cela ne veut pas pour autant dire que c’est la forme qui donne la réponse. J’accepte sans problème que les Lusiades de Camões, ce n’est pas de l’histoire. Mais il y a des ouvrages qui ressemblent de façon formelle aux Lusiades et qui sont pour moi de l’histoire. Comme j’ai eu l’occasion d’intervenir dans cette historiographie, j’ai essayé de transporter les idées développées dans Textures du temps. Malheureusement cela n’a guère eu d’écho. François Hartog s’est quelque peu intéressé à ce livre à un moment donné, mais de façon générale, il n’a pas eu beaucoup de retentissement. L’avantage avec ce livre, mais aussi avec Symbols of Substance, c’est qu’on avait au moins déjà trois lecteurs [16] ! Mais il est peut-être trop tôt pour mesurer l’influence de ces deux livres : les choses bougent très lentement dans l’historiographie.

Vidéo réalisée par Thomas Grillot.

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Pour citer cet article :

Anne-Julie Etter & Thomas Grillot, « Le goût de l’archive est polyglotte. Entretien avec Sanjay Subrahmanyam », La Vie des idées , 27 janvier 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-gout-de-l-archive-est.html

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par Anne-Julie Etter & Thomas Grillot , le 27 janvier 2012

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Notes

[1Sanjay Subrahmanyam, « Bandits à Pondichéry, 1730 », in Myriam Cottias, Laura Downs et Christiane Klapisch-Zuber (dir.), Gérard Jorland (collab.), Le Corps, la famille et l’État. Hommage à André Burguière, Rennes Presses Universitaires de Rennes, 2010, p. 297-310.

[2Jacques Weber, Compagnies et comptoirs : l’Inde des Français, XVIIe-XXe siècle, Paris, Société française d’histoire d’outre-mer, 1991 ; Philippe Haudrère, La Compagnie française des Indes au XVIIIe siècle : 1719-1795, Paris, Librairie de l’Inde, 1989.

[3Kate Teltscher, India Inscribed : European and British Writing on India, 1600 1800, Delhi, Oxford, Oxford University Press, 1995.

[4Anthony Pagden, Peoples and Empires. Europeans and the Rest of the World, from Antiquity to the Present (The Modern Library, 2001) ; Pagden, The Fall of Natural Man : The American Indian and the Origins of Comparative Ethnology, Cambridge University Press, 1982

[5Par exemple dans European Commercial Enterprise in Pre-colonial India, vol. II. 5 in the New Cambridge History of India series, Cambridge University Press, 1998.

[6Ashin Das Gupta, Indian Merchants and the Decline of Surat, 1700-1750, Wiesbaden, Franz Steiner Verlag, 1979.

[7Sanjay Subrahmanyam, “Waiting for the Simorgh : Comparisons, Connections, and the ‘Early Modern’,” in Sven Trakulhun et Ralph Weber, dir., Modernities : Sites, Concepts and Temporalities in Asia and Europe, Albany, NY, State University of New York Press, “Global Modernity Series”, à paraître.

[8Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe : Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton, Princeton University Press, 2000.

[9Cemil Aydin, The Politics of Anti-Westernism in Asia : Visions of World Order in Pan-Islamic and Pan-Asian Thought, New York, Columbia University Press, 2007.

[10Sanjay Subrahmanyam, « Connected Histories : Notes Towards a Reconfiguration of Early Modern Eurasia », Modern Asian Studies, 31 3, 1997, pp. 735 762.

[11Serge Gruzinski, Les Quatre parties du monde : histoire d’une mondialisation, Paris, Éditions du Seuil, 2006.

[12Peter C. Perdue, China Marches West : the Qing Conquest of Central Eurasia, Cambridge, Mass., Belknap Press of Harvard University Press, 2005.

[13Sebouh David Aslanian, From the Indian Ocean to the Mediterranean : the Global Trade Networks of Armenian merchants from New Julfa, Berkeley, University of California Press, 2011 ; Francesca Trivellato, The Familiarity of Strangers : The Sephardic Diaspora, Livorno, and Cross-Cultural Trade in the Early Modern Period, New Haven, London, Yale University Press, 2009.

[14Velcheru Narayana Rao, David Shulman et Sanjay Subrahmanyam, Textures du temps : écrire l’histoire en Inde, traduit de l’anglais par Marie Fourcade, Paris, Éditions du Seuil, 2004 [2001].

[15Sheldon Pollock, « Pretextures of Time », History and Theory, 46, 2007, pp. 366 383.

[16Velcheru Narayana Rao, David Shulman et Sanjay Subrahmanyam, Symbols of Substance : Court and State in Nayaka-period Tamil Nadu, Delhi, Oxford University Press, 1992.



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