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Le discours de la semence

À propos de : L’usage du sexe. Lettres au Dr Tissot, auteur de L’Onanisme (1760). Essai historiographique et texte transcrit par Patrick Singy, BHMS


L’histoire de la sexualité est souvent celle des discours et des concepts. L’analyse des lettres envoyées au Dr Tissot montre comment les analyses savantes rencontrent les pratiques et les émotions des individus en quête de remède.

Recensé : L’usage du sexe. Lettres au Dr Tissot, auteur de L’Onanisme (1760). Essai historiographique et texte transcrit par Patrick Singy. BHMS, 278 p., 39 €.

De Michel Foucault à Thomas Laqueur, l’obsession médicale des Lumières pour la masturbation est un lieu commun de l’histoire de la sexualité. Le traité sur L’Onanisme du célèbre médecin suisse Samuel Auguste Tissot (1728-1797) est à cet égard exemplaire, et a fait l’objet de nombreuses études. Que reste-t-il à en dire ? C’est le mérite du travail de Patrick Singy, philosophe, épistémologue et historien des sciences, que de dépoussiérer le sujet en s’attachant à une archive qui offre un point de vue distinct mais complémentaire à L’Onanisme : une série de lettres de consultation adressées à Tissot [1], qui témoignent de la continuité entre la théorie médicale et l’expérience concrète des individus. Cet ouvrage intéressera le lecteur cultivé comme le chercheur, car il offre un éclairage renouvelé sur la question de la masturbation au XVIIIe siècle et une méthode pour écrire l’histoire de la sexualité aujourd’hui.

Le texte est organisé en deux parties principales complétées par un glossaire du vocabulaire médical des Lumières et une bibliographie étoffée. La retranscription partielle ou totale des 98 lettres sélectionnées sur un ensemble de 1346 (p. 49-237) est précédée de l’énoncé des principes de leur transcription (p. 43-47). Elle est introduite par un essai court, mais d’une clarté analytique remarquable : « Comment on écrit l’histoire de la sexualité. Essai historiographique » (p. 1-42).

Un renouvellement historiographique et épistémologique

Cet essai est à maints égards salutaire dans le champ proliférant des études historiques sur la sexualité. P. Singy opère en effet un défrichage épistémologique qui ne recule pas devant les questions ontologiques qui sous-tendent son entreprise [2] : il faut d’abord questionner le type d’objet qu’est « la sexualité » pour en écrire l’histoire. Est-ce un invariant dont on parle différemment au travers du temps ? Ou au contraire une expérience spécifique apparaissant à un moment donné, qui est révélée par les mutations profondes des discours ?

L’essai se déploie ainsi en trois temps. Le premier dresse le paysage historiographique dans lequel le traité de Tissot a été pris depuis les années 1960 et déblaie le terrain par une discussion serrée de thèses exemplaires des dynamiques du champ (p. 1-10). C’est surtout l’analyse dédiée aux thèses de Foucault et à leurs héritages, aujourd’hui dominants, qui doit retenir l’attention – s’inscrivant dans une lignée foucaldienne, P. Singy ne peut faire l’économie de son positionnement. Évitant l’écueil de la récusation comme celui du conformisme, il met en lumière chez Foucault l’oscillation, dont nous avons hérité, entre deux concepts de « sexualité ». Tantôt elle apparaît comme « fondamentalement anhistorique » (p. 8), seuls les discours à son égard se transformant ; tantôt comme une expérience collective et individuelle dans toute son épaisseur affective, éthique et politique, qui émerge à un moment précis. P. Singy constate que la plupart de ceux qui endossent en théorie la perspective d’une historicité radicale de leur objet le traitent en pratique comme une sorte d’invariant (p. 7-10).

Cette discussion critique permet à P. Singy de développer dans un second temps (p. 10-27) ses propres hypothèses méthodologiques. Elles s’inscrivent dans la perspective d’une historicisation radicale de son objet fondée sur une analyse des concepts mobilisés par les discours – qui doit beaucoup au philosophe Arnold I. Davidson, qui a renouvelé par cette voie l’histoire de la sexualité dans les années 1980 et 1990 (en puisant chez Foucault et dans la philosophie analytique) [3]. P. Singy incorpore cette approche conceptuelle ainsi que des éléments de la notion foucaldienne de « dispositif » (de savoir-pouvoir) dans sa propre notion de « discours » – l’analyse échappant au risque d’abstraction en intégrant les institutions et pratiques qui sous-tendent et renforcent les énoncés (p. 10-11). Chaque « discours » est ainsi organisé selon ses régularités propres qui définissent des problèmes cardinaux spécifiques, et forme un ensemble cohérent qui s’isole des autres par contraste, ce qui permet l’identification précise des continuités et des ruptures. La manière d’écrire l’histoire en est affectée : ce qui doit guider la périodisation n’est pas la simple présence d’un discours, mais le moment de sa généralisation qui lui octroie une place dominante et renvoie les autres à la marge [4].

La chair et la semence

Cette approche « structurale » permet alors à P. Singy de resituer précisément la question de l’onanisme au XVIIIe siècle en identifiant le « discours de la semence », médical et physiologique, qu’il distingue du « discours de la chair » qui fut celui de la théologie morale chrétienne moderne [5] et du « discours de la sexualité » produit par les savoirs médico-psychologiques à partir du milieu du XIXe siècle [6]. C’est la plus grande originalité de ce travail : promouvoir le discours médical sur la masturbation au titre de structure de pensée et d’expérience spécifique, dont le traité et la correspondance de Tissot sont les éclatants témoignages et les paradigmes. Si les principes médicaux (notamment hippocratiques) qui le régulent remontent à l’Antiquité, c’est sous les Lumières qu’il est devenu dominant.

L’analyse de ses régularités (p. 16-27) montre qu’il obéit à un schème des quantités physiologiques, celle des sécrétions du corps – les humeurs. La rétention et l’excès d’émission des sécrétions, dont la semence, sont alors un problème cardinal : ils sont causes de déséquilibres et par là de maladies. Le sexe n’est donc pas un domaine autonome, mais s’intègre au sein d’un registre bien plus vaste de phénomènes à la fois physiques et « moraux » (au sens du XVIIIe siècle) – car l’humain des Lumières est corps doté d’esprit et de passions. L’auteur réfute alors les interprétations qui voient chez Tissot le problème du péché ou de la perversion tout autant qu’il prévient la perplexité du lecteur contemporain. Ce dernier comprendra pourquoi se côtoient dans les lettres la description du régime alimentaire, des excès d’alcool, du sommeil et des veilles, des exercices physiques, des joies et des chagrins, et celle de la fréquence masturbatoire et des rapports avec les femmes – deux pratiques que le discours de la semence sur le même plan, puisque leur résultat, l’émission de sperme, est identique. Car ce qui est en jeu est le maintien, ou même la découverte d’un équilibre général, entre le défaut et l’excès, propre à chaque corps humain [7].

De l’épistémologie à l’anthropologie historique

Mais quid de l’expérience ? Ne retombe-t-on pas en partie dans le travers d’une histoire des idées qui en resterait in fine au niveau discursif ? Le détail de l’analyse qui se prolonge dans celle du contenu des lettres (troisième partie de l’essai, p. 27-41) est ici essentiel, et donne tout son sens à leur édition. Car P. Singy propulse en place centrale le point où s’articulent le discours théorique et l’expérience, sur lequel achoppe le plus souvent l’histoire de la sexualité, et qui fonde la radicalité de sa propre entreprise historique : les pratiques décrites par les correspondants de Tissot, et les émotions (objet très actuel des sciences humaines et sociales), qui montrent comment le discours modèle tout un rapport à soi-même et à son corps, et dès lors une manière spécifique de vivre et d’être. Certaines pratiques n’ont ainsi de sens que dans le contexte qui les structure - comme la masturbation interrompue, si étrange pour nous, si cohérente en regard de l’économie spermatique. Il en est de même pour les affects. Sous la plume de ces hommes éduqués [8] dont nombre ont lu l’Onanisme et connaissent le portrait du masturbateur délabré par les pertes excessives de semence, on lit comment le discours médical génère et renforce une minutieuse attention portée au corps, à sa santé et à ses maux, ainsi que les angoisses et les effrois face à ses dérèglements. On comprend alors pourquoi Tissot recevait des lettres de toute l’Europe. Car celui qui décrit l’origine des maux doit aussi être le maître des remèdes.

Loin du simple exercice de commentaire des sources et au delà de ses qualités historiographiques et de l’intérêt de son sujet, l’ouvrage de Patrick Singy dessine le projet d’une véritable histoire de la sexualité, de laquelle la profonde solidarité entre concepts, émotions et pratiques qui nous est donnée à voir dans les lettres est exemplaire. Une histoire dans laquelle, avec les discours, se transforment réellement les individus et leurs vécus ; une histoire qui est tout autant une anthropologie.

Pour citer cet article :

Julie Mazaleigue-Labaste, « Le discours de la semence », La Vie des idées , 18 novembre 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-discours-de-la-semence.html

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par Julie Mazaleigue-Labaste , le 18 novembre 2015

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Notes

[1L’auteur rappelle que cette pratique était courante sous les Lumières. Les lettres sont conservées dans le fonds Tissot de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne.

[2On trouvera une analyse éclairante au sujet de la « perversion sexuelle » dans Patrick Singy @ Kevin Lamb, « Perverse Perversion : How To Do the History of a Concept », GLQ, vol. 17, 2011, p. 405-422.

[3Arnold I. Davidson, 2001/2005, L’Émergence de la sexualité. Épistémologie historique et formation des concepts, Paris, Albin Michel.

[4La coexistence de certains discours ne doit pas être un critère historiographique. C’est le sens de la critique qu’adresse Singy à ceux (notamment Laqueur) qui font de Tissot un continuateur de l’Onania (traité britannique sur la masturbation du début du XVIIIe siècle).

[5L’intention de commettre le péché et le plaisir coupable en formaient le point nodal.

[6Son cœur est, selon la thèse dominante, l’instinct sexuel assignant un type d’identité pychologique à chaque individu (homosexuel, hétérosexuel, fétichiste, etc.).

[7Alain Corbin, 2007, L’harmonie des plaisirs, Paris, Perrin, pour la persistance de ce schème au début du XIXe siècle.

[8La plupart des correspondants sont des hommes, à trois exceptions près.


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