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Le déjà-vu, nostalgie contemporaine


par Olivier Remaud , le 5 décembre 2007

La sensation de déjà-vu, dont Remo Bodei décrit les manifestations et souligne les aspérités, échappe en partie à l’analyse rationnelle. Mais elle est un élément essentiel pour comprendre les traumatismes contemporains engendrés par les guerres, les génocides ou les migrations forcées.

Recensé :

Remo Bodei, La sensation de déjà-vu, trad. J.-P. Manganaro, Paris, Seuil, 2007, 192 p., 19 euros.

Remo Bodei est probablement l’un des auteurs italiens actuels qui parvient le mieux à croiser son regard d’historien de la philosophie avec une curiosité inépuisable pour des objets dont les arêtes mordent toujours plus ou moins sur l’actualité. Ainsi en allait-il déjà avec son essai volumineux sur la « géométrie des passions », qui a connu un gros succès en Italie et dans lequel l’auteur retrace, de la citadelle désincarnée des Anciens à l’institutionnalisation de la peur et de l’espoir par les Jacobins français, l’histoire longue du rapport ambivalent que l’individu entretient avec ses passions, ses désirs ou ses intérêts [1]. Dans son dernier livre, Bodei affronte un autre genre d’ambiguïté : comment interpréter la sensation que l’on fait une chose ou que l’on rencontre une personne pour la première fois tout en étant par ailleurs convaincu, en son for intérieur, que la scène s’est déjà déroulée dans des conditions strictement identiques ? Lorsque l’on rêve, on a assurément tendance à traduire l’hallucination dans le langage de la réalité. Avec l’expérience du « déjà-vu » (une expression forgée en 1876 par Émile Boirac), ce qui se passe est bien le contraire car c’est le réel qui adopte subitement l’allure d’un rêve inversé. Le déjà-vu emprunte quelques traits au mythe de l’éternel retour et à ses nombreuses variantes subjectives. Mais le motif de l’éternel retour, c’est-à-dire la simple répétition de ce qui a été, n’est pas exactement du même ordre que ce sentiment tout à fait particulier qui surgit et auquel ne correspond a priori aucun souvenir effectif du passé. Le déjà-vu est un phénomène étrange et c’est là sa marque spécifique. Il suscite un malaise profond qui conduit l’individu à imaginer qu’un autre que lui-même agit en lui-même. Il oblige chacun à déplacer les frontières habituelles des normes mentales et à s’immerger dans les eaux troubles de l’esprit, là où l’individu se consume parfois dans le regret ou la peur de la mort. Signe d’une dépersonnalisation pour les uns, preuve de la métempsychose pour les autres, c’est à ce double titre que le déjà-vu sollicite autant l’imagination des psychiatres que celle des poètes. Bodei fournit les exemples les plus variés, et les plus savoureux, de l’attention qui a été portée sur cette anomalie de l’expérience intime.

Persuadé d’avoir déjà vécu la scène tragique du double enterrement de son épouse et de son fils, le docteur Arthur Ladbroke Wigan émet ainsi, dans son ouvrage The Duality of Mind paru en 1844, l’hypothèse selon laquelle le déjà-vu, ou « sentiment of pre-existence », dépend d’un défaut de synchronisation des hémisphères du cerveau. Dans quelques-uns de ses plus beaux poèmes, Giuseppe Ungaretti décrit pour sa part l’entremêlement des instants de vie qui reviennent, durant la guerre, à la surface de la conscience et qui croisent les époques de ses aïeux. En 1908, Henri Bergson identifie le mécanisme de la fausse reconnaissance à partir d’un état de contemporanéité de la perception et du souvenir, dont l’effet en l’occurrence contradictoire est de faire croire à la conscience vitale qui se détend qu’elle connaît ce qu’elle sait néanmoins ignorer. Apparaît dès lors l’idée qu’une telle expérience désigne au bout du compte un phénomène de compensation, voire d’« auto-immunisation » à l’égard d’un passé douloureux ou d’un présent incontrôlable. Bodei rappelle à plusieurs reprises que le déjà-vu est lié au relâchement de l’attention, à un jeu d’émotions qui s’avèrent décisivement fortes, voire à des conditions historiques qui mettent en péril la capacité de l’individu à s’orienter dans son époque. Le déjà-vu condense en un instant fugitif les paradoxes d’une étrangeté à soi qui résulte d’un temps devenu absurdement réversible et d’une accélération subite du cours de la vie.

Ce livre ne se donne pas comme une recherche exhaustive sur le thème du déjà-vu (même si l’apparat critique est épais) mais plutôt comme une variation libre sur une bizarrerie de la conscience individuelle. Ses références sont essentiellement littéraires, philosophiques et médicales. On pourrait en développer les analyses et appliquer notamment ses intuitions à une large partie de l’anthropologie historique de la violence au XXe siècle. Car le phénomène du déjà-vu est probablement aussi l’une des lois secrètes des traumatismes contemporains. Il est au cœur des pathologies qui affectent les survivants des multiples génocides perpétrés et des guerres actuelles qui frappent également les civils. Il gouverne certainement les psychologies des populations victimes de migrations forcées comme celles des individus soumis à des conditions de pauvreté extrême dans les grandes capitales mondiales. Sans aucun doute, les victimologues qui s’intéressent aux Trauma Studies auraient-ils bien des choses à dire sur les phénomènes mentaux de répétition inattendue d’une violence qui est faite à un moment donné et qui harcèle par la suite toute personne qui en a réchappé à coups d’images intimes horribles et muettes. Phénomène à double face au moins, le déjà-vu désigne la nostalgie quelque peu poétique d’une vie antérieure qui désorganise la pluralité disponible des mondes personnels, mais il révèle aussi plus tragiquement l’impossible négociation avec la douleur infligée qui marque le destin erratique du survivant.

Aller plus loin :

- Entretien avec Remo Bodei, « La peur nous lie à l’avenir », propos recueillis par I. Albaret, M.-O. Padis et O. Remaud, texte d’abord paru dans un supplément à la revue Esprit d’octobre 2002.

- Pour un retour autobiographique sur son parcours intellectuel, voir R. Bodei, « Un autre comme soi-même », Archives de philosophie, 56 (1993), p. 661-672.

- Pour un essai d’interprétation de certains aspects des travaux de R. Bodei, voir O. Remaud, « Le cœur et la norme », Critique, 629 (1999), p. 828-836.

- Sur les Trauma Studies, voir par exemple le site de l’International Trauma Studies Program.

Pour citer cet article :

Olivier Remaud, « Le déjà-vu, nostalgie contemporaine », La Vie des idées , 5 décembre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-deja-vu-nostalgie-contemporaine.html

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par Olivier Remaud , le 5 décembre 2007

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Notes

[1Geometria della passioni : paura, speranza, felicità ; filosofia e uso politico, Feltrinelli, Milan, 1991 (trad. M. Raiola, Paris, PUF, 1997).



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