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Dossier : La fin des années Blair-Brown

Le New Labour dispose-t-il déjà d’un nouveau programme ?

Réflexions sur le dernier ouvrage d’Anthony Giddens, Over to you, Mr. Brown


Anthony Giddens, le maître à penser du blairisme, se tourne, dans son dernier livre, vers Gordon Brown et vers l’avenir, cherchant à refonder le projet social-démocrate pour le XXIe siècle. Une tentative inaboutie, selon Olaf Cramme.

Recensé :

Anthony Giddens, Over To You, Mr Brown : How Labour Can Win Again, London, Polity Press, 2007, 256 p.

Avant que Gordon Brown ne devienne Premier ministre en juin 2007, l’un des maîtres à penser du New Labour, le célèbre sociologue Anthony Giddens, publiait Over to you, Mr. Brown [1]. Un livre qui ne manque pas d’ambition. Près d’une décennie après la publication de The Third Way, ouvrage controversé qui avait fourni à Tony Blair une bonne partie de son assise intellectuelle, Giddens tente à nouveau de définir le cadre d’une position idéologique rénovée et d’une ligne politique pour le centre-gauche. Le résultat est mitigé.

L’ouvrage montre-t-il un esprit de continuité, ou est-il animé par un désir de changement ? Sur fond de bilan (globalement positif) du gouvernement du New Labour (taux de chômage bas, économie performante, endiguement de la dette publique malgré des investissements considérables dans les services publics, baisse de la grande pauvreté), et après trois victoires électorales consécutives, cette question appelle naturellement une réponse. En matière politique, la façon dont les électeurs évaluent les réalisations passées demeure parfaitement floue. Ce sont en fait l’innovation politique et les idées concernant l’avenir qui importent. Giddens tente à l’évidence de traiter à la fois continuité et changement, mais semble en définitive se replier sur le premier terme, tout en étant trop réticent sur le second.

Son approche est directe. Après avoir offert une brève évaluation des succès et des échecs du Labour, et avoir examiné l’environnement politique britannique, Giddens fixe trois objectifs clés au nouveau gouvernement : atteindre la sécurité dans les sphères sociale, économique, et judiciaire ; développer une identité dans les différents domaines – national, local, et personnel – où l’identité est étroitement liée à la sécurité, compte tenu du fait que les sentiments d’aliénation (morale, sociale et physique) ont engendré une anxiété considérable dans certains secteurs de la population ; enfin, soutenir les mérites de la diversité, dans la perspective d’un monde fait de relations globales. En bref, un nouveau projet pour les défis mondiaux du XXIe siècle.

Ce projet est lui-même adossé à une exploration en profondeur des principales transformations qui affectent nos sociétés, telles que l’accroissement de l’espérance de vie et ses conséquences sur les régimes de retraites et les services sociaux, ainsi que la diversification des choix de vie des femmes et son impact sur les revenus et le patrimoine des ménages selon qu’ils disposent d’un ou deux salaires. Le changement technologique a pour conséquence une diminution du nombre des emplois peu qualifiés. Notre âge d’abondance a favorisé l’essor de l’économie de la connaissance et de l’économie de services, et a débouché sur l’émergence de nouveaux risques médicaux et sociaux, et sur un glissement vers des valeurs postmatérialistes.

C’est du très bon Giddens : il réduit la complexité des transformations sociétales en cours, tout en élaborant de nouveaux concepts politiques permettant d’y répondre. Un État-providence postindustriel doit par exemple se distinguer d’un État-providence traditionnel en remplaçant l’approche « curative » dominante par une forme plus préventive d’aide sociale, et un investissement accru dans le capital humain. Face aux défis du changement climatique, de la crise de l’énergie et du développement de l’obésité, du diabète et des maladies mentales, un changement de style de vie doit devenir une préoccupation essentielle du système d’aide sociale. En découplant les pensions de retraite de la notion d’arrêt d’activité, les fonds de pension pourraient être disponibles à différents âges et pour différents buts. Il est nécessaire que les gouvernements collaborent avec les employeurs pour identifier et promouvoir des ouvertures professionnelles, particulièrement pour les populations les plus âgées.

Over to you, Mr. Brown offre sans aucun doute un exposé riche en propositions et concepts. Il élargit la logique de la « troisième voie », fondée sur l’acceptation de la nécessité de réformes et d’une modernisation constantes des modèles socio-économiques, pour maintenir la prospérité dans une période de changements rapides. La force indiscutable de l’ouvrage repose sur la définition de nouvelles priorités reflétant un monde soumis à un changement continuel. A cette recherche d’un nouveau réformisme, Giddens ajoute un intéressant appel au New Labour pour qu’il « rejoigne la famille des partis sociaux-démocrates ».

Dans le même temps, cependant, ces efforts sont en partie insuffisants.

L’ouvrage, d’une part, ne parvient pas à répondre plus énergiquement aux défauts de la politique du New Labour (niveau élevé d’inégalité, services publics partiellement déficients, taux élevé d’échec scolaire) et aux critiques qui lui sont adressées (endettement excessif des ménages, modèles intenables des très hautes rémunérations dans l’économie de la connaissance et certains secteurs de service, politique étrangère aberrante) ; il ne parvient pas, d’autre part, à définir un nouveau programme de centre-gauche qui prenne en compte les principaux défis de notre époque. On peut faire quelques observations à ce sujet.

Premièrement, il existe un vide entre le cadre éthique sous-tendant l’évaluation des changements économiques, et l’assentiment inconditionnel aux transformations mondiales actuelles. La mondialisation n’est pas une force exogène que rien ne peut arrêter. Elle est au contraire poussée politiquement par les forces sans cesse croissantes de la mobilité des capitaux, de l’intégration du commerce et de la mondialisation de la main-d’œuvre. La première vague de mondialisation, par exemple, s’est achevée avec la Première Guerre mondiale, avant de refluer pendant trois décennies.

Les réponses de la « troisième voie » à la mondialisation étaient en grande partie limitées par la nécessité de favoriser l’ajustement du marché du travail et d’investir dans l’éducation et le capital humain. Même si cette approche est encore valide, la social-démocratie doit la dépasser, tout en respectant sa vision radicale d’une intégration globale et de la nécessité de modeler les forces du marché afin qu’elles s’exercent davantage dans l’intérêt de la société. La social-démocratie doit affronter un défi : concevoir quel type de mondialisation et de société nous désirons, et concilier un cadre normatif avec des solutions politiques pragmatiques et réalistes à la lumière des transformations actuelles. Elle doit surmonter la polarisation simpliste et peu constructive entre ceux qui font le lit de la mondialisation et ceux qui y sont hostiles [2].

Des critiques comme Colin Hay et Paul Commack ont d’ailleurs mis en question le New Labour, en particulier sa compréhension et sa conception de la mondialisation et de la social-démocratie, et le peu de considération qu’il accorde aux appels à davantage de justice sociale, comme s’ils n’étaient guère plus qu’une manipulation [3]. La politique progressiste doit pourtant faire face aux compromis possibles et aux dilemmes insolubles entre ouverture à la mondialisation et émergence d’inégalités nouvelles ; elle doit offrir des réponses plus frappantes qui permettent de réconcilier réellement compétitivité et solidarité. La contribution de Giddens à la résolution de ce casse-tête ne dépasse pas le stade de la rhétorique – lorsqu’il reconnaît, par exemple, que « nous devrions définir de façon plus explicite quelle sorte de capitalisme nous désirons ». Il n’entre dans aucun détail relatif à cette question tout au long de son ouvrage [4].

Deuxièmement, la dernière décennie a vu s’accélérer le changement sur un rythme sans précédent. Depuis les années 1990, l’argument de base des progressistes était le suivant : la dépendance de l’économie de la connaissance par rapport au capital humain donnait la possibilité à un gouvernement social-démocrate, par le biais de l’investissement dans l’éducation, la formation et les compétences (lié à une intervention active sur le marché du travail afin de réintégrer les victimes du changement économique), d’offrir davantage d’opportunités et de poser les fondations d’une société moralement plus juste – sans dépendre des instruments interventionnistes traditionnels du socialisme, tels que les nationalisations, la planification étatique ou une fiscalité résolument redistributive.

Dans cette nouvelle économie, les marchés pourraient être utilisés comme un outil positif par les progressistes pour promouvoir un rythme plus rapide d’innovation et de création d’entreprises. Le programme de Lisbonne de l’Union européenne, ainsi que le document Schröder-Blair de 1999, étaient précisément fondés sur cette hypothèse. Des spécialistes comme Anthony Giddens ont brillamment rendu compte de la nécessité des réformes et d’un renouveau socio-économiques, si les sociétés veulent s’adapter à ces changements rapides et prospérer.

L’ensemble des défis qui se posent au XXIe siècle est pourtant plus lourd que ceux que l’on percevait au milieu des années 1990, depuis la géopolitique de l’énergie, du changement climatique, l’instabilité potentielle du système financier actuel, et le sévère accroissement des inégalités économiques, jusqu’aux problèmes de migration et d’intégration, aux conflits culturels et religieux autour des notions de « bonne société », et à l’individualisation des valeurs, parallèle au déclin des institutions traditionnelles.

Prenons l’exemple du capitalisme financier moderne. Il semble favoriser un petit nombre de financiers qui gagnent de grosses sommes d’argent en spéculant plutôt qu’en produisant. Les risques, dans le même temps, sont inégalement répartis au sein de notre société. L’économie mondialisée ne pourra pourtant pas perdurer si les vainqueurs ne sont pas prêts à partager davantage les gains avec les perdants, et à moins que nous ne nous attaquions sérieusement aux nouveaux défis de régulation, sociale et politique, que soulève le système financier actuel. Cela demande une conception claire de la manière dont peuvent se concilier les intérêts du vendeur d’avoirs et ceux du producteur sur le long terme, et dont les gouvernements peuvent maintenir leur primauté sur les forces du marché. Dans ce contexte, l’idée d’introduire un « impôt sur la richesse » pour les plus gros revenus, comme le propose Giddens, ne semble pas suffisante [5]. C’est plutôt d’un mode de pensée qui rompe avec les certitudes anciennes dont nous avons besoin.

Ces défis posent un dilemme sans précédent à la social-démocratie.

Historiquement, les sociaux-démocrates ont eu pour but d’améliorer la cohésion économique et sociale en employant des instruments politiques qui présupposent l’existence d’économies nationales. Dans les années 1970 et 1980, les gouvernements pouvaient tenter de trouver un équilibre entre pouvoirs du capital, du travail et de l’État, en inscrivant le marché dans un cadre réglementaire qui tente de concilier efficacité économique et valeurs de solidarité et de justice sociale. Aux États-Unis, cela a conduit au New Deal ; en Europe, à l’« économie sociale de marché » ; et, dans la Grande-Bretagne de l’après-guerre, à l’État-providence de Beveridge et Keynes.

Il serait erroné de croire qu’a jamais existé un « âge d’or » des États-providence en Europe de l’Ouest. Mais en ces temps de mondialisation, la mobilité du capital, des biens, des personnes, des idées et des polluants, nous pousse de plus en plus à mettre en question la viabilité fondamentale de la social-démocratie. Alors que ses valeurs – État de droit, égalité politique, vie politique démocratique, justice et solidarité sociales, efficacité économique – gardent toute leur validité, sa mission clé est aujourd’hui de trouver comment mettre ces valeurs en pratique, compte tenu des changements intervenus dans la constellation mondiale politique et économique [6].

Cette mission exige de nouvelles approches. Le sociologue allemand Ulrich Beck propose par exemple un nouveau cosmopolitisme qui répondrait aux besoins de la « société du risque mondial », conciliant désir de justice nationale et globale, et intérêt pour la survie de chaque individu [7]. Une meilleure compréhension et une analyse plus fouillée des interconnexions mondiales seront certainement un préalable à toute politique publique fructueuse au XXIe siècle.

Troisièmement, la notion même de justice sociale doit être redéfinie. Giddens tend à éviter de lui donner un sens précis, mais la fait dépendre de sa préoccupation pour la « sécurité ». L’idée de justice sociale a néanmoins été, depuis plus d’un siècle, la force motrice de la politique sociale-démocrate dans les sociétés occidentales. Comme l’affirme David Miller, c’est cette idée qui distingue le mieux les partis de centre-gauche de leurs rivaux néolibéraux et marxistes [8]. Miller identifie quatre principes au cœur de toute entreprise sociale-démocrate : égalité dans la citoyenneté ; minimum social ; égalité de chances ; juste distribution. Le défi est d’appliquer ces principes de justice sociale à de nouvelles circonstances : il est probable qu’aucun projet dans ce domaine ne sera jamais achevé, dans la mesure où les changements sociaux et technologiques créent constamment de nouveaux défis.

Dans le même temps, la relation entre mondialisation et justice sociale est par nature complexe. Ceci est largement dû au fait que les mouvements associés à la mondialisation soulèvent de sérieuses questions relatives à la fois à la « justice sociale globale », et à la justice sociale dans le contexte national. Les sociaux-démocrates se préoccupent d’une part de justice sociale globale et de la nécessité de résoudre le défi collectif qui consiste à assurer des normes minimums sur les plans humanitaire, économique et environnemental. La meilleure voie pour y parvenir passe par une stratégie en deux temps : tout d’abord, une ouverture économique qui permette aux pays en développement de croître grâce au commerce. Ensuite, un engagement politique international qui réponde aux questions clés telles que la pauvreté et le développement, l’énergie et le changement climatique, la sécurité et les migrations, et une meilleure gouvernance mondiale. D’autre part, dans les démocraties industrialisées, cette approche politique n’aura de sens que si les changements économiques, sociaux et culturels déclenchés par la mondialisation sont perçus comme servant l’intérêt de la majorité, et non seulement quelques privilégiés, et si nous trouvons les moyens de faire progresser la justice sociale « à la maison ».

La nouvelle mission de la social-démocratie constitue donc un lourd fardeau. Elle veut garder le lien avec l’histoire des projets réformateurs couronnés de succès, répondre au sentiment d’insécurité en même temps qu’aux espoirs et aux ambitions, et répondre efficacement aux nouvelles circonstances qui semblent à l’opposé de la social-démocratie telle que nous la connaissons. La formule de la « troisième voie » s’est en fait toujours montrée plus efficace dans la critique du passé qu’en tant que guide pour le futur. Dans ses dernières publications, Anthony Giddens a montré qu’il a considérablement élargi son approche [9]. Cela ne semble pourtant pas suffisant pour saisir les principaux défis de l’âge de la mondialisation, et résoudre les dilemmes de la social-démocratie moderne. Une pensée plus radicale sera en fin de compte nécessaire.

Traduit de l’anglais par Christophe Magny

Aller plus loin

Le site de Policy Network :

http://www.policy-network.net/

Pour citer cet article :

Olaf Cramme, « Le New Labour dispose-t-il déjà d’un nouveau programme ?. Réflexions sur le dernier ouvrage d’Anthony Giddens, Over to you, Mr. Brown », La Vie des idées , 12 novembre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-New-Labour-dispose-t-il-deja-d.html

Nota bene :

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par Olaf Cramme , le 12 novembre 2007

Notes

[1À vous de jouer, M. Brown. (N. d. T.)

[2Giddens ne fait guère de propositions à propos de ce débat, voir A. Giddens, Over to you, Mr. Brown.

[3Voir, par exemple, Colin Hay (avec N. Smith), « Horses for Courses ? The Political Discourse of Globalisation and European Integration in the UK and Ireland », in West European Politics, n° 29 (1), 124-58, 2005 ; Paul Cammack, « Competitiveness, Social Justice and the Third Way », in Papers in the Politics of Global Competitiveness, n° 6, Institute for Global Studies, Manchester Metropolitan University, 2007.

[4A. Giddens, op. cit., p. 29.

[5Ibid., p. 115-118.

[6Voir David Held, Global Covenant – The Social Democratic Alternative to the Washington Consensus, Polity Press, 2004.

[7Voir Ulrick Beck, Weltrisikogesellschaft, Suhrkamp, Francfort, 2007.

[8Voir David Miller, The Principles of Social Justice, Harvard University Press, 1999.

[9Voir également A. Giddens, Europe in a Global Age, Polity Press, 2006.



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