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La tendresse des staliniens : le couple Thorez-Vermeersch

À propos de : A. Wieviorka, Maurice et Jeannette. Biographie croisée du couple Thorez, Fayard.


Unis à la ville comme en politique, Maurice Thorez et Jeannette Vermeersch ont profondément marqué l’histoire du communisme français. S’appuyant sur une documentation inédite et intime, Annette Wieviorka compose une biographie croisée qui permet de lever un coin du voile qui entoure encore l’univers et les croyances de ce couple symbolique.

Recensé : Annette Wieviorka, Maurice et Jeannette. Biographie du couple Thorez, Paris, Fayard, 2010. 600 p., 27 €.

Le mineur et la fille pauvre : c’est de cette alliance qu’est né, dans les années 1930, le couple symbolique du communisme français. Maurice Thorez, Jeannette Vermeersch, voici réunis les deux tourtereaux du stalinisme hexagonal de l’avant-guerre et de la guerre froide dans l’ambitieuse biographie croisée d’Annette Wieviorka.

L’accès aux papiers personnels de Thorez, déposés désormais aux Archives nationales, a rendu possible cette vaste entreprise. Carnets, correspondances, notes de lecture, journaux intimes, photographies, sans compter la bibliothèque du couple, conservée et remarquablement mise à la disposition des chercheurs par les archives municipales d’Ivry-sur-Seine : cette documentation inédite et intime permet, près de vingt ans après la chute de l’URSS et le démantèlement du monde auquel ils avaient cru, de lever un coin du voile qui entoure encore l’univers des communistes français. Leur pays, c’est la France : la France ouvrière de l’entre-deux-guerres, la France prospère des années 1950 ; mais c’est aussi l’URSS : terre d’utopie et terre d’exil, lieu de villégiature où ils sont reçus comme des chefs d’État dans un luxe inaccessible à l’ouvrier, centre du pouvoir communiste d’où viennent ordres et instructeurs.

La pureté des origines ?

Jusqu’ici, Thorez seul avait fait l’objet de toutes les attentions. La biographie de référence de Philippe Robrieux, en 1975 [1], avait rompu certains des « secrets de parti » qui entouraient la vie du secrétaire général du PCF. La révélation publique des circonstances de sa naissance, la contestation du passé de mineur de Thorez avaient fait scandale. Thorez, né en 1900, est un enfant naturel. Son père biologique est un boulanger de Noyelles-Godault (une bourgade du Pas-de-Calais, dans le pays noir) : c’est un patron donc et un « petit-bourgeois », qui se suicide en 1912 – un fait sobrement rappelé par Thorez cinquante ans plus tard, dans son journal (p. 18). Dans un parti ouvriériste, où la pureté des origines servait de sésame à l’entrée dans la hiérarchie des cadres, ce pedigree faisait désordre. Son père adoptif (Louis Thorez) reste fantomatique ; c’est le grand-père mineur, Clément Baudry, qui occupe toute la scène masculine de l’enfance de Maurice. Quant à la mine, Thorez ne s’y est pas épuisé, bien qu’il y ait travaillé assurément : comme trieur à partir de 1912, puis au fond, entre avril 1919 et mars 1920 – pour un total de 306 jours, selon le calcul de scrupuleux historiens. Jeune garçon, il est marqué par la catastrophe de Courrières en 1906 et par la crise de la vie chère en 1910, comme il le raconte dans sa célèbre biographie, Fils du Peuple. Malgré ces titres, les socialistes, mais Robrieux aussi, ne se sont pas privés de railler ce « mineur en peau de lapin ». Pourtant, le monde ouvrier dans lequel le Parti s’est enraciné, Thorez y est né, l’a connu et côtoyé et il n’y a pas de raison (autre que politique, bien entendu) de lui chicaner ce passé. Dans l’autobiographie qu’il rédige le 19 août 1932 pour le service des cadres de l’Internationale communiste [2], Thorez n’est pas très disert : il est issu, dit-il simplement, d’une « famille de mineurs » et seul le grand-père, Clément Baudry, est nommé. Sur les circonstances de sa naissance, qui lui furent révélées à l’âge de 17 ans, silence absolu : serait-ce aussi un secret envers l’Internationale ?

Maurice et Jeannette ne sont pas issus du même monde ouvrier : celui du mineur, c’est le confort (tout relatif) du coron de mine. Pour Julie-Marie (« Jeannette ») Vermeersch, c’est la dure vie de l’ouvrière du textile. Sans doute ont-ils partagé cette valeur particulière du monde ouvrier qu’est le « refus de parvenir », le besoin de rester à sa « place » : le couple, pourtant, s’est embourgeoisé. Thorez est mort propriétaire, sans avoir pu jouir de sa maison construite dans le Midi. La vie du couple, souligne l’auteur, est finalement très banal, nonobstant l’amour qui l’unit. L’image, fort conservatrice, de la famille modèle d’origine ouvrière est conforme à la réalité.

Le couple et le Parti

Maurice et Jeannette se sont rencontrés pour la première fois le 10 mai 1930 à Moscou, à l’Hôtel Lux, résidence des militants de haut rang de passage dans la capitale soviétique. S’il est possible de situer cet événement avec tant de précision, c’est que Maurice entretient dans ses carnets le culte du souvenir. Pour lui, c’est le « coup de foudre », mais pas pour Jeannette. Leur relation reste platonique jusqu’au 19 mars 1932, le « plus beau jour de [la] vie » de Thorez : en février 1934, ils vivent ensemble. Thorez, pourtant, est marié depuis septembre 1923 à une belle jeune femme, Aurore Memboeuf, qui lui a donné un enfant. Dans son autobiographie de 1932, Thorez n’évoque pas non plus cette liaison extraconjugale, même si elle s’est nouée entre deux communistes : voilà donc un autre secret de parti qu’il n’est pas séant d’étaler dans une « bio ». Jeannette et Maurice ne se marieront qu’en septembre 1947, une fois le divorce prononcé. Aurore, elle, vivra avec le mentor de Maurice, Eugen Fried, envoyé par Moscou au début des années 1930 et assassiné par les Allemands en 1943, puis avec Étienne Virlouvet, le cuisinier du ministre qu’est devenu Thorez à la Libération. Étrange destin que celui de cette jeune femme effacée et restée dans l’ombre quand Jeannette, elle, poussait vers la lumière.

Jusqu’aux années 1960, le Parti a bien pris soin de son secrétaire. Dès 1923 – à 23 ans, donc – Maurice est permanent : il lui doit tout. Avec le temps, son ascension sociale l’a installé. À partir de 1948, il dispose d’une voiture blindée avec chauffeur, privilège « digne d’un monarque ou d’un chef d’État » (p. 419). Avec l’âge, pourtant, les fréquentations, les distractions et les voyages du couple s’écartent lentement du monde communiste. La société des peintres, l’influence de leurs enfants, toute la force de l’habitude et de la société française ont fissuré la « contre-société » communiste. Les trois fils du couple Thorez, d’ailleurs, seront enseignants, consacrant par là le surinvestissement de confiance de leur père dans l’institution scolaire. Jeannette, pourtant, envisage un moment de renvoyer à l’usine son fils Jean, bon élève à Lakanal. Les réflexes de classe, figés par l’idéologie, n’ont pas disparu. Elle est dépourvue d’ailleurs de la souplesse politique de son mari : la campagne qu’elle orchestre en 1956 contre la contraception, un « vice de la bourgeoisie », devait ternir définitivement sa réputation malgré son « autocritique » télévisée de 1978 (p. 561). Paul, seul, sera l’inclassable, lui l’homosexuel – une abomination –, le bon élève perturbé par son patronyme, le passionné d’art non-officiel soviétique, le « salaud », selon sa propre mère, qui devait salir son nom par ses livres autobiographiques des années 1980. Son refus intime de se soumettre au « destin convenu et aux lois du drame que le communisme donne en spectacle au monde » a fait de lui le vilain canard de la tribu Thorez, dans un milieu où le Parti était une affaire de famille.

Le couple Thorez, dans le Parti, est-il pourtant au pouvoir ? Jusqu’à la maladie de Maurice, qui devait le tenir longuement éloigné de la direction du PCF, Jeannette est une militante en vue, sans être de premier plan. Après l’attaque de Thorez, en octobre 1950, elle prend pourtant de l’importance, puisqu’elle en devient la voix. C’est elle qui lance par exemple l’attaque contre Auguste Lecœur au Bureau politique en février 1954. Thorez, en effet, est tout-puissant : autour de lui, les têtes tombent avec régularité, de l’affaire Barbé-Celor en 1931 à l’affaire Casanova-Servin en 1961. Toutes ces « affaires », selon la terminologie communiste, sont liées entre elles par la nécessité de protéger la stature du secrétaire général : elles permettent de faire l’autocritique du Parti « sur le dos » des exclus. Thorez, de plus, fait progressivement l’objet d’un véritable culte. Annette Wieviorka, avec beaucoup de nuances, en étudie l’apparition, finalement assez tardive, même si ce culte peut susciter des gestes d’une intensité rare – tel celui de Germaine Quatremaire qui offre au secrétaire du Parti, pour son cinquantième anniversaire, la poupée de sa fille Jacqueline, morte à Auschwitz en février 1943.

La foi communiste

Cette offrande de reliques soulève plus largement la question de la nature de la foi communiste : « religion du Livre fondée sur un recueil de textes canoniques », « logocratie » redoutable, elle suscite croyances et pratiques magiques. Le couple Thorez incarne ce monolithe bienfaisant qu’est le Parti : rien ne devait venir bouleverser cette confiance. Thorez est un autodidacte. « Je cherchais à tout lire », écrit-il dans son autobiographie de 1932, mais c’est le Parti qui a miraculeusement clarifié ses vues « à partir de 1920 ». Sa curiosité de lecteur, par contre, n’a jamais dépassé la sphère de la littérature partisane ou des « compagnons de route ». Pas une ligne, pas un mot de doute dans les innombrables papiers scrutés par l’historienne : on reste saisi par l’infaillibilité de cette foi solidifiée en mode de vie. En ce qui concerne Jeannette, l’explication semble simple. « Elle identifie d’emblée les progrès de l’humanité à ceux qui adviennent dans sa propre existence, comme si elle incarnait le prolétariat international » (p. 149). D’où le caractère révolutionnaire de l’accession au confort moderne, d’où aussi la prétention du Parti à mener à bien la mission historique du prolétariat sans négliger les « améliorations immédiates », pour reprendre une expression de la Charte d’Amiens en 1906. Le jour des obsèques de Maurice, le 16 juillet 1964, elle eut, note son fils Paul, les mots de L’Humanité.

Pour Thorez, les ressorts de la croyance sont sans doute plus enchevêtrés. Il a passé plus de huit ans de sa vie en URSS. D’abord comme kominternien, ensuite comme déserteur, enfin comme malade. Sur la vie publique et clandestine de Thorez, tout spécialement après 1939, le livre d’Annette Wieviorka est incontournable. Les carnets du dirigeant, sources nouvelles et précieuses, nous renseignent mieux sur les entrevues avec Staline, Mao, Dimitrov et bien d’autres. La fascination mêlée de peur de Thorez à l’égard de Staline semble évidente. Il y a chez lui une sorte de déférence étonnante, caractéristique d’une manière possible de vivre l’appartenance à la IIIe Internationale, dominée de bout en bout de son histoire par les Russes. Là-bas, Thorez vit cloîtré, et son manque de curiosité lui épargne le doute : contrairement à beaucoup de voyageurs, on ne lit guère qu’une vision convenue de la Russie, pleine de compassion molle pour les « lutteurs » soviétiques. Cloîtré, il l’est à l’Hôtel Lux, avec toute l’intelligentsia du mouvement communiste international qui forme, avec le temps, une espèce de fratrie dont la purge dans les années 1930 ne l’a pas inquiété outre mesure. Cloîtré, il l’est à Oufa pendant la guerre. Déserteur en 1939, sur ordre du Parti, il est évacué devant l’avance allemande avec le gratin d’un Komintern moribond. Mis au rancart, supplanté un temps par Marty rentré à Alger, entouré de sa famille, il y traîne son ennui mais y prépare le « tournant national » que Staline mijote depuis 1941. Les partis communistes seront des partis nationaux : reste à Thorez à en redevenir le chef. Cloîtré, il l’est enfin comme convalescent à Moscou puis, pendant deux ans, à Soukhoumi, sur la Mer Noire. Il n’en part qu’en avril 1953 : son nom a manqué bien malgré lui d’être mêlé au « complot des blouses blanches » monté de toutes pièces par Staline, décédé un mois plus tôt. Physiquement diminué, Thorez ne reprend la direction du Parti qu’en 1956.

Sa réaction au XXe congrès, lors duquel il a pris connaissance du rapport secret « attribué à Khrouchtchev », est significative. « On doit nous dire dans quelle mesure nous continuons à être considérés comme un grand parti communiste qui a droit à quelques égards », déclare-t-il ainsi devant le Bureau politique le 14 juin 1956, quelques jours après la publication du « rapport secret » dans la presse. Thorez, c’est le fils prodigue, qui sut se faire préférer par le Komintern avec un sens réel de la politique, conscient de sa valeur et de ce qui lui est dû. En 1936, il veut être ministre, mais se soumet au choix de la non-participation ; il le devient, avec une certaine ivresse, à la Libération et devait être un « grand ministre », selon Annette Wieviorka.

Il existe un écart à la fois étroit et évident entre le communiste qu’était Thorez et les élites staliniennes. Que sait-il de ce qui se passe en URSS dans les années 1930, et pendant comme après la guerre ? S’il le sait, où enfouit-il sa conscience ? Et sa foi, dès lors, repose-t-elle sur un mensonge (Souvarine) ou sur une illusion (Furet) ? Maurice souriant, Jeannette les yeux baissés, unis par un lien invisible, une gêne imperceptible dans la pose : le livre d’Annette Wieviorka, enveloppé tout entier dans le charme suranné de cette photographie de couverture, tourne autour de ce mystère.

Pour citer cet article :

Romain Ducoulombier, « La tendresse des staliniens : le couple Thorez-Vermeersch », La Vie des idées , 22 septembre 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-tendresse-des-staliniens-le.html

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par Romain Ducoulombier , le 22 septembre 2010

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Notes

[1Philippe Robrieux, Maurice Thorez. Vie secrète et vie publique, Paris, Fayard, 1975.

[2RGASPI 495/27/82. Nous renvoyons le lecteur à ce document capital, publié par Stéphane Courtois dans Le Débat en 1999 (n°107, nov.-déc. 1999, p. 174-177).



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