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À l’occasion de son dixième anniversaire, la revue Sociologies Pratiques met en lumière les pratiques contemporaines de la sociologie et propose une analyse des évolutions du métier au sein du monde académique et à l’extérieur.

Recensé : Sociologies Pratiques, n°16. « Agir en sociologue. Comprendre, débattre, concevoir, accompagner », Presses Universitaires de France, 2008.

Fondée il y a dix ans par le sociologue Renaud Sainsaulieu, la revue Sociologies Pratiques consacre son dernier numéro à une réflexion sur l’activité et les pratiques des sociologues. Treize contributions rédigées par des sociologues universitaires ou praticiens illustrent et soulignent la variété des pratiques contemporaines du métier de sociologue. Il s’agit également d’identifier les apports de la sociologie hors du monde académique et de débattre de ses modalités d’application dans des secteurs divers.

Témoignages

La première partie de la revue regroupe les témoignages de personnalités intervenant dans le débat public, dans les médias et dans l’entreprise. Selon Michel Wieviorka, qui revient notamment sur son expérience à la tête du conseil scientifique du CRAN (conseil représentatif des associations noires de France), intervenir dans le débat public revient à remplir les deux objectifs de l’engagement : celui lié à l’activité de production de connaissance et celui de la diffusion du savoir. Docteur en sociologie et chroniqueur à France Inter, Guillaume Erner conçoit sa mission comme celle d’un vulgarisateur scientifique capable de « faire le pont entre deux univers, le monde du journalisme et celui de l’académie ». Pour ses chroniques, l’objectif est de traiter des thèmes d’actualité de manière amusante en tirant un certain nombre d’arguments de ses travaux et de ses lectures sociologiques. Les interventions du chroniqueur sociologue ne sont pas sans contraintes : il lui faut se renouveler chaque semaine, faire court à chaque intervention et allier, dans la construction de ses analyses, deux temporalités différentes, celle de l’immédiateté du journalisme et celle plus longue de la réflexion sociologique. Anthropologue du travail et de l’entreprise, Nicolas Flamant occupe les fonctions de directeur des ressources humaines dans un groupe du bâtiment et des travaux publics. Sa formation d’anthropologue, les enseignements tirés des séminaires qu’il a suivis (ceux de Gérard Althabe, Pierre Bourdieu, Patrick Fridenson) ainsi que des enquêtes réalisées au sein des instances dirigeantes des entreprises le conduisent à une grande vigilance à l’égard des informations qu’il reçoit et à considérer ces informations comme des tentatives d’intervention sur ses décisions.

Le sociologue hors de l’académie

La deuxième partie de la revue identifie les apports des savoirs sociologiques dans les organisations. Véronique Pauly et Jacques Viers, cadres chez EDF et Gaz de France, mettent en évidence les limites des approches psychologiques pour la prise en compte des risques psychosociaux dans l’entreprise et appellent de leurs vœux la mise en œuvre d’une approche sociologique et d’outils d’intervention adaptés.

Laurence Ould-Ferhadt revient quant à elle sur son expérience de conseillère scientifique en sciences sociales, poste qu’elle occupe au sein d’un Conseil général. Elle souligne le désir de connaissance sociologique de ses interlocuteurs et présente les productions répondant à ce désir. Ce rôle, situé entre les services de la collectivité territoriale et les chercheurs, consiste à alimenter l’action politique des réflexions scientifiques concernant les débats et les enjeux sociaux contemporains. Cela passe par la rédaction d’une lettre scientifique et sa diffusion au sein des acteurs du Conseil général. Cela passe également par le renforcement des collaborations scientifiques avec la communauté des chercheurs en sciences sociales (interviews, conférences, restitution d’enquêtes subventionnées auprès des agents de la collectivité). Enfin, il s’agit de conduire ponctuellement des études à caractère sociologique. Ould-Ferhadt révèle les tensions existant entre la recherche et l’action. Elle reconnaît par exemple qu’elle regarde l’administration dont elle fait partie avec une certaine extériorité tel un terrain d’enquête. Ses réflexions sur cette expérience la conduisent à affirmer qu’il existe un espace au sein de ce type de collectivité pour de véritables enquêtes sociologiques conduisant l’action politique. Ce type d’investigations, qui viserait à l’intelligibilité des phénomènes sociaux, suppose néanmoins un apprentissage de la culture administrative par les sociologues, et de la culture scientifique par l’administration.

Avenir et tendances du métier de sociologue

Les contributions réunies dans la quatrième partie de la revue intitulée « Le Métier » traitent de l’avenir et de l’évolution de la sociologie comme discipline.

Gérard Houdeville montre tout d’abord qu’il existe des liens entre l’exercice de la sociologie dans le monde académique et l’exercice hors de l’académie dans la reconstruction des activités de la discipline depuis l’après-guerre. Basée sur une enquête effectuée auprès des enseignants-chercheurs à l’Université et des chercheurs statutaires du CNRS, sa contribution souligne l’intensification des interventions des sociologues académiques hors de l’académie (médias, commissions, journées d’étude organisées par les acteurs territoriaux, politiques, sociaux, etc.). Tous ces sociologues intervenants témoignent du fait que la sociologie bénéficie d’une certaine reconnaissance. Le crédit scientifique que détiennent ces sociologues académiques fonctionne hors de l’académie. En d’autres termes, ce sont leurs travaux scientifiques et leur position dans l’institution qui les rendent attractifs à l’extérieur et qui jouent un rôle déterminant dans le fait qu’ils soient sollicités ou non. Face à ce constat, Houdeville affirme qu’il n’existe pas d’instances alternatives de légitimation aussi prégnantes que le monde académique. Pour les sociologues aujourd’hui, il n’existe pas deux espaces distincts d’exercice de la discipline : l’académique et le hors académie. Certains tirent leur légitimité de l’un pour intervenir dans le débat public, d’autres revendiquent une posture de praticiens tout en restant liés de près ou de loin à des structures académiques leur offrant une certaine forme de légitimité scientifique indispensable à leur activité.

Odile Piriou affirme que la sociologie a atteint ces dernières années un nouveau stade de développement. Au sein même de la communauté des sociologues, d’autres figures légitimes d’exercice sont peu à peu reconnues, en premier lieu : les sociologues praticiens. Le signe majeur du « tournant praticien » est la croissance rapide d’emplois dans les secteurs non académiques (publics, privés) qui requièrent une expertise et des compétences de sociologie appliquée. Du côté de la formation, l’augmentation des diplômés de filières de recherche appliquée (type Master professionnel) contribue également à la plus grande visibilité et à l’existence « objective » de la sociologie praticienne.

Dans la dernière contribution, Charles Gadéa revient sur le tournant de la sociologie française identifié par Odile Piriou. Dans un contexte où très peu de postes académiques sont offerts aux étudiants de sociologie, la montée progressive des formations à vocation professionnelle entraîne un bouleversement radical du paysage de la sociologie. Se basant sur les données de Piriou, Gadéa indique que, dès 2005, le flux de diplômés de DESS est devenu supérieur à celui des DEA. Face à ces transformations, il convient de s’interroger sur les risques de cette évolution. En premier lieu, aucun renseignement précis n’est donné sur ce qu’est et ce que doit être une formation professionnelle. Également, Charles Gadéa pointe les risques des filières « faussement professionnalisantes montées à la hâte avec une équipe d’enseignants où les intervenants possédant une véritable expérience de la sociologie appliquée ne tiendraient qu’un rôle secondaire ». Pour éviter que ce type de formations pédagogiquement faible ne se développe massivement, l’auteur préconise la « professionnalisation » des enseignants de sociologie. Il s’agit tout d’abord d’accorder aux formations professionnelles, à leurs intervenants et à leurs destinataires, davantage de considération qu’actuellement. Il est nécessaire de multiplier l’intervention dans les enseignements de sociologues praticiens travaillant dans les entreprises et les administrations. Du côté des sociologues travaillant hors du monde académique, les connaissances générées par la sociologie pratique doivent être rendus plus visibles et plus aisément transmissibles. Enfin, la qualité des formations professionnelles de sociologie peut faire l’objet d’études et de contrôle par des organisations collectives. Gadéa mise sur la coopération entre l’Association des professionnels en sociologie de l’entreprise et l’Association des sociologues enseignants du supérieur.

Parmi d’autres initiatives, notamment celles organisées par l’Association française de sociologie, les contributions réunies dans ce numéro invitent à réfléchir sur les évolutions des formes académiques de l’exercice de la sociologie dans un contexte actuel bien particulier. De nombreux articles présentent également les actions de diffusion du savoir sociologique et les activités des sociologues praticiens. Ce dernier point est important : si l’on veut reconnaître la diversité des pratiques sociologiques et affirmer l’existence d’une catégorie professionnelle en pleine expansion – celle des praticiens –, il est indispensable d’identifier les activités, le rôle et la fonction de ses membres au sein des organisations.

Pour citer cet article :

Vincent Chabault, « La sociologie hors du monde académique », La Vie des idées , 23 juillet 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-sociologie-hors-du-monde,397.html

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par Vincent Chabault , le 23 juillet 2008



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