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Sous le Second Empire, la commémoration du 15 août donnait lieu à des manifestations officielles et populaires en mémoire de l’empereur Napoléon Ier. Sudhir Hazareesingh, spécialiste de l’histoire politique française, analyse avec brio ce « 14 juillet » à la mode impériale.

Recensé :

Sudhir Hazareesing, La Saint-Napoléon. Quand le 14 juillet se fêtait le 15 août, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Paris, Tallandier, 2007, 294 p.

Sudhir Hazareesingh, historien d’Oxford, s’attelle depuis une dizaine d’années au renouvellement de l’histoire politique du Second Empire français. Sorti en 1998, son livre From Subject to Citizen invitait à reconsidérer les positions hâtives des historiens qui, par fidélité à la tradition républicaine, continuaient de décrire le régime né du coup d’État du 2 décembre 1851 sous les traits d’une dictature impitoyable muselant la société civile. Si les dimensions autoritaires et répressives du Second Empire sont indéniables, il n’en reste pas moins, selon Hazareesingh, que ce régime marque une étape fondamentale dans l’apprentissage de la démocratie et de la citoyenneté dans la France du XIXe siècle.

Après la parution en français en 2005 de La Légende de Napoléon, qui explorait la diversité des traces et des supports du souvenir de la gloire napoléonienne dans la culture politique française, les éditions Tallandier viennent de traduire l’ouvrage que Sudhir Hazareesingh a consacré en 2004 à l’étude des célébrations de la Saint-Napoléon sous le Second Empire. Instituée fête nationale par un décret de février 1852, la journée du 15 août permettait de célébrer conjointement l’Assomption de la Vierge et l’anniversaire de la naissance de Napoléon Bonaparte. Non content de renouer avec un rituel que le Premier Empire avait pratiqué de 1806 à 1813, Napoléon III substituait aux emblèmes et rituels républicains une nouvelle symbolique bonapartiste. Délaissant l’histoire des idées politiques qui caractérisait ses précédents ouvrages, Hazareesingh s’appuie sur un vaste corpus de rapports de police, puisés dans une vingtaine de départements, pour reconstituer les pratiques locales de la commémoration, depuis les exemples de participation populaire et festive aux processions civiles et religieuses, aux illuminations et aux jeux organisés par les pouvoirs locaux, jusqu’aux attitudes de distance, de déviance, voire de rejet, des opposants républicains ou légitimistes au régime bonapartiste.

S’inscrivant dans la lignée des ouvrages de Mona Ozouf sur la « fête révolutionnaire », de Rémi Dalisson sur les fêtes de 1815 à 1870 et d’Olivier Ihl sur la « fête républicaine », Hazareesingh ne se contente pas de souligner, après d’autres, l’importance des rituels et des symboles dans la construction de la citoyenneté, du sentiment national et de la culture politique. Il veut surtout contester l’idée selon laquelle la spontanéité et la popularité des célébrations du 14 juillet républicain s’opposeraient au formalisme, à la bigoterie et au militarisme des fêtes du Second Empire. La Saint-Napoléon fut selon Hazareesingh une « réussite » (p. 234), attestée par la participation volontaire et enthousiaste des associations locales aux opérations commémoratives. Technique de pouvoir et « baromètre de l’autorité de l’État » (p. 144), la fête du 15 août offrait au régime la possibilité de faire pression sur ses agents, pour qu’ils se montrent zélés dans l’organisation des festivités, et donnait à l’administration un outil de mesure pour sonder l’« état des esprits ».

Reste une question, difficile à trancher et pourtant décisive : si les autorités se satisfaisaient du constat d’une participation massive aux célébrations de la Saint-Napoléon, peut-on en déduire que les citoyens y prenant part communiaient sans arrière-pensée dans le culte de Napoléon et la grandeur du Second Empire ? Autrement dit, l’efficacité du rituel sur les corps se traduisait-elle par une adhésion des esprits aux valeurs véhiculées par les commémorations de la Saint-Napoléon ? C’est notamment la question théorique que soulève le politiste Nicolas Mariot dans son livre Bains de foule, paru en 2006 chez Belin, à propos de l’analyse des rituels et des fêtes politiques.

Contribution majeure à l’étude du Second Empire et, plus généralement, à la compréhension de la culture politique française, La Saint-Napoléon réinscrit les pratiques festives du régime bonapartiste dans la continuité des formes rituelles du XIXe siècle, par-delà les formes et les césures institutionnelles. En décloisonnant l’histoire politique du XIXe siècle, Sudhir Hazareesingh invite à réfléchir sur les liens entre bonapartisme et républicanisme, et met en lumière la persistance de la mémoire napoléonienne dans l’imaginaire national.

Aller plus loin

- La Fondation Napoléon

- Le compte rendu de la Légende de Napoléon et de la Saint-Napoléon par Natalie Petiteau pour la Revue d’histoire du XIXe siècle

- Le compte rendu de l’historien australien Peter McPhee

Pour citer cet article :

Nicolas Delalande, « La Saint-Napoléon », La Vie des idées , 6 novembre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-saint-Napoleon.html

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par Nicolas Delalande , le 6 novembre 2007

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