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La renaissance de la métaphysique

À propos de : G. E. M. Anscombe et P. T. Geach, Trois philosophes, Aristote, Thomas, Frege, Editions Ithaque.


E. Anscombe et P. Geach renouent avec la métaphysique d’Aristote et de saint Thomas, en s’appuyant sur la philosophie analytique du langage : nous devons chercher à déterminer ce qui existe réellement et non nous limiter, comme le prône la philosophie moderne, à la connaissance de nos représentations.

Recensé : G. E. M. Anscombe et P. T. Geach, Trois philosophes, Aristote, Thomas, Frege, traduit de l’anglais par D. Berlioz et F. Loth, préface de F. Nef, Paris, Éditions Ithaque, 2014.

La tradition aristotélico-thomiste

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, deux conceptions de la métaphysique émergent. Pour l’une – on la trouve chez Martin Heidegger, Michel Foucault, Jacques Derrida, Richard Rorty –, la métaphysique est une histoire achevée. L’autre, en revanche, poursuit l’ambition traditionnelle de la métaphysique : dire ce qu’est fondamentalement la réalité. Ses principaux acteurs sont Bertrand Russell, Roderick Chisholm, David Armstrong, George Molnar, David K. Lewis, E. Jonathan Lowe – et aussi Elizabeth Anscombe et Peter Geach. Leur livre commun, Three Philosophers, a paru en 1961. Il est heureux que les éditions Ithaque en publient une traduction soignée et précise.

L’originalité et l’intérêt de ce livre, c’est d’exposer une métaphysique dans la tradition d’Aristote et de saint Thomas [1]. Anscombe et Geach sont même à l’origine du « thomisme analytique ». Cette appellation, d’origine non contrôlée, désigne les philosophes intégrant, tout en la discutant, la doctrine de saint Thomas dans le cadre de la philosophie analytique. Certains lecteurs apprécieront que nos deux auteurs s’intéressent à Aristote et saint Thomas sans archéologie savante ni notes de page. C’est que la tradition aristotélico-thomiste n’a pas seulement une histoire, mais elle constitue un courant philosophique contemporain bien vivant.

Dans la métaphysique que nos deux auteurs exposent, ce qui existe réellement, composant fondamentalement le monde, ce sont des substances : Socrate, tel chien, ce chou, cette table. Ce qui est dit d’une substance (« être un homme ») ou ce qui est dans une substance (la grammaire qui est, supposons-le, dans l’esprit d’un homme) n’existe qu’en fonction d’une substance. Les substances sont ainsi les constituants premiers du monde et toutes les autres choses, les propriétés, les relations, les différentes manières d’être en général, supposent l’existence de la substance. La réalité des substances, c’est leur priorité ontologique ; elles sont présupposées dans tout ce que nous disons des choses qui nous entourent, au moins si nous acceptons une certaine analyse de ce que nous disons des choses qui nous entourent, celle que fait Aristote dans son traité sur les Catégories.

La défense d’une métaphysique de la substance passe par une théorie de la dénomination. Que dit-on en désignant quelque chose par un nom propre, qu’il s’agisse d’un être humain, d’un chien ou d’un chou (p. 5) ? La théorie de la dénomination exige elle-même une théorie de la prédication. Elle explique comment nous parlons des choses, en insistant, à la suite d’Aristote et de saint Thomas, sur la différence entre le sujet et le prédicat (ce qui est dit du sujet). Anscombe et Geach empruntent au Stagirite et au Docteur angélique des descriptions linguistiques et ontologiques ainsi que des arguments formant les structures de base d’une métaphysique aristotélico-thomiste. Anscombe a rédigé la partie du livre consacrée à Aristote, et Geach les deux autres parties, sur Thomas et sur Frege. Mais l’unité de ce livre n’en souffre aucunement : son orientation métaphysique reste constante, claire et ferme de bout en bout.

Aristote

Ce qui existe pour Aristote, ce sont des choses concrètes. D’elles, comme sujet, on dit quelque chose, qu’elles sont blanches par exemple ; et on dit aussi ce qui s’y trouve, la connaissance de la grammaire par exemple, quand on parle d’un homme, mais pas d’un chien. Anscombe ne rogne ni les aspérités ni les difficultés, indissociablement techniques et philosophiques, du texte d’Aristote. Cependant, au sujet de l’être de l’étant, rien n’est mystérieux : Aristote explique ce qui est et ce qu’on peut intelligiblement en dire. Comprendre les Catégories ou la Métaphysique d’Aristote suppose patience et rigueur dans l’analyse des questions posées, à la manière de Wittgenstein, qui inspire aussi (de façon implicite) la méthode de lecture d’Anscombe. « L’incapacité à philosopher rendrait un chercheur inapte à comprendre les idées d’Aristote », dit Anscombe, et « l’aide ne viendra pas ici de n’importe quel type de philosophie, mais certaines méthodes actuelles pourront s’avérer utiles » (p. 59). L’exposé passe aussi par la critique des Platoniciens, de John Locke, Bertrand Russell, Willard V.O. Quine, et même de Peter Pan (p. 24).

Il en ressort que la métaphysique est une méthode d’analyse conceptuelle qui a des conséquences ontologiques. De quelles « méthodes actuelles » Anscombe parle-t-elle ? Celles des philosophes analytiques, au moins ceux qui n’ont pas pensé l’analyse du langage comme le moyen de dissoudre les questions philosophiques, même si cette analyse peut, au besoin, montrer que des conceptions philosophiques sont erronées. Anscombe et Geach font comme Aristote de l’analyse du langage le moyen d’atteindre la réalité fondamentale et ses articulations véritables.

Thomas d’Aquin

L’exposé de Peter Geach traite, dans une première partie, des éléments fondamentaux de la métaphysique de l’Aquinate : la matière, la forme, l’esse (l’existence), les opérations et les tendances. Geach utilise les instruments de l’analyse logico-linguistique qu’il juge indispensable à la meilleure compréhension de saint Thomas, comme Anscombe pour celle d’Aristote. La seconde partie de l’exposé de Geach sur saint Thomas est consacrée à l’existence de Dieu et à sa nature. Au sujet de la matière saint Thomas est le disciple d’Aristote, dit Geach ; en revanche, « il a dû travailler sans relâche pour surmonter les difficultés relatives à la forme, et là, il a dû explorer un territoire qu’Aristote avait seulement effleuré » (p. 70).

La distinction entre le sujet et l’attribut correspond à la différence métaphysique entre les choses individuelles (substances) et ce que nous en disons (les formes). On voit ainsi comment l’analyse du langage (entre le sujet et l’attribut) recouvre l’analyse ontologique (concernant les choses elles-mêmes). Cette sorte d’analyse permet à Geach d’insister sur l’erreur philosophique consistant à chosifier (réifier) les termes placés en prédicat. L’énoncé « Socrate est sage » encourage à parler de « la sagesse de Socrate » comme s’il s’agissait aussi d’une réalité dans le monde. Nous brouillons alors la différence ontologique entre ce qui existe réellement (les substances) et ce que nous en disons (leurs propriétés, les relations, les modalités), en faisant d’une description de quelque chose un sujet du discours.

Une autre préoccupation de la métaphysique est la signification du mot « Dieu ». En passant par l’analyse du langage, il s’agit d’examiner la question des attributs divins, c’est-à-dire ce que nous disons de Dieu. C’est pourquoi les théologiens, dont saint Thomas, ont été conduits à élaborer des théories élaborées de la signification des énoncés théologiques [2]. Supposons que nous parlions de la toute-puissance de Dieu ou de l’amour de Dieu. L’usage fait de ces attributs ou prédicats (« Dieu est tout-puissant », « Dieu est amour ») est-il univoque ? Nous employons alors ces attributs au sujet de Dieu comme nous le ferions au sujet d’autres choses, non divines. Ou bien cet usage est-il équivoque ? Nous appliquons cette fois systématiquement à Dieu des termes qui ne permettent pas de dire ce qu’il est. Peut-être est-il plus sage de ne parler de Dieu que négativement (théologie négative) ou même de ne rien prétendre en dire. Ce qui pourrait conduire à une théorie de l’ineffabilité divine. Une autre solution est de dire que les termes utilisés sont analogiques : leur emploi au sujet de Dieu signifiant une perfection qui n’est pas attribuée aux autres choses auxquelles nous appliquons ces mêmes termes. Cette conception comprend, dit Geach, « des difficultés considérables » (p. 117). Une théorie de la signification s’avère ainsi indispensable à une théologie rationnelle : « l’emploi de “faire” quand on l’applique à Dieu est plus proche de celui qu’on trouve dans “le ménestrel fait de la musique” que quand on dit “le forgeron fait un fer à cheval” » (p. 105). Le forgeron œuvre en effet à partir d’un matériau préexistant, alors que le ménestrel ne fait pas de la musique à partir de sons déjà là et la musique s’interrompt quand il arrête d’en faire. Ce qui est éclairant, par analogie, pour l’idée de création divine.

Geach montre comment la métaphysique aristotélico-thomiste est aussi une théologie philosophique, c’est-à-dire comment la théologie héritée de saint Thomas s’articule avec une métaphysique attentive à l’analyse logique du langage, disons une « théologie analytique » – une expression (aujourd’hui d’usage [3]) que toutefois Geach n’emploie pas. Si Thomas nie que nous connaissions ce qu’est Dieu, « il ne dit pas que Dieu ne peut pas être l’objet de prédications vraies » (p. 112) Geach ne recule pas devant une formulation comme : « Pour quelque y, y est Dieu, et pour tout z, si z est Dieu, z est le même Dieu que y ». Le dogme de la Trinité (un Dieu unique en trois personnes), constitutif du christianisme, s’en trouve explicité, autant qu’il est possible.

Frege

Que vient faire alors un appendice sur Frege, philosophe, mathématicien et logicien allemand du tournant du XIXe au XXe siècle, dans un livre de métaphysique et de théologie rationnelle dans le sillage d’Aristote et de saint Thomas ? Geach admire la capacité de Frege à résoudre par l’invention d’un symbolisme approprié des problèmes fondamentaux en mathématiques, particulièrement ceux dans lesquels la théorie de la prédication joue un rôle décisif. Plus précisément, c’est le lien entre la théorie de la prédication (ce que l’on peut dire des choses et comment on peut les dire) et la théorie frégéenne des fonctions (mathématiques) qui l’intéresse. Geach est cependant (très) critique à l’égard de Frege ; et certaines des difficultés qu’il souligne reconduisent à saint Thomas. Cependant, la théorie frégéenne des fonctions n’est pas réservée aux mathématiques : elle peut même servir d’instrument dans l’étude d’Aristote et celle de Thomas. Par exemple, Geach explique qu’« il peut très bien y avoir des fonctions, par exemple F( ) et G( ), telles que nous pouvons démontrer le théorème mathématique qui dit que pour un x quelconque, x = F(x) = G(x), sans être capable de citer un nombre précis qui satisfasse cette équation ; nous pouvons même démontrer que tout nombre qui satisferait cette équation serait trop grand pour être appréhendé distinctement » (p. 118).

Pour Geach, « cela ressemble à ce que Thomas affirme de Dieu » (p. 118). Nous savons qu’il y a un être que nous appelons « Dieu », mais nous ne saisissons pas la nature (réalité) simple qui valide les prédicats « sage », « juste » et même « existant », validant simultanément ces prédicats que nous lui appliquons. Deux articles importants de Geach, « History of the Corruptions of Logic » [4] et « Form and Existence » [5], prolongent les analyses contenues dans le livre. Elles témoignent de ce que Geach a pensé trouver chez Frege pour traiter de questions métaphysiques et théologiques apparemment éloignées des questions mathématiques et philosophiques qui préoccupaient le philosophe allemand.

Une autre philosophie analytique

On ne sait pas qui sont les trois philosophes du célèbre tableau de Giorgione, reproduit sur la couverture du livre. Anscombe et Geach ne font pas mystère de leurs trois philosophes, mais les images qu’ils en proposent sont inédites. Ce sont trois figures majeures de la philosophie, le livre d’Anscombe et Geach est donc un ouvrage majeur pour l’histoire de la philosophie. Dans cette renaissance de la métaphysique, caractéristique de la seconde moitié du XXe siècle, du moins dans la philosophie analytique, Anscombe et Geach font entendre une voix particulière, celle de la tradition aristotélico-thomiste. On pouvait croire qu’elle s’était éteinte. Elle est manifestement plus vivante que jamais. Des philosophes s’avançant clairement dans une réponse à la question de savoir ce qui existe fondamentalement, c’était en effet devenu rare dans la philosophie moderne. À la suite de Hume et de Kant, elle a cultivé ce qu’on peut appeler « l’antiréalisme », la thèse selon laquelle nous n’avons pas accès à la réalité telle qu’elle est en elle-même. Nous devons limiter nos prétentions à la connaissance de la représentation (toujours pour nous et non en soi) de la réalité. Ce qui peut nous rendre sceptiques au sujet de l’existence d’une réalité indépendante de nos représentations et des affirmations métaphysiques au sujet de ce qui existe réellement.

Les conceptions instrumentalistes de la science sont allées dans la même direction : le monde des théories scientifiques serait une construction et non pas une réalité indépendante. En revanche, ce livre renoue radicalement avec la métaphysique. Ce serait alors une erreur de le tenir seulement pour un ouvrage d’histoire de la philosophie : il entend défendre une conception réaliste de la métaphysique, comme description vraie de la réalité, en montrant comment on passe d’analyses logico-linguistiques à des affirmations ontologiques.

La philosophie de l’action intentionnelle d’Anscombe est étudiée aujourd’hui en France. Son livre, L’Intention [6], a même eu l’honneur du programme de l’agrégation de philosophie. Formulons le vœu que le courant philosophique auquel il semble judicieux de rattacher Anscombe et Geach, inspiré d’Aristote et de saint Thomas, passant par des méthodes empruntées à Frege et à Wittgenstein [7], soit mieux identifié et reconnu. L’expression « philosophie analytique » évoque actuellement en France, semble-t-il, deux choses. Premièrement, le rejet de la spéculation métaphysique au profit d’une analyse du langage ordinaire qui se trouve relayée dans certaines formes de pragmatisme (Hilary Putnam, Stanley Cavell). Deuxièmement, la mutation de la philosophie de l’esprit en philosophie des sciences cognitives (Daniel Dennett, Jaegwon Kim), et également la mutation évolutionniste de vieilles disciplines philosophiques et scientifiques en « neuro-quelque chose » (neuro-éthique, neuro-esthétique, neuro-économie, et même neuro-théologie). Le livre d’Anscombe et Geach ne peut être classé dans aucune de ces deux tendances. La raison en est son enracinement dans la tradition aristotélico-thomiste, avec l’ambition réaliste de sa métaphysique et de sa théologie que cela implique. Avec ce livre, le lecteur français a ainsi accès à une approche moins reconnue en France de la philosophie analytique, mais aussi à une interprétation originale de trois grands auteurs de la tradition philosophique.

Pour citer cet article :

Roger Pouivet, « La renaissance de la métaphysique », La Vie des idées , 5 juin 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-renaissance-de-la-metaphysique.html

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par Roger Pouivet , le 5 juin 2014

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Notes

[1Pour la poursuite aujourd’hui d’un tel projet, voir, par exemple, T. E. Tahko, Contemporary Aristotelian Metaphysics, Cambridge, Cambridge University Press, 2012.

[2Voir P. T. Geach, « The Meaning of God », M. Warner (ed), Religion and Philosophy, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.

[3Voir O. D. Crisp & M. C Rea, Analytic Theology, Oxford, Oxford University Press, 2009.

[4Dans P. Geach, Logic Matters, Oxford, Blackwell, 1972.

[5Dans P. Geach, God and the Soul, London, Routledge & Kegan Paul, 1969

[6G. E. M. Anscombe, L’Intention, (1957) traduit de l’anglais par M. Maurice et C. Michon, préface de V. Descombes, Paris, Gallimard, 2002. Voir aussi V. Aucouturier, Elizabeth Anscombe, L’esprit en pratique, Paris, CNRS Éditions, 2012.

[7R. Pouivet, Après Wittgenstein, saint Thomas, Paris, Vrin, août 2014 (2e éd., avec une nouvelle préface, de la 1e éd. parue en 1997 aux PUF).


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