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La psychologie libérée

par Valérie Aucouturier , le 28 février 2013

Domaine(s) : Philosophie

Mots-clés : psychologie | liberté | marxisme | histoire

À la racine de la psychologie qui nourrit depuis plus d’un siècle la philosophie française, un nom : celui d’Ignace Meyerson. Avec lui, se pose la question d’une psychologie scientifique, qui substitue à la liberté innée de l’individu la libération conquise par un sujet dans l’histoire.

Recensé : Frédéric Fruteau de Laclos, La psychologie des philosophes. De Bergson à Vernant. Paris, P.U.F., coll. « Philosophie française contemporaine », 2012. 308 p., 29 €.

La psychologie, entre science et philosophie

L’ouvrage de Frédéric Fruteau de Laclos offre un panorama original de la philosophie française d’après-guerre dans ses rapports étroits mais aussi conflictuels avec la psychologie. Il offre aussi, pourrait-on dire, un aperçu d’une certaine branche de la psychologie française, aujourd’hui largement ignorée, dans ses rapports avec la philosophie française : il s’agit de la psychologie historique d’Ignace Meyerson (1888-1983). La psychologie historique, inventée par Meyerson, se veut une psychologie objective qui, plutôt que de s’appuyer sur les « données immédiates de la conscience », procède à une analyse comparée des productions (ou des « œuvres ») de l’esprit dans l’histoire : on ne peut comprendre objectivement les fonctions de l’esprit (parmi lesquelles Meyerson compte par exemple la fonction de personne ou celle de travail), elles même historiquement mouvantes, qu’au moyen d’une telle analyse. Fruteau de Laclos entend non seulement mettre au jour les influences plus ou moins explicites que cette psychologie historique a pu exercer sur les penseurs de son temps et sur ceux qui lui ont succédé. Mais il entend également redorer son blason en montrant toute la pertinence actuelle des discussions et des approches qu’elle a engendrées. On croise ainsi dans cet ouvrage, outre Ignace Meyerson et son oncle Émile, Henri Bergson, Henri Delacroix, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Maxime Chastaing, Arnaud Dandieu, Philippe Malrieu, Henri Wallon, Gilles Deleuze, Marinette Dambuyant, Olivier Revault D’Allonnes, Bruno Latour, Etienne Souriau, Jean-Paul Sartre, François Châtelet, Michel Foucault et d’autres encore...

La psychologie comme discipline autonome et institutionnelle a en effet émergé du mariage plus ou moins heureux entre les sciences expérimentales et cliniques (qui étudient les lésions, les maladies mentales, mais aussi la physiologie de la perception, des rêves, de la mémoire, etc.) et une philosophie de l’esprit qui propose des théories de la conscience, de la mémoire, du langage, de la perception et de l’intentionnalité. L’objectif de ce livre n’est pas de retracer l’histoire de cette émergence, mais d’envisager, à partir d’une rencontre qui n’a pas encore eu lieu mais que l’auteur appelle de ses vœux entre la psychologie d’aujourd’hui et la psychologie historique (de Meyerson), les conditions de l’élaboration d’une psychologie scientifique. À suivre les critères imposés par un certain positivisme qui voudrait réduire son objet au biologique ou aux comportements, cette psychologie historique ne serait pas scientifique. Mais, en tant qu’elle est une science de l’humain, d’autres critères épistémologiques s’imposent à elle ; elle ne peut ignorer les phénomènes sociaux, de langage et de culture propres à son objet. Ce sont entre autres ces critères qu’il s’agit ici de dévoiler.

Ignace Meyerson, le maître oublié de la psychologie historique

La psychologie historique d’Ignace Meyerson constitue pour l’auteur (moyennant quelques aménagements) le paradigme à partir duquel peut émerger cette psychologie scientifique. Pour Meyerson, nous devons analyser les fonctions de l’esprit à partir de ses œuvres. Cette méthode rompt avec le spiritualisme et l’introspection des consciences. Elle est historique car elle n’envisage pas les fonctions de l’esprit comme des catégories figées et universelles (comme le faisaient les philosophes classiques dans leurs analyses de l’imagination, de l’entendement, de la mémoire, etc.). Elle estime que ces fonctions ont une histoire, que cette histoire peut être restituée par l’analyse des œuvres de l’esprit et de l’évolution de ses fonctions dans les œuvres. L’ouvrage montre admirablement en quoi le travail de Jean-Pierre Vernant est une application de cette psychologie historique aux Grecs antiques.

C’est avec Henri Delacroix et son dialogue avec Henri Bergson que débute « l’anamnèse de la psychologie historique » (Partie I), le récit de ses origines philosophiques dans la rencontre entre Bergson et Delacroix, sa naissance avec Meyerson et ses applications diverses chez Vernant, Veyne et Chastaing. On comprend alors que l’enjeu de l’ouvrage est bien un enjeu philosophique, mais qu’il a des conséquences majeures sur la façon de penser l’objet de la psychologie. Cet enjeu n’est pas moindre : il vise à situer la pensée afin de déterminer où le psychologue et le philosophe doivent regarder pour étudier celle-ci. Mais attention, il ne s’agit pas de réifier l’esprit comme ont eu tendance à le faire les philosophies néo-cartésiennes. Il faut trouver les lieux de l’esprit sans l’hypostasier, en faire une réalité autonome. C’est dans cette direction que Bergson pose la première pierre : la pensée s’exprime dans le langage bien qu’elle lui soit incommensurable. Dès lors, si l’on débarrasse le bergsonisme de son vitalisme métaphysique, de son idée d’une continuité vitale entre l’instinct et l’intelligence, il n’y a plus qu’un pas à franchir : « notre hypothèse est que la “psychologie métaphysique” de Bergson a donné lieu, moyennant la médiation de la psychologie philosophique de Delacroix, à une pratique scientifique, à une psychologie objective, qui ne se réduit nullement à un alignement sur le “positivisme” tel qu’il est pensé à la même époque par Théodule Ribot et certains de ses élèves » (p. 36). Sans réduire la pensée à ses expressions, Delacroix pousse à son paroxysme l’externalisme de la pensée : celle-ci s’exprime et se fait entièrement dans le langage ; elle est visible dans les phénomènes sociaux, de culture et de civilisation. Ce qui légitime néanmoins l’existence d’une psychologie à côté d’une sociologie, c’est précisément que la psychologie se concentre sur la façon dont les individus modifient le social, qui n’est dès lors pas pour elle une donnée première : « la pensée, loin d’être seulement produite par les structures, participe au processus de la production et de la structuration » (p. 47). La psychologie des philosophes vise précisément à analyser cette dialectique entre la pensée et les structures pour dévoiler la meilleure théorie possible de son fonctionnement.

Ni phénoménologue, ni structuraliste, mais néanmoins marxiste

« Il n’est pas question de séparer les pôles du sujet et de la culture, de l’esprit et des œuvres, plutôt de les dialectiser » (p. 279-280), voici ce dont le philosophe cherche, par des détours historiques et conceptuels minutieux, à convaincre son lecteur. Il faut donc dépasser le « parallélisme du mental et du socio-économique défendu par Meyerson et Vernant » pour saisir « l’intrication du psychologique et du matériel » (p. 98). La tâche de l’historien de la philosophie est alors de se frayer un chemin entre le refus du psychologique et de l’individuel, tel qu’il est issu du structuralisme des années 1960 et le retour de l’individu (encore très en vogue dans la psychologie contemporaine) dans les années 1980, allant jusqu’à l’ignorance complète de la dimension socio-historique de la psychologie. Mais ce que montre la psychologie historique, et qui lui donne toute son importance pour les penseurs qui en hériteront de près ou de loin, c’est qu’il est possible de faire une psychologie sans individualisme.

 Une telle psychologie trouve sa réalisation dans les travaux de Malrieu et de Revault d’Alonnes. Le premier repense, au moyen d’une psychologie génétique, les processus de personnalisation : le devenir personne n’est pas acquis pour tous, c’est un processus déterminé par des conditions sociales ; pour devenir une personne il faut avoir les moyens d’élaborer un projet de vie, de se singulariser. On reconnaîtra ici le rejet implicite d’un existentialisme qui pose la liberté comme condition première du devenir individuel ; position sur laquelle Sartre reviendra d’ailleurs dans sa dernière période marxiste, celle de la Critique de la raison dialectique. Revault d’Alonnes, à son tour, réhabilite (sans l’y réduire) le rôle du sujet vivant dans le processus de création et d’émancipation des catégories psychologiques et des structures existantes.

La dernière pierre à l’édifice est posée par François Châtelet, disciple discret de Meyerson : il parvient à effectuer avec justesse la synthèse entre marxisme et psychologie historique en s’écartant des « deux branches de [la] “psycho-philosophie” française, la spiritualiste-bergsonienne et la phénoménologique-sartrienne » (p. 251). Il permet alors de repenser les processus de création et de révolution sans référence à un modèle de ceux-ci, au moyen d’une anthropologie historique. Ce que Michel Foucault aurait manqué en partie en faisant d’une histoire qui se voulait « situante » (qui voulait restituer les conditions socio-historiques de l’émergence des institutions et des concepts) une histoire « située » (qui devient elle-même tributaire des catégories et des modèles théoriques propres à son contexte socio-historique) (p. 265) ; oubliant ainsi l’humain derrière les œuvres. Mais son intérêt pour « ce qui se fait » plutôt que pour le « tout fait » (p. 276), associe sans conteste Foucault à la démarche de Meyerson.

Manifeste pour une « psychologie de la libération »

L’ouvrage invite les sciences humaines en général et la psychologie en particulier à se départir d’un certain réductionnisme positiviste et matérialiste ; réductionnisme qui ignore la différence entre l’esprit et la nature et considère le statut des sciences humaines comme temporaire, voué à être remplacé par les sciences de la nature. Il défend au contraire un type de scientificité propre à ces sciences humaines, qui se trouve dans la bonne articulation entre les individus et les structures. Cette bonne articulation ne peut qu’être historique, car l’évolution des individus et des structures ne peut être pensée que par l’examen de la façon dont, au cours de l’histoire, les structures façonnent les individus et les individus modifient les structures. Cet examen est ainsi nécessairement situé, historiquement, mais aussi culturellement et socialement : il mêle donc des analyses historiques, anthropologiques, psychologiques et philosophiques.

Il faut mettre en œuvre, selon l’auteur, une « psychologie de la libération » plutôt que « de la liberté ». La première, héritière de l’existentialisme, est une psychologie bourgeoise qui ne pense pas les conditions structurelles et sociales de l’émergence de la liberté. Mais la seconde ne se réduit cependant pas à l’étude de ces conditions structurelles et sociale : « la simple compréhension des structures de la domination » ne suffit pas à rendre possible l’individualisation ou la création (p. 288). Il faut une psychologie capable à la fois de rendre compte des structures de domination et de les critiquer pour « libérer l’inventivité » (p. 284) ; « une psychologie qui, forte du sens et de la vérité de la structure, et consciente de l’illusion idéologique produite par la psychologie individualiste, en tire les conséquences pour opérer l’épanouissement des sujets en encourageant une égalisation libératrice » (p. 289).

Cette utopie libératrice a le mérite de faire prendre conscience au lecteur qu’il existe et a existé des possibles d’une psychologie scientifique non-réductionniste. La question qui reste en suspens et qui mériterait un traitement à part est celle de savoir quelles seraient les modalités de mise en pratique d’une telle psychologie. Comment rendre compatible cette psychologie de la libération avec la psychologie institutionnelle d’aujourd’hui et avec l’ensemble des structures de recherche et de soin qui l’encadre ?

par Valérie Aucouturier , le 28 février 2013


Pour citer cet article :

Valérie Aucouturier, « La psychologie libérée », La Vie des idées, 28 février 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-psychologie-liberee.html

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