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La récente percée de l’extrême droite bouleverse l’équilibre politique en Allemagne. Par son racisme, elle illustre les insuffisances de la dénazification à l’Est et de l’introspection historique à l’Ouest. Rendez-vous aux prochaines élections, en 2021.

Même si les liens entre la France et l’Allemagne sont innombrables, les deux pays se connaissent finalement très mal, et les commentaires de la presse française à propos des élections qui se sont tenues le 24 septembre 2017 en Allemagne en fournissent un nouvel exemple. Difficile, en écoutant uniquement les échos de ces élections en France, de comprendre quelle est réellement cette nouvelle extrême droite allemande, le type de discours et de rapport à l’histoire qu’elle porte.

L’extrême droite au Parlement allemand

Le parti AfD (Alternative für Deutschland, Alternative pour l’Allemagne) a obtenu 12,6 % des voix, soit une progression de 7,9 points par rapport aux dernières élections en 2013. Ce score, au-delà des sondages les plus pessimistes, va permettre à cette formation politique d’extrême droite d’être représentée au Parlement allemand, avec 94 députés.

C’est une première : grâce à la règle des 5 % adoptée en 1949 pour tirer les leçons de l’échec de la République de Weimar, un parti ne peut avoir de députés que s’il obtient 5 % des voix ou 3 mandats directs, et aucune formation d’extrême droite n’avait rempli ces critères jusqu’à ce 24 septembre 2017. Cette entrée au Bundestag va avoir des conséquences concrètes, notamment sur le plan financier : l’AfD va recevoir environ 16 millions d’euros d’argent public par an, un chiffre calculé sur la base du nombre de ses élus.

Si l’on regarde de plus près le score de l’AfD, la différence entre les nouveaux Länder (l’ex-RDA) et le reste de la RFA saute aux yeux : à l’Est, 21,5 % des citoyens (26 % des hommes et 17 % des femmes) ont voté pour ce parti, tandis qu’à l’Ouest ce sont « seulement » 14 % des hommes et 8 % des femmes. En Saxe, l’AfD est même le premier parti, avec 27 % des voix ; elle devance de quelques voix la CDU d’Angela Merkel, le Parti des chrétiens-démocrates.

Les sondages montrent que l’AfD a pris des voix à tous les partis sans exception, et notamment à la CSU, le Parti chrétien-social bavarois très conservateur, et à Die Linke, le Parti à la gauche du SDP réunissant le PDS, héritier du Parti communiste au pouvoir en RDA et les sociaux-démocrates déçus par la politique économique libérale menée par Schröder.

Mais l’essentiel des voix vient des abstentionnistes : l’AfD a convaincu 1,2 million de citoyens, qui n’avaient pas l’habitude de voter, de se rendre aux urnes pour la première fois, notamment dans la tranche des 35-44 ans, et surtout chez les chômeurs, les ouvriers et les employés. L’AfD y a vu une dynamique lui permettant d’affirmer, sur la chaîne de télévision MittelDeutscher Rundfunk (MDR), que ces élections n’étaient qu’un premier pas sur le chemin qui la mènerait au gouvernement, lors des prochaines élections en 2021.

Rapport décomplexé au nazisme

Pourtant, la campagne électorale de l’AfD a multiplié les provocations, qui auraient dû justifier que les électeurs allemands se détournent d’un tel parti.

Alexander Gauland, qui a mené la campagne aux côtés d’Alice Weidel, a par exemple affirmé que l’Allemagne pouvait « être fière de ce qu’avaient fait les soldats allemands pendant les deux guerres mondiales » [1]. Il a déclaré à un journaliste, à propos du joueur noir de l’équipe de football allemande, Jérôme Boateng, que « les gens le trouvent bon comme joueur de foot, mais n’aiment pas avoir un Boateng comme voisin ». Il a proposé de « renvoyer en Anatolie » la secrétaire d’État sociale-démocrate à l’intégration, Aydab Özoguz, en employant le mot « entsorgen », qui est en fait plus proche de « déporter » que de « renvoyer », et signifie littéralement « se débarrasser de ».

Quant à Beatrix von Storch, la vice-présidente de l’AfD, elle a carrément proposé, lors d’une déclaration officielle en 2016, que les policiers allemands qui travaillent aux frontières soient autorisés à tirer sur les migrants illégaux, y compris sur les enfants. On pourrait multiplier les exemples. Le point commun à toutes ces prises de position terrifiantes est un rapport totalement décomplexé au passé nazi de l’Allemagne.

Il ne s’agit pas d’un hasard si les meilleurs scores de l’AfD se font dans l’ex-RDA. Il y a bien sûr le fait que le chômage et la précarité dans l’emploi y sont plus répandus qu’à l’Ouest. Mais il y a aussi des raisons historiques : dès le 26 février 1948, l’administration militaire soviétique a officiellement mis fin à la dénazification dans sa zone d’occupation. Avec l’accord de Moscou, un Parti national-démocrate d’Allemagne a été créé dans la future RDA, qui a existé jusqu’en 1990. Il comptait parmi les partis dits Blockparteien, dans la logique de fausse concurrence organisée par le SED, afin de justifier la tenue d’élections.

Ce National-demokratische Partei Deutschlands (NDPD) a été fondé dans le but d’accueillir les anciens cadres du parti nazi (NSDAP), les anciens officiers de la Wehrmacht et certains prisonniers de guerre de retour en RDA. Il disposait de 52 députés, de sa propre maison d’édition, Die Nation, et même d’un journal éponyme, qui a paru sans discontinuer tous les deux mois. Au SED, le parti au pouvoir en RDA, les anciens cadres du NSDAP étaient également présents, en sorte que l’extrême droite n’a jamais cessé d’exister en RDA [2].

De plus, dans la mesure où cet État était fondé sur le mythe de l’antifascisme et sur la célébration des héros communistes de la résistance contre Hitler, aucun travail sérieux de réflexion sur le national-socialisme n’a été entrepris, aucune introspection critique, comme celle qui a eu lieu en RFA.

Un déficit d’introspection critique

Ce refus de se pencher sur le passé a connu des exceptions notables, mais il n’en demeure pas moins que ce mythe fondateur de l’antifascisme a été dominant. Il explique d’ailleurs à lui seul le choix de certains artistes et intellectuels de s’installer en RDA après la fin de la Seconde Guerre mondiale, afin de montrer au monde entier, après les crimes nazis, qu’une société socialiste, sans exploitation de l’homme par l’homme, était possible. Une femme comme Christa Wolf a adopté dès le départ ce regard sur le projet de société est-allemand.

La dénazification trop vite abandonnée en zone d’occupation soviétique et le positionnement particulier de la RDA sur le passé national-socialiste (« nous n’avons rien à voir avec cela, nous étions en tant que communistes à l’avant-garde de la résistance contre Hitler ») ont eu des conséquences très concrètes. Jana Hensel, née en 1976, raconte par exemple dans son ouvrage Zonenkinder [3] que, quelques années après la chute du Mur de Berlin, elle s’est retrouvée à un dîner avec des étudiants ouest-allemands, qui racontaient tous avoir eu des grands-parents, un grand-oncle, des voisins, membres du NSDAP. Et elle s’est rendu compte qu’à sa connaissance, personne, ni dans sa famille, ni dans son entourage, ni dans les familles de ses amis de l’école, n’avait eu le moindre lien avec le Parti hitlérien.

Or le problème est que ce déficit d’introspection critique concerne maintenant aussi l’Allemagne de l’Ouest. Juste après l’unification, et pendant toute la décennie 1990, ce travail de retour sur le passé a connu un véritable boom : une exposition sur la Wehrmacht en 1995 a montré pour la première fois que, contrairement à ce que l’on avait pensé, les mains de l’armée allemande n’étaient pas restées propres — loin de là — et que des exactions tout à fait semblables à celles des SS avaient été commises, notamment sur le front de l’Est.

La parution en 1996 du livre de Daniel Goldhagen, professeur à Harvard, Hitler’s Willing Executioners. Ordinary Germans and the Holocaust (Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’Holocauste) [4] a également suscité de nombreux débats au sein de l’espace public allemand. L’ouverture des archives de la Stasi, dès 1990, et d’autres éléments, ont également contribué à nourrir la réflexion sur la responsabilité collective des Allemands dans les deux dictatures successives.

Stabilité politique ou manque d’imagination ?

Mais, depuis les années 2000, tout ceci tend de plus en plus à disparaître, et l’arrivée d’Angela Merkel au pouvoir en 2005 a apporté un élément nouveau : la chancelière a en effet décidé de gouverner avec les sociaux-démocrates, dans le cadre de ce que l’on appelle en Allemagne une « grande coalition », de sorte que le débat gauche-droite, qui normalement est structurant dans une démocratie, ne pouvait plus s’exprimer librement.

Cette grande coalition a existé sans discontinuer depuis 2005, à l’exception de la période 2009-2013. De cette façon, un espace a été ouvert pour des discours radicaux comme celui de l’AfD, qui a fondé une partie de son discours sur le besoin de renouvellement et l’idée que tous les partis politiques traditionnels avaient le même programme.

Il est incontestable que la vie politique de la RFA a été caractérisée par une très grande stabilité. Entre 1949 et 1966, les chrétiens-démocrates restent au pouvoir, puis, à partir de 1969 et jusqu’à l’arrivée de Kohl, ce sont les sociaux-démocrates. Kohl reste 14 ans à la chancellerie, Merkel est chancelière depuis 12 ans. Dans aucun autre pays européen, on n’observe une stabilité comparable.

En septembre 2017 dans Le Monde, Emmanuel Droit a publié une tribune intitulée « Les Allemands s’ennuient et ils aiment ça ». Il insistait sur l’atonie de la campagne électorale et sur le fait que les Allemands, qui ont beaucoup souffert et surtout beaucoup fait souffrir au XXe siècle, ont aujourd’hui la volonté de se mettre « en retrait de l’Histoire ». Mais le problème est, selon lui, qu’ils le font au pire moment, au moment où l’extrême droite monte partout en Occident et où il faudrait de l’imagination pour relancer la démocratie et la construction européenne.

De ce fait, un boulevard a été laissé à l’AfD, qui a utilisé la rhétorique traditionnelle de l’extrême droite : l’opposition au « système », sans que l’on ne sache exactement ce que ce mot recouvre ; la méfiance vis-à-vis des « élites » et des intellectuels ; le discours critique envers les médias, tout en utilisant ces derniers à leur profit (le Bild a publié ces dernières semaines un nombre impressionnant de fake news concernant de faux cas d’agressions sexuelles de jeunes femmes blondes par des demandeurs d’asile, démenties dans le numéro suivant en tout petits caractères, voire pas démenties du tout).

Migrants et musulmans

Le discours agressif de l’AfD s’est centré principalement sur l’islam, depuis la crise des migrants en 2015, qui a représenté à cet égard un tournant. Fondée en 2013 comme un parti libéral et eurosceptique, l’AfD est devenue à partir de 2015 un parti d’extrême droite, sur le modèle du FPÖ autrichien.

Lorsqu’un journaliste a demandé à Alice Weidel, à la tête de la campagne de l’AfD, son opinion sur le « mariage pour tous » au moment du débat qui a précédé son adoption par le Bundestag en juin 2017, elle s’est déclarée contre, alors qu’elle-même vit avec une femme (une Suissesse d’origine sri-lankaise) avec qui elle élève deux enfants adoptés. Elle a justifié cette contradiction en affirmant que débattre du « mariage pour tous » n’a aucun sens alors que « des millions de musulmans pour qui l’homosexualité est un crime arrivent et menacent notre liberté ». On retrouve ici un élément récurrent dans la rhétorique de l’AfD : la présentation délibérée de l’Islam comme une culture archaïque et homophobe.

L’argumentation de l’AfD repose par ailleurs sur le postulat d’une incompatibilité entre la « sauvegarde de l’identité nationale allemande » et l’arrivée de migrants. Les affiches électorales du parti étaient à cet égard particulièrement révélatrices : un ventre de femme blanche enceinte et le slogan « Les nouveaux Allemands ? Nous les faisons nous-mêmes ».

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L’affiche la plus triste et inquiétante est sans doute cette photo de trois Bavaroises en robe traditionnelle, avec pour sous-titre : « La diversité des couleurs ? On l’a déjà. » Difficile de montrer moins d’empathie envers les migrants, en mettant sur un pied d’égalité des robes colorées et des couleurs de peau.

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Ce constat très sombre ne doit pas faire oublier que 87 % des électeurs allemands ont voté contre l’AfD. Entre les deux tours de l’élection présidentielle française, la peur que Marine Le Pen soit élue était très présente en Allemagne, peut-être même plus qu’en France.

Il existe donc des raisons d’espérer que cette brèche ouverte dans le consensus autour des valeurs fondamentales de la Constitution allemande, de la lutte contre le racisme et de la défense du droit d’asile, restera un épiphénomène, et que l’AfD ne finira pas par s’installer au sein du paysage politique, comme le FPÖ en Autriche.

Pour citer cet article :

Élisa Goudin, « La nouvelle extrême droite allemande », La Vie des idées , 28 novembre 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-nouvelle-extreme-droite-allemande.html

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par Élisa Goudin , le 28 novembre

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Notes

[1Le journal Die Zeit relate ses propos en les remettant dans le contexte de l’idéologie propre à l’AfD qui réclame que l’on mette « un point final au national-socialisme ».

[2Pour une synthèse des archives disponibles sur cette question, voir une publication de l’organisme chargé de l’étude des archives de la Stasi : Walter Süß, Zu Wahrnehmung und Interpretation des Rechtsextremismus in der DDR durch das MfS, Analysen und Berichte, Bundesbeauftragte für die Unterlagen des Staatssicherheitsdienstes, 1993.

[3Jana Hensel, Zonenkinder, éditions Rowohlt, 2004.

[4Daniel Goldhagen, Hitler’s Willing Executioners, Vintage Books, 1996.



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