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Alors que la prison est censée être un espace de non-circulation, une ethnographie fait ressortir les hiérarchies sociales que les objets et l’argent créent dans un espace confiné.

Ce texte, qui fait allusion à des crimes et à des peines de prison, ne porte pas sur la criminologie. Il ne prétend pas, non plus, collaborer avec la justice. Les noms et lieux ont été modifiés pour des questions d’anonymat et de protection.

Ce texte est une recherche collective menée entre 2009 et 2013 dans la province de Buenos Aires, Argentine. Certains auteurs ont préféré garder l’anonymat et ne pas signer l’article. Parmi les auteurs : Alexandre Roig, Acerbi, Jesus Cabral, Waldemar Cubilla, Mario Cruz, Ángel Iñiguez, Oscar Lagos, Martín Maduri, Ernesto Paret, Pabo Rosas, Pablo Tolosa.

Le propre de l’univers carcéral est la suspension paradoxale des droits, jusque dans les échanges. Dans cette prison, ni l’argent, ni le commerce sont autorisés. Pourtant ils existent. Dans cette unité X de haute sécurité, les échanges sont nombreux au sein et entre les douze pavillons, où vivent quelques 480 internes et environ cent gardiens de prison. Comme argent, plusieurs biens sont utilisés comme moyen de paiement et unité de compte : les cartes téléphoniques, pour portables et fixes, les joints d’un gramme de marijuana, appelés finitos et quelques produits pharmaceutiques. La prison se constitue ainsi en un univers d’échange dense et complexe. Dense, par les multiples interactions que produit ce groupement dans un espace réduit. Complexe, parce que coexistent des logiques contradictoires et paradoxales, où les murs sont strictement des frontières : ce qui sépare et ce qui laisse passer.

L’interdiction de la monnaie et du commerce en prison n’empêche donc pas la constitution d’une vie monétaire et commerciale. Ce cas permet surtout de montrer que l’existence d’un moyen de paiement dépend du système de hiérarchisation des personnes et des choses, c’est-à-dire de son système de valeurs.

La majorité des biens sont introduits par les visiteurs, ou obtenus par les échanges avec les gardiens de prison. Si nous constatons une certaine stabilité dans le type d’objets échangés, en revanche, la dynamique des monnaies utilisées, comme moyen de paiement et unité de compte au cours des quatre années de l’enquête, a connu des modifications quant à sa hiérarchisation et à sa valorisation.

La revalorisation de « transa » (trafic de drogues)

Lorsque nous avons commencé cette recherche, le commerce n’avait pas bonne presse. « Ça ressemble trop au trafic de drogues, et ici les « transa » ne sont pas bien vus. Aujourd’hui ils trafiquent tous. Avant tu pouvais échanger et tu étais dans la logique du don. Aujourd’hui tu vends et ce n’est pas mal vu. Les choses ont beaucoup changé ces derniers temps » (commentaires d’Oscar « Mosquito » Lagos, 2009). Cette observation rend compte d’une modification des références morales, de ce qui est permis et de ce qui ne l’est pas, objectivées dans les bagarres pour occuper des positions de domination.

De fait, selon ce qui apparaît dans les discussions de groupe, l’univers carcéral est un monde hiérarchisé, qui s’ordonne selon un principe général fondé sur les formes que prennent le « courage », la « bravoure », une certaine masculinité. La démonstration de la concrétisation de ces valeurs passe strictement par la possibilité de se mesurer aux autres. En haut de l’échelle se trouve le « limpieza ». En bas, on trouve le « gil ». La définition de la position passe, entre autres attributs, par pouvoir « pararse de manos » c’est-à-dire se battre en général avec une « faca », lame conçue artisanalement. C’est une pratique de régulation de la violence, dans laquelle la mort est possible, mais peu fréquente. Dans les pavillons nommés de population (distincts des pavillons des petits frères (protestants), des pavillons d’étudiants, de travailleurs, etc.) on voit clairement ce processus de hiérarchisation.

Dans la représentation du personnel pénitentiaire et des internes l’habitant de population apparaît beaucoup plus dangereux que les autres. C’est un lieu où la définition du « limpieza » se fait justement en se mesurant.

Les éléments qui servent à la hiérarchisation sont l’ancienneté, la récidive et le type présupposé de délit commis. Dans ce sens le « chorro  » (voleur) a des connotations positives associées la masculinité, la fidélité, l’adresse, la bravoure et la virilité. À l’opposé on a la figure du « gil ». Cela désigne quelqu’un qui est accusé pour trafic de drogue ou pour un homicide non relié à un acte délictueux. Les valeurs associées au « transa » sont la malice, l’infidélité, l’inaptitude, la couardise et la faiblesse. (Notes des discussions de groupe, 2012, voir aussi Miguez, 2008).

Au début de l’enquête dans l’unité X, la hiérarchie sociale à l’intérieur de la prison était absolument dominée par le « chorro » (voleur). À tel point que les « transas » (dealeurs) ne pouvaient pas « pararse de manos » ou se mesurer. Celui qui peut ou ne peut pas se battre, celui qui peut ou ne peut pas s’affronter avec les « lames », implique qui peut se hiérarchiser ou non et qui peut se battre pour des postes ou des positions dominantes. Aujourd’hui comme avant, il est interdit à un violeur de se « mesurer », il ne peut même pas « pararse de manos ». Il est strictement en dehors de toute possibilité de hiérarchisation à l’intérieur du milieu carcéral. Il est un « hors du monde » comme l’individu dans la société de castes décrite par Dumont (1966).

Cette brève description nous mène à l’univers théorique dumontien. Nous sommes face à une valeur dominante : la bravoure, le courage. La définition de la hiérarchie, strictement d’après Dumont (1966, 1977, 1983), englobe des contraires. Ces contraires sont justement le contraire des valeurs qui s’ordonnent autour de la figure du « chorro » (voleur) et du « transa » (dealeur). Le « chorro » c’est celui qui prend des risques. Le « transa » c’est celui qui commerce. Le « chorro » ne respecte pas la propriété privée, alors que le « transa » est un commerçant qui protège la propriété privée. Le « chorro » est contre la police, le « transa » s’arrange avec la police. C’est-à-dire que nous sommes réellement dans un univers dialogique, dans lequel opère la figure dumontienne comme production de hiérarchies des personnes.

La possibilité pour les « transa » de se hiérarchiser, toujours interdite aux violeurs, s’est produite en même temps que le développement du commerce et l’apparition de nouvelles monnaies. Sans pouvoir établir, toutefois, une relation de causalité, nous pouvons du moins marquer la coexistence de deux processus, la revalorisation du commerce et la hiérarchisation du « transa » face au « chorro ».

La coïncidence entre se mesurer physiquement, se mesurer au travers du conflit violent et la figure de la monétisation comme unité de mesure, nous semble intéressante. Nous pouvons envisager l’hypothèse qu’il existe une corrélation entre l’accès du "transa" à la hiérarchisation, même si c’est dans une position subalterne, et la légitimité du commerce et la monétarisation des échanges. En d’autres termes, la modification de l’univers moral se traduit par un ordonnancement monétaire en même temps que le système monétaire objectivise les transformations dans l’ordre des valeurs. Pour travailler cette conjecture, nous proposons de décrire, à présent, l’ensemble des monnaies qui circulent dans l’unité étudiée.

La pluralité monétaire

Pour l’exprimer de façon synthétique, le déplacement de l’ordre moral, qui a permis au « transa » de se mesurer, a impliqué une modification de la hiérarchie des valeurs qui se traduit par l’apparition de nouveaux signes de richesse. Un interne nous disait un jour : « Aujourd’hui je n’ai pas de joint mais demain je suis riche ! » Sa richesse allait arriver dans le « porte-monnaie en cuir » (allusion au fait que lors des visites, de la drogue et autres biens peuvent être introduits dans le vagin ou dans l’anus). Cette relation à la richesse implique effectivement la possibilité d’obtenir avec la drogue d’autres biens. Dans certains cas prévaut une logique d’échange non monétisé qui s’apparente au troc. Dans ces cas, il n’y a pas d’unité de compte et le bien ne se transforme pas en moyen de paiement. Nous entendons, dans ce sens, qu’il y a monnaie lorsqu’il y a unité de compte qui transforme un bien en moyen de paiement. Cette définition, que nous reprenons de la perspective régulationiste sur la monnaie (Théret, 2008), permet d’identifier, au moins, trois moyens de paiement qui donnent lieu à des processus de comptage : le joint, les cartes téléphoniques et l’argent. Le monde du téléphone occupe une place de prédilection sur laquelle nous nous attarderons en premier lieu.

Le monde du téléphone
Il y a trois téléphones. Le premier sous le Christ de la salle à manger. Deux autres téléphones, au fond du couloir, un de chaque côté des huit cellules. Un câble sort de chaque téléphone et se distribue, comme un rhizome, dans chaque cellule. À partir de vingt heures, au moment où les tarifs téléphoniques diminuent, commence un système d’appels. Selon un principe de circulation, avec des tours de trente minutes par cellule, c’est-à-dire quinze minutes par prisonniers, le téléphone passe de cellule en cellule. Il faut quatre heures pour que tout le monde puisse parler. Chaque jour le circuit débute par une cellule différente. Les appels se font, dans les cellules, à l’aide d’un appareil fixe qui se connecte manuellement à des câbles dénudés.

Jusqu’il y a peu de temps, la régulation de l’utilisation du téléphone pouvait être conflictuelle. Depuis l’apparition des téléphones portables, bien qu’interdits, les conflits ont diminué. Aujourd’hui près de 90% des détenus possèdent des portables. Pour appeler à partir du fixe ou des portables, on utilise des cartes téléphoniques prépayées. Elles peuvent être introduites librement en tant que plastique lors des visites, ou bien sous la forme de numéros transmis de vive voix, de façon immatérielle.

Mais les cartes téléphoniques ne se limitent pas seulement aux appels, elles se convertissent, le temps d’un échange, en argent. La valeur nominale de la carte ou le solde en pesos se convertissent en unités de compte et en moyen de paiement nécessaire pour communiquer avec le « dehors ».

Le problème de prix
Nous avons établi en 2012 une série de correspondances entre les valeurs des biens dans la rue et celles en prison selon trois moyens de paiements, la monnaie-téléphone, le joint (finito) et l’argent de cours légal.

Tableau 1 : Comparaison de prix à l’intérieur et à l’extérieur de la prison en fonction de différentes monnaies.

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Dans le registre antérieur, exception faite de la pierre de marijuana, il n’y a pas de correspondance entre le prix interne et l’externe, constatant, de fait, que les valeurs internes sont bien plus basses que les valeurs à l’extérieur. Cette différence de prix, ou autrement dit le taux de change entre la monnaie interne et la monnaie externe, profite à certains. Pepe stocke au sein de la prison des pantalons « jeans » qu’il donne à son épouse lors des visites. En prison, ils coûtent trois joints et sa femme les revend dans la rue 100 ou 150 pesos, c’est-à-dire avec un taux de change qui lui est très favorable et qui construit la notion de frontière. Elle les vend ainsi en générant un gain net. La seule correspondance identifiée entre le prix de la rue et le prix de la prison, c’est justement la marijuana qui fonctionne comme une espèce de référence pour voir les équivalences entre les biens. Dans la rue 25 grammes de marijuana valent plus ou moins cent pesos, ce qui signifie qu’un joint vaut quatre pesos, un équipement de sport qui dans la rue coûte de 500 à 800 pesos revient en prison à dix joints, c’est-à-dire l’équivalent de 40 pesos.

D’un point de vue commercial, le différents processus de valorisation des marchandises produisent un taux de changes que, de fait, Pepe et son épouse savent mettre à leur profit. Mais, en même temps, cela rend compte, sauf dans le cas de la drogue, d’une logique spécifique de production de valeur. Dans ce sens, les objets n’ont pas une valeur, à priori, l’objet arrive d’une certaine façon « sans références ». Dans la majorité des cas, cela est dû au fait que les objets proviennent du vol ou du « don » des visiteurs et, par voie de conséquence, ils n’ont pas d’ancrage dans une comptabilité fixe, mais dans un système qui est construit ad hoc. C’est ainsi que les valeurs des objets varient en fonction des positions occupées par ceux qui les échangent. Le « limpieza » ne paye pas la même chose que le « gil ». Le moment où se fait l’échange produit également des valeurs différentes. Les prêts de cartes téléphoniques sont plus chers les veilles de fin de semaine qu’au début de la semaine. Les transactions ne peuvent pas être pensées strictement comme des sphères marchandes dans le sens de leur impersonnalité (Weber et Dufy, 2008). Elles doivent être pensées comme des transactions marquées par les relations de pouvoir et, à la fois, par les processus de commensuration ad hoc, des biens sans référence particulière. Du fait que les objets arrivent « sans prix », on construit une évaluation, comme nous le disions, qui se réfère au moment et à la position hiérarchique, mais aussi au type de monnaie utilisée, comme nous pouvons l’observer.

La monnaie téléphone, ainsi que le joint, fonctionnent comme des monnaies corrosives, c’est-à-dire que ces biens sont, par moments, des monnaies et, par d’autres, consommés, ils reviennent à leur état de marchandises (Blanc, 1998 ; Gresell 1948). Cela implique peu de thésaurisation et un niveau très bas d’accumulation. La monnaie fonctionne alors réellement comme unité de compte et moyen de paiement et non comme réserve de valeur. Cette fonction est remplie par d’autres objets tels que les basquets par exemple.

Conclusion

L’apparition du joint en tant que monnaie est un élément d’une modification du système de valorisation de l’ordre carcéral. Une monnaie est née, le « joint » en même temps qu’un sujet, le « transa » (dealeur), est moralement habilité à se battre avec des lames et à jouer le jeu de la hiérarchisation. Cette modification de la position du « transa » est relative à une modification à l’intérieur de l’ordre délictueux.

La pluralité monétaire du monde carcéral révèle une richesse de sociabilité qui permet la coexistence de logiques sociales, celles du « chorro » et celles du « transa ». Mais, surtout, elle montre comment un groupe social peut avoir divers processus de valorisation, déterminés non seulement par l’origine ou l’usage de l’argent, suivant la théorie du marquage moral de l’argent (Zelizer, 1994), mais aussi par le positionnement dans la hiérarchie sociale de ceux qui échangent.

Ce choc entre mondes moraux apparemment contradictoires, mais qui se mettent en cohérence lorsque l’on fait preuve de « courage » ou d’une certaine « solidarité », se traduit par la création et la circulation d’une monnaie comme le joint. Cette apparition réfère justement au problème classique des théories sur la monnaie qui se demandent « de quoi la monnaie est le signe » ? (Orléan, 2011). Ce que ce travail questionne, d’un point de vue théorique, est l’idée que la monnaie fonctionne comme représentation de la valeur des objets échangés mais comme expression d’un rapport de force. Dans ce cas, les monnaies ne permettent même pas d’opérer comme des équivalents sur la logique de production du prix, puisqu’il n’y a pas de principe commun entre toutes les monnaies qui circulent dans la prison.

Ces observations équivaudraient à dire que plusieurs mots peuvent désigner la même chose, sans que ces mots soient stabilisés. Évidemment, il faut préciser que cela nous mènerait à l’impossible du langage et de la communication. Alors, ce n’est pas dans une théorie de la monnaie, comme signe de l’équivalent, que nous trouverons un soutien à la possibilité d’interpréter le processus décrit. Suivant les travaux de Marie Cuillerai (2014), les pistes s’ouvrent plutôt du côté de la substitution et du simulacre, tels que l’évoquent Foucault et Klossowski.

« La définition de la monnaie comme un simulacre évite la déviation possible vers une identification substantielle de la valeur et autorise à penser un échange qui met en question la relation entre signe et valeur, parce qu’il déconnecte l’échange monétaire de la sphère de la circulation des marchandises pour le maintenir sur le plan de la circulation des relations sociales. Le simulacre peut alors s’entendre comme un élément constitué dans l’immanence des relations sociales, étranger à toute notion substantielle de la valeur (…). » (Cuillerai, 2014 : 15).

Cette perspective semble puissante pour l’ethnographie économique pour ouvrir des pistes de réflexion sur le problème de la valeur. En effet, la prison, où la commensurabilité est séparée de toute idée de valeur intrinsèque de la marchandise échangée, peut être une forme pure qui permette de penser la valeur dans l’économie générale. L’origine du bien, qui arrive « sans prix », nous éloigne d’une comptabilité productive pour nous rapprocher d’une valorisation propre aux relations de force et à l’économie morale du monde carcéral. Le simulacre n’est justement pas la représentation de l’équivalent mais bien « le jeu des forces en présence » (ibid : 22). En ce point, il permet d’expliquer que chaque monnaie puisse simuler de différentes façons le même objet – loin de l’équivalence – et que les monnaies puissent naître ou mourir en fonction des personnes présentes et de leur valorisation morale.

Aller plus loin

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Pour citer cet article :

Alexandre Roig, « La monnaie des prisons. La hiérarchie monétaire dans un univers carcéral », La Vie des idées , 1er février 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-monnaie-des-prisons.html

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par Alexandre Roig , le 1er février

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