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La maison Wittgenstein

À propos de : L. Wittgenstein, P. Engelmann, Lettres, rencontres, souvenirs, éditions de l’Eclat.


La correspondance de Wittgenstein avec l’architecte Paul Engelmann jette un éclairage singulier sur l’auteur du Tractatus logico-philosophicus. On y entrevoit l’univers viennois qui a marqué la première période du philosophe.

Recensé : Ludwig Wittgenstein – Paul Engelmann, Lettres, rencontres, souvenirs, sous la direction d’Ilse Somavilla, traduit de l’allemand par François Latraverse, « Philosophie imaginaire », éditions de l’Eclat, janvier 2010, 253 pages, 28 €.

L’intérêt pour Ludwig Wittgenstein, disparu en 1951, en laissant en tout et pour tout derrière lui un unique livre : le Tractatus logico-philosophicus, s’est largement porté au-delà de ses seuls écrits, comme en témoignent plusieurs ouvrages, voire certains films, inspirés par la singularité de sa personne et l’attrait qu’il a exercé sur une bonne partie de ceux qui l’ont connu ou rencontré. Les documents qui en témoignent, et contribuent ainsi à nourrir une approche de type biographique voire hagiographique de son œuvre, se sont multipliés avec les années, de sa correspondance à ses carnets ou aux souvenirs de conversations qui ont été rendus publics après sa mort.

Ce recueil de la correspondance que Wittgenstein eut avec l’architecte Paul Engelmann de 1916 à 1937 vient prendre place parmi les documents et témoignages qui font désormais partie de la littérature sur Wittgenstein. Edité par Ilse Somavilla, il complète et enrichit un ouvrage plus ancien initialement publié par Brian McGuinness, en lui ajoutant plusieurs lettres de Engelmann lui-même et de la mère de celui-ci, ainsi qu’un ensemble de textes, intégrés à l’appareil critique, provenant du fonds Engelmann. Un « mémoire », rédigé par Paul Engelmann, plusieurs années plus tard, alors qu’il avait quitté l’Autriche pour la Palestine, complète l’ensemble de ces matériaux, à partir de souvenirs de conversations qui datent essentiellement de la période ayant précédé le retour de Wittgenstein à Cambridge en 1929.

L’autre face du Tractatus ?

Cette période de la vie de Wittgenstein correspond pour l’essentiel à celle des présentes lettres, marquée par la rédaction du Tractatus et la guerre, le retour à Vienne, les années passées comme instituteur en Basse-Autriche, la construction d’une maison pour sa sœur Margarete (Gretl) et la rencontre avec Moritz Schlick, fondateur du Cercle de Vienne en 1926. Années riches s’il en fut, tant au regard de tout ce que Wittgenstein a alors vécu que pour l’évolution ultérieure de sa philosophie. De « philosophie », toutefois, il est assez peu question dans ces lettres. Engelmann consacre certes une partie de son « mémoire » au Tractatus, il fait également état de ses discussions avec Wittgenstein à l’époque de l’élaboration de l’ouvrage, mais le contenu des lettres est autre. Il porte le plus souvent sur des questions plus personnelles où se manifestent les goûts de Wittgenstein, par exemple en poésie et en littérature, ses aversions et ses tourments, d’ordre moral ou religieux, ou ses difficultés avec les éditeurs au moment où il aspire à faire publier son Tractatus.

Sous tous ces rapports, l’amitié qui s’était nouée entre Engelmann et lui, a manifestement joué un rôle qui rappellera la propension qu’avait Wittgenstein à préférer la compagnie et l’intimité de personnes extérieures à la philosophie. Engelmann raconte dans le livre comment il fit la connaissance de Wittgenstein à Olmütz, sa ville natale, où Wittgenstein, alors soldat, était à la recherche d’une chambre. Il lui apportait les salutations d’Adolf Loos, dont Wittgenstein avait fait la connaissance à Vienne, et dont Engelmann avait été l’élève. Ce n’est que plusieurs années plus tard, en 1925, que Engelmann reçut une première proposition de Maragarethe Stonborough pour la construction d’une maison, et ce n’est qu’après quelque temps encore que Wittgenstein lui-même se lança avec Engelmann dans ce projet, après que sa sœur l’en eut persuadé.

Le contexte viennois

La construction de cette maison occupa Wittgenstein de 1927 à la fin de 1928, date qui fut celle de son retour à la philosophie. Durant ces deux années, Wittgenstein et Engelmann collaborèrent de manière étroite et ils eurent amplement l’occasion d’échanger des idées sur des sujets qui excèdent à la fois les problèmes de la construction de la maison et ceux qui recommençaient à intéresser Wittgenstein lorsqu’il prit contact avec Moritz Schlick et le tout nouveau Cercle de Vienne. Paul Engelmann était un esprit curieux et attentif dont les goûts et les intérêts – au-delà de son métier d’architecte – communiquaient avec ceux de Wittgenstein, précisément sur des sujets que le Tractatus tenait à l’écart. C’est tout l’intérêt de ces lettres, et des témoignages ou des documents qui les accompagnent dans la présente édition, que de les voir s’exprimer librement. D’une certaine manière, ils offrent comme un aperçu de la face cachée du Tractatus et ils en révèlent une dimension sur laquelle Wittgenstein lui-même a beaucoup insisté au moment où, par exemple, il tentait de convaincre Ludwig von Ficker, alors directeur du Brenner, de le publier. Si une chose est sûre, toute spéculation sur ce sujet mise à part, c’est que les questions touchant à la religion, à l’art et à la poésie y occupent une place qui donne de Wittgenstein une tout autre image que celle d’un homme exclusivement préoccupé par « Le Problème » de la logique. Comme certains passages de ses Carnets ou ses Conversations avec Maurice Drury, les matériaux réunis par Ilse Somavilla permettent clairement d’en prendre la mesure.

La correspondance entre les deux hommes s’étend légèrement au-delà de la période viennoise, encore que pour l’essentiel elle s’arrête au seuil des années qui se révèleront cruciales pour l’élaboration de la « seconde philosophie » de Wittgenstein. Mais leur arrière-plan est fondamentalement viennois, de sorte que s’y exprime tout ce qui ancre alors l’esprit et la pensée de celui-ci dans un contexte qui n’a pas son pareil. Il n’est pas jusqu’au langage dans lequel il s’exprime parfois qui n’en témoigne, comme l’observe le traducteur : François Latraverse, dans une nore consacrée à l’usage du mot « Schmock », sous des formes diverses et typiquement viennoises héritées du nom d’un personnage d’une pièce de Gustav Freytag et de son utilisation par Karl Kraus. Cet aspect des textes réunis donne du reste un aperçu des difficultés qui guettent le traducteur de Wittgenstein, et c’est une raison de plus pour en louer la qualité et la précision.

Vienne fut alors le théâtre de maints épisodes intellectuels et artistiques qui lui ont valu l’image d’une capitale de la modernité, fracturée par toutes sortes de divisions. Wittgenstein en a intégré plus d’un aspect en faisant notamment sien le combat que menait Karl Kraus contre le verbiage qui envahissait à peu près tout. L’hostilité qui l’anime à ce sujet, et qui le conduit même à déprécier des poètes pourtant fort honorables comme Ehrenstein, l’amène naturellement à se tourner vers des personnages qui, comme Loos ou von Ficker, ou Engelmann lui-même, lui semblent épouser les mêmes causes que lui. Ses relations avec eux ne furent pourtant pas toujours faciles, comme le laissent transparaître quelques-unes des lettres du présent recueil. Elles n’en ont pas moins pour arrière-plan la Wittgenstein’s Vienna que décrivirent Alan Kanik et Stephen Toulmin dans leur livre de 1978. Le Wittgenstein qui s’y exprime n’est pas encore – le sera-t-il jamais réellement ? – le professeur de Cambridge, le collègue de Russell et de Moore, l’un des inspirateurs majeurs d’un mainstream philosophique largement assimilé au monde anglo-saxon. Tout cela le rend-il d’autre part plus compréhensible ? On est en droit de le penser, bien que l’on puisse aussi songer à ce qu’Elizabeth Anscombe, consultée par Engelmann avant la publication de cette correspondance, lui répondit : « Si j’avais pu m’assurer en pressant sur un bouton que les gens ne se seraient pas intéressés à sa vie personnelle, je l’aurais fait […] J’ai toujours de grands soupçons quand quelqu’un prétend avoir compris Wittgenstein. » Elle-même ne disait-elle pas ne l’avoir jamais compris ? Les gardiens du Temple sont toutefois aisément portés au soupçon, et si Wittgenstein fut à ce point singulier que ce sentiment peut paraître très légitime, il n’en appartient pas moins au lecteur, comme on dit, d’en juger, sans céder plus que de raison à l’aura de mystère qui entoure l’un des auteurs pourtant les moins portés à nous y encourager.

Aller plus loin

- La biographie de la sœur de Ludwig Wittgenstein : Margaret-Stonborough-Wittgenstein, par Ursula Prokop, éd. Noir sur Blanc, 2009.

Pour citer cet article :

Jean-Pierre Cometti, « La maison Wittgenstein », La Vie des idées , 22 avril 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-maison-Wittgenstein.html

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par Jean-Pierre Cometti , le 22 avril 2010

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