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Les historiens peuvent-ils faire un portrait critique de Mustafa Kemal, premier président de la République turque ? Pas si facile, malgré la distance historique – car culte de la personnalité et postulats de recherche favorables au kémalisme ont laissé une empreinte forte sur ce champ d’étude. Şükrü Hanioğlu s’y est pourtant essayé.

Recensé : M. Şükrü Hanioğlu, Atatürk : An Intellectual Biography. Princeton/Oxford, Princeton University Press, 2011, 273 p.

Premier président de la République de Turquie et reconnu comme le « fondateur de la Turquie moderne », Mustafa Kemal Atatürk fait jusqu’aujourd’hui l’objet d’un culte de la personnalité. Celui-ci explique pourquoi nombre de travaux qui lui sont consacrés oscillent encore entre historiographie et hagiographie. Des travaux plus critiques ont récemment vu le jour, accompagnés par l’édition progressive de ses écrits et discours. Avec Atatürk : An Intellectual Biography, Şükrü Hanioğlu, professeur d’études « proche-orientales » (Near Eastern Studies) à l’université de Princeton, historien plus connu pour ses travaux de référence sur les dernières décennies de l’Empire ottoman, s’inscrit dans cette tendance [1]. La thèse centrale du livre réside dans l’idée que Mustafa Kemal n’était ni un génie ni un intellectuel solitaire, unique et à part, mais un homme porteur des idées de son temps et de son milieu. Cette position est déclinée en trois objectifs principaux : « to place the founder of the modern Turkish republic in his historical context » [placer le fondateur de la République turque moderne dans son contexte historique], « to trace Atatürk’s intellectual development, which is the least well-researched aspect of his life and work » [retracer le développement intellectuel d’Atatürk, l’aspect le moins bien étudié de sa vie et de son œuvre], « to explore the uneasy transition from the Late Ottoman imperial order to the modern Turkish nation-state » [explorer la transition difficile de l’ordre impérial de la fin de l’Empire ottoman à l’État-nation moderne turc] (p. 6-7).

L’originalité de cette biographie intellectuelle réside dans le fait qu’Hanioğlu se propose de retracer, non pas à proprement parler la vie de Mustafa Kemal, mais plutôt son développement intellectuel. Il a ainsi l’ambition de répondre à une lacune de l’historiographie qui jusqu’alors étudiait ses idées en elles-mêmes, sans suffisamment faire la lumière sur leur généalogie. Par cette biographie, Hanioğlu met aussi en avant l’idée d’une continuité entre Empire ottoman et République turque. Jusqu’aux années 1980, la fin de l’Empire était peu étudiée et méconnue, et l’idée d’une rupture brutale avec le passage à l’ère républicaine – idée activement mise en avant par l’élite nationaliste constituée autour de Mustafa Kemal – a marqué l’historiographie. Hanioğlu, qui soutient depuis les années 1980 l’idée d’une continuité entre les deux régimes, met en évidence combien la permanence d’un tel postulat est corrélative à la nature des études sur Mustafa Kemal, en ce qu’elles tendent à reléguer au second plan l’historicité de son parcours idéologique. À ce titre, bien qu’il fasse dûment référence aux grandes entreprises biographiques antérieures [2], le livre d’Hanioğlu s’en distingue nettement. Spécialiste du mouvement jeune-turc et du Comité Union et Progrès (l’organisation qui impulsa, depuis Paris, la révolution des 23-24 juillet 1908 dans l’Empire ottoman), Hanioğlu apporte à l’entreprise biographique une acuité nouvelle dans la façon de percevoir Mustafa Kemal.

Du Jeune Turc au Turc-père

La structure d’ensemble de l’ouvrage, qui suit l’ordre chronologique des événements [3], témoigne de ces enjeux et de la démarche adoptée par Hanioğlu pour s’y confronter. Les trois premiers chapitres ne sont pas centrés sur Mustafa Kemal. Il apparaît au contraire assez secondaire dans le récit. L’importance est donnée aux trois milieux principaux au sein desquels Mustafa Kemal a grandi, le situant au sein d’une élite ottomane, musulmane, ayant bénéficié d’une éducation à l’occidentale, grâce aux réformes (Tanzîmât) entreprises dans l’Empire ottoman au XIXe siècle. La société salonicienne de fin de siècle est ainsi présentée par un portrait de la ville cosmopolite, dynamique et propice à la propagation des idées et idéologies nouvelles, et lieu d’affrontement des divers nationalismes en plein éveil à cette époque. Puis l’auteur s’intéresse (chapitre 2) au milieu des jeunes officiers, formés à l’idée de nation en armes guidée par une élite militaire. Il centre ensuite son étude sur l’idéologie scientiste des Jeunes Turcs et leur engouement pour le « Vulgärmaterialismus », idéologie inspirée des matérialistes allemands populaires (comme Carl Vogt et Ludwig Büchner) qui érige la science en quasi-religion (chapitre 3).

Les deux chapitres suivants montrent comment Mustafa Kemal, en tant qu’officier distingué, acquit peu à peu une légitimité et gagna en aura par ses victoires militaires lors des guerres qui secouèrent l’Empire ottoman dans les années 1910 : la guerre de Libye avec l’Italie (1911), les deux guerres balkaniques (1912-13), et enfin, la Première Guerre mondiale. Hanioğlu révèle comment, ce faisant, l’homme capta, progressivement mais avec détermination, le pouvoir.

Mustafa Kemal apparaît enfin dans les trois derniers chapitres comme l’acteur principal de l’histoire des débuts de la République. Les chapitres 6 et 7 abordent le rapport à la religion en présentant le laïcisme radical dans lequel Mustafa Kemal entreprend tout son programme de réformes pour séculariser la société turque, puis en montrant qu’il finit par substituer à la religion musulmane une religion civique, le kémalisme, animée par différents cultes, à la nation, à l’État, au parti ainsi qu’à sa personnalité. Le dernier chapitre de la biographie aborde le rapport de la Turquie kémaliste à l’Occident. Hanioğlu y montre que tout le projet de réforme de Mustafa Kemal s’appuie sur sa conception de la civilisation européenne comme seul modèle de modernité possible.

De la difficulté d’historiciser la vie des idées

Lors d’une discussion autour de son livre [4], Şükrü Hanioğlu a confié que Atatürk : une biographie intellectuelle était au départ une commande des éditeurs. Il a de même révélé qu’un titre de l’ordre de Atatürk historique aurait, à son sens, mieux marqué l’enjeu principal de l’entreprise. En effet, il ne s’agit pas de produire une biographie exhaustive de Mustafa Kemal (p. 6) mais de le contextualiser, de l’historiciser. Cette biographie intellectuelle n’est donc pas une bio-graphie, dont le propos serait de produire une histoire totale de la Turquie des trente premières années du XXe siècle à travers le prisme d’un personnage, mais plutôt une idea-graphie au sens où elle vise à reconstituer l’évolution intellectuelle et idéologique de Mustafa Kemal.

Pour cela, Hanioğlu effectue une ambitieuse plongée dans les écrits, discours et lectures de Mustafa Kemal. Adoptant le catalogue de sa bibliothèque particulière comme source de référence, Hanioğlu accorde une attention particulière aux annotations que Mustafa Kemal griffonnait dans les marges des livres, et dans des carnets — puisqu’à l’instar de beaucoup d’officiers de cette époque, Mustafa Kemal prit quotidiennement, tout au long de sa vie, des notes dans des carnets dont la publication est en cours ; sur les douze volumes prévus, neuf l’étaient en 2008 (p. 4). Ces sources n’ont pas encore été beaucoup utilisées par les historiens, sans doute car l’accès à certains documents est difficile. De ce point de vue, l’apport du travail d’Hanioğlu à l’historiographie sur Mustafa Kemal est considérable.

Il est regrettable néanmoins que le format de l’ouvrage ait semble-t-il contraint Hanioğlu à abréger la présentation de ces sources. Les citations directes de discours, d’écrits, de lettres ne sont pas nombreuses. Lorsqu’Hanioğlu y fait référence, il n’offre pas à son lecteur l’accès direct à la source, se contentant d’affirmations telles que « We know that he read […] with unflagging interest » [Nous savons qu’il lut […] avec un intérêt infatigable] (p. 45) ou « [he] seemed particularly struck » [qu’il sembla particulièrement frappé] (p. 52) par une idée de Ludwig Büchner dans Kraft und Stoff. Le lecteur aurait apprécié de pouvoir se rendre compte par lui-même de l’intérêt de Mustafa Kemal ou de trouver une reproduction d’une page d’un livre annotée par lui ou d’une lettre qu’il aurait écrite.

Plus généralement, le traitement de ces sources et les choix de méthode qu’il implique, ne sont guère discutés, sans doute du fait de contraintes imposées par l’éditeur. Il semble en fait que le livre s’appuie sur deux postulats principaux. Le premier est qu’il serait possible de savoir quelles idées Mustafa Kemal aurait retenues de ses lectures en s’appuyant sur les notes qu’il avait griffonnées en marge ainsi qu’en comparant lesdites lectures avec le contenu de ses discours. Mais comment savoir ce qu’il a vraiment lu et avec attention ? Ce qu’il a retenu ? Et comment il l’a interprété ? Comment dater les lectures de Mustafa Kemal ? Celles-ci, en outre, ne se résumèrent sans doute pas au catalogue de sa bibliothèque, qui ne recense que les livres qu’il possédait. On sait que Mustafa Kemal se faisait aussi prêter des ouvrages par la bibliothèque de l’université d’Istanbul. Il fut certainement aussi lecteur de périodiques, dont la production crût fortement durant la période 1880-1930 : eux non plus ne figurent pas dans la bibliothèque.

Le second postulat suppose la possibilité de recréer le cheminement qui, des idées tirées de lectures, conduit aux actions politiques, comme si l’idée menait nécessairement à l’action ou que l’action provenait certainement de l’idée. Ainsi Hanioğlu reconstitue-t-il des relations de cause à effet qui, à la lecture du livre, peuvent paraître insuffisamment justifiées. Par exemple, Hanioğlu explique la détermination de Mustafa Kemal à consolider le droit de la Turquie sur le territoire anatolien par le regret de la perte de sa terre natale, la ville de Salonique : « […] One day I heard that Salonica, the land of my father had been ceded to the enemy together with my mother, sister, and all my relatives [...] » [« […] J’ai entendu un jour que Salonique, la terre de mon père, avait été cédée à l’ennemi avec ma mère, ma sœur et tous mes proches […] »] (p. 27). La nostalgie des territoires perdus est ainsi donnée comme l’explication immédiate d’une campagne à prétention scientifique qui visait à prouver l’origine sumérienne et hittite des Turcs de façon à les inscrire dans le lignage des premiers peuples d’Anatolie. Hanioğlu note :

« They [the events that led to the end of Ottoman rule in the Balkans] also underscored the importance of military strength, and provided a sharp lesson in the importance of history as a legitimizing force […]. These lessons played a significant role in Mustafa Kemal’s later attempts, as founder of the Turkish republic, to consolidate indisputable Turkish rule over Anatolia. »

[Ils [ces événements de la perte des territoires balkaniques] soulignèrent aussi l’importance de la force militaire et fournirent une sévère leçon quant à l’importance de l’histoire en tant que force de légitimation […]. Ces leçons jouèrent un rôle considérable dans les tentatives suivantes de Mustafa Kemal, en tant que fondateur de la République turque, à consolider une autorité turque incontestable sur l’Anatolie.](p. 28).

Ou encore :

« They explain why he did not stop at victory on the battlefield in the ferocious war to destroy Greek irredentism […] »

[Elles [les leçons] expliquent pourquoi il ne s’est pas arrêté à la victoire sur le champ de bataille dans la féroce guerre pour détruire l’irrédentisme grec […] ] (p. 28).

L’idée est convaincante, mais suppose une interprétation quelque peu mécaniste des liens entre les expériences de Mustafa Kemal, les leçons qu’il en tira et ses décisions politiques. De la même façon, Hanioğlu relie le contexte familial et sociologique dans lequel Mustafa Kemal a grandi, marqué par le sentiment d’injustice éprouvé à la fin du XIXe siècle par les sujets musulmans de l’Empire ottoman face au traitement qui leur était réservé par rapport aux non-musulmans, et la position protectionniste que prit Mustafa Kemal plus tard dans le contexte de la République, s’opposant à la pénétration économique de la Turquie par des puissances extérieures (p. 29, 30). De même le fait que Mustafa Kemal ait grandi à Salonique et ait été formé dans des institutions sécularisées l’aurait rendu « undoubtedly » [sans aucun doute] (p. 52) plus réceptif aux critiques dirigées contre la religion. Il n’est pourtant pas inenvisageable que certains de ses contemporains aient, à origines et expériences semblables, développé de tout autres sensibilités politiques et religieuses que Mustafa Kemal. Le risque est d’imposer un schéma assez rigide de continuité logique entre la formation des idées, leur évolution et leur application à des fins politiques.

Déboulonner le Grand Homme ?

Pour déterministe qu’il puisse paraître, ce schéma permet, on l’a dit, de se départir d’une historiographie de la rupture entre l’Empire ottoman et la République, puisqu’il ancre Mustafa Kemal dans la transition. En portant les idées théorisées à la fin de l’Empire vers leur réalisation à travers les grandes réformes qu’il engage dès les premières années de la République, Mustafa Kemal représente cette transition. Le livre met en évidence les continuités politiques et intellectuelles entre l’ordre impérial et l’ordre national, exercice dans lequel Hanioğlu excelle. Ce parti pris conduit cependant à un écueil, voire à une contradiction entre les objectifs initialement affichés par l’auteur et l’effet produit par l’organisation de l’ouvrage. En effet, le choix de suivre le temps chronologique, linéaire et progressif conduit à reproduire le schéma classique des biographies de Mustafa Kemal, qui consiste à représenter le processus de consolidation du pouvoir du Grand Homme. Aussi la figure de Mustafa Kemal d’abord périphérique et contextualisée dans les premiers chapitres, devient peu à peu centrale dans la suite.

Il en ressort l’image paradoxale d’un Mustafa Kemal qui apparaît, autant figé dans ses idées après ses années de formation, comme simple produit de la société ottomane – prétexte à souligner l’héritage impérial de la Turquie moderne – qu’homme d’action, seul à produire de l’histoire et à marquer le contexte de son empreinte. C’est notamment l’impression qui se dégage à la lecture des chapitres sur la « guerre de libération » et sur les premières années de la République (chapitres 4 à 7). Hanioğlu y livre une habile reconstitution des conjonctures ayant présidé à la constitution d’un État-nation en Anatolie sur les ruines de l’Empire ottoman, mais ne montre pas les incertitudes qui ont plané sur les évolutions de l’après-guerre. Les hésitations et les ambiguïtés de l’élite nationaliste d’alors disparaissent derrière l’idée d’un programme de prise de pouvoir orchestré par le futur Atatürk. Ayant choisi de donner à lire l’histoire de la transition entre la fin de l’Empire ottoman et le début de la République turque à travers les idées de Mustafa Kemal, Hanioğlu s’interdit également d’évoquer les pans de l’histoire que le personnage aurait lui-même ignorés ou occultés. Or le point de vue de Mustafa Kemal était particulièrement élitiste. L’histoire pré-républicaine rendue avec brio dans les premiers chapitres de la biographie ne concerne que la partie européenne de l’empire et une partie, infime, éduquée, de la population à laquelle Mustafa Kemal appartenait. Hanioğlu fait donc peu référence aux immenses transformations sociales, économiques et démographiques que le pays a traversées dans les années 1910 : une succession de guerres meurtrières, le génocide arménien, les échanges de populations, et l’homogénéisation de la société, qui ont pourtant défini le terrain de chaque projet politique de l’après-guerre.

Ces lacunes peuvent aussi s’expliquer par le choix de présenter la controverse autour de l’islam comme le principal conflit social en Turquie, et donc d’insister sur le rapport de Mustafa Kemal à la religion. Ainsi est analysé avec précision le processus de l’abolition par la Grande Assemblée Nationale de Turquie du sultanat (1er novembre 1922) et du califat (3 mars 1924), qui mit fin à un empire de plus de six cents ans et à la mobilisation panislamiste ayant marqué le monde musulman dans la période de l’après-guerre (p. 135-152) (chapitre 6). Ce primat donné au religieux donne une image trop uniforme de la société anatolienne et écarte d’autres questions politiques, comme les grandes rébellions kurdes des années 1920 et 1930, sans doute plus meurtrières que la « guerre de libération », ou encore l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie, qui a entraîné le déplacement de plusieurs millions de personnes. Force est donc de constater qu’Hanioğlu reproduit, dans sa présentation des réformes radicales engagées dans les années 1920 et 1930, l’image du grand dirigeant imposant ses idées et ses politiques à la société turque – image au fondement du culte rendu au « père des Turcs ».

La façon dont Hanioğlu traite le rapport ambigu entre la Turquie kémaliste et le monde occidental dans le dernier chapitre révèle le rapport problématique entretenu par l’historien avec son sujet. Hanioğlu écrit que les traits généraux de la conception kémaliste de la modernité, insistant sur l’identité avec l’Occident, se distinguaient radicalement des discours nationalistes musulmans fondés sur une revendication de différence vis-à-vis du modèle européen. Pour illustrer son propos, il cite Mahathir bin Muhammad (p. 203), premier ministre de Malaisie de 1981 à 2003, qui concevait le développement capitaliste de son pays dans le cadre de la promotion d’une culture pensée en opposition à celle de l’Occident. On peut s’interroger sur la pertinence de cette comparaison avec un personnage si éloigné dans le temps de Mustafa Kemal, alors que le XXe siècle ne manque pas de dirigeants issus de mouvements musulmans nationalistes, à l’instar d’un autre « Père de la Nation », Muhammad Ali Jinnah (1876-1948), président de la Ligue musulmane, fondateur d’un autre État entretenant un rapport ambigu à la religion – le Pakistan. Or, à l’époque de Mustafa Kemal, les dirigeants des pays musulmans semblent avoir été assez proches des conceptions générales du kémalisme ; la mise en avant des projets nationalistes n’empêchaient pas la réalisation des programmes radicaux d’occidentalisation [5]. Le récit de la biographie fait donc apparaître Mustafa Kemal comme une exception, quand cela est discutable.

Il faut de même interroger la pertinence d’intituler cette biographie Atatürk. Mustafa Kemal n’a porté ce « patronyme » qu’à partir de novembre 1934, soit durant quatre années de sa vie. Or ce nom a une valeur bien supérieure à un simple nom de famille, par sa signification – le Turc père –, par son statut juridique – la loi 2587 du 24 novembre 1934, devenue loi 2622 dans la constitution de 1982, interdit l’emploi de ce patronyme par tout autre personne – et parce que ce nom est l’expression même du culte de la personnalité qui l’entoure. Dans le cœur de la biographie, Hanioğlu n’utilise que « Mustafa Kemal » pour désigner le personnage, à une exception près (p. 221). Le nom Atatürk apparaît cependant dans l’introduction, où Hanioğlu commence par utiliser le nom complet « Mustafa Kemal Atatürk » (p. 1), puis reprend « Atatürk » dans son strict usage patronymique, sans hésiter entre « Atatürk » et « Mustafa Kemal », à deux exceptions près (p. 3 et p. 4). C’est surtout dans la conclusion que la dénomination pose problème. Il semble à plusieurs reprises qu’Hanioğlu ne sache trop comment y nommer le personnage et ne cesse d’intervertir « Mustafa Kemal », « Mustafa Kemal Atatürk » et « Atatürk » (p. 226). Or, dès lors qu’il utilise « Mustafa Kemal » comme identification suffisante, « Atatürk » perd sa stricte signification patronymique et reprend valeur cultuelle. Ainsi une même page (p. 226 ou p. 228 par exemple) peut voir coexister les trois dénominations différentes, dévoilant une certaine confusion, d’autant que Mustafa Kemal y est aussi désigné sous les périphrases généralement utilisées dans des biographies hagiographiques, telles « the founder of the modern Turkish republic » [le fondateur de la république turque moderne] (p. 6, p. 228) ou « the founder of the republic » [le fondateur de la République] (p. 227). D’une façon générale, le ton de la conclusion tranche avec le reste du livre. Hanioğlu semble y traiter son personnage avec beaucoup plus de circonspection qu’une simple figure historique.

Ce livre ne s’adresse pas tant aux historiens de l’Empire ottoman ou de la Turquie qu’à un public plus large. Il s’agit d’un bel ouvrage de synthèse, tout à fait accessible à des non-spécialistes, qui rend compte de la complexité de la période de transition entre l’Empire ottoman et la République turque. L’argumentation d’Hanioğlu est très claire, son récit facile à suivre. Quoique tributaire du schéma classique des biographies de Mustafa Kemal, qui présentent le destin doré d’un homme d’exception, cette biographie intellectuelle contribue à la désacralisation historiographique de Mustafa Kemal. Hanioğlu y démontre que les idées défendues par Mustafa Kemal étaient sans cesse nourries et influencées par ses lectures et ses discussions, souligne que l’homme était capable d’erreurs et de méprises, et fait voir que sa grande force résidait dans sa capacité à saisir habilement toute occasion susceptible de servir sa cause.

Mais l’intérêt du livre dépasse le personnage de Mustafa Kemal. Hanioğlu donne à travers lui un récit cohérent de l’histoire politique ottomane et turque des trois premières décennies du XXe siècle, et présente de fait une des meilleures synthèses sur cette période. Au vu des actualités politiques au Moyen-Orient, une meilleure compréhension de ce temps doit permettre de mieux appréhender, dans le contexte historique du passage de l’ordre impérial à l’ordre national, une tradition politique marquée par le militarisme, le parlementarisme, le culte du parti autoritaire et un rapport ambigu à la religion et à l’Occident. Atatürk : An Intellectual Biography s’y prête merveilleusement.

Pour citer cet article :

Marc Aymes & Clélia Delbarre & Erdal Kaynar, « La formation d’un chef. Mustafa Kemal en son temps », La Vie des idées , 3 septembre 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-formation-d-un-chef.html

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par Marc Aymes & Clélia Delbarre & Erdal Kaynar , le 3 septembre 2012

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Notes

[1Voir, du même auteur, A Brief History of the Late Ottoman Empire, Princeton, Princeton University Press, 2008.

[2Andrew Mango, Atatürk, Londres, John Murray, 1999 ; TURAN Şerafettin, Kendine Özgü bir Yaşam ve Kişilik : Mustafa Kemal Atatürk [Une vie et une personnalité à nulles autres pareilles : Mustafa Kemal Atatürk], Istanbul, Bilgi Yayınevi, 2004 ; KREISER Klaus, Atatürk : eine Biographie, Munich, C.H. Beck, 2008.

[3Cf. Marc Ferro, Pétain, Paris, Fayard, 1987, pour un choix différent : Marc Ferro choisit en effet de commencer sa biographie au Pétain de Vichy.

[4Réunion du Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (CETOBAC, EHESS) du 2 février 2012 consacrée à la présentation de l’ouvrage par son auteur.

[5Cf. Touraj Atabaki et Erik J. Zürcher (dir.), Men of Order : Authoritarian Modernization under Atatürk and Reza Shah, New York, I.B. Tauris, 2004.



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