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La fiction du social

À propos de : A. Barrère, D. Martuccelli, Le roman comme laboratoire, Presses Universitaires du Septentrion.


À partir de l’analyse de romans français contemporains représentatifs de

l’écriture d’un moi situé comme en apesanteur des contraintes sociales, Anne Barrère et Danilo Martuccelli soutiennent que cette production romanesque réputée narcissique nous en apprend plus sur la subjectivité contemporaine et sa perception du social que ne le feraient des œuvres de fiction plus classiques. Une thèse à nuancer.

Recensé : Anne Barrère, Danilo Martuccelli, Le roman comme laboratoire. De le connaissance littéraire à l’imagination sociologique, Lilles, Presses Universitaires du Septentrion, 2009, 373 p., 25 euros.

Anne Barrère et Danilo Martuccelli consacrent un gros livre aux romans d’une vingtaine d’écrivains français contemporains. Et pas à n’importe quels auteurs puisque, à l’exception d’Annie Ernaux peut-être, ils ont choisi les romans les moins sociologiques qui soient : pas de héros et de personnages sociaux, pas de milieux précis et finement décrits, pas de thèses sociales, pas ou peu d’indignations morales… [1] Au contraire même, ces romans intimistes et méticuleux paraissent socialement peu situés. Ils sont aux antipodes de la grande tradition romanesque qui, de Balzac à Simenon, a pu être tenue pour une des sources de la sociologie [2], aux antipodes aussi des romans publiés au Nord et au Sud de l’Amérique donnant à la vie sociale un poids et une densité qui en font parfois une meilleure sociologie que celle des sociologues. Tout le pari de ce livre est d’essayer de nous convaincre que cette production romanesque a priori si « narcissique » nous en apprend plus sur la subjectivité sociale contemporaine et sa perception du social que ne le feraient des œuvres de fiction plus classiques et si manifestement « sociologiques ».

On ne trouvera pas dans ce livre une sociologie de la littérature centrée sur le « champ littéraire », ni sur les biographies sociales des auteurs, ni sur la réception des œuvres ; bref on n’y trouvera rien de ce qui pourrait « déterminer » cette littérature. On n’y trouvera pas non plus la photo de la société que nous donnent ces écrivains, et ceci pour une raison simple : il n’y a dans ces romans ni photos, ni société. Il n’y a que des subjectivités, que des relations de soi à soi dont Anne Barrère et Danilo Martuccelli pensent qu’elles sont le principal intérêt sociologique de ces romans qui devraient renouveler l’imagination sociologique, arracher les sociologues à des conceptions vieillissantes et convenues de la vie sociale.

La première caractéristique de ces romans, qui doivent tous en cela au « nouveau roman », est la disparition du personnage social, la disparition de la rencontre d’un individu, d’un rôle social et d’une histoire, et du caractère tragique de cette rencontre qui était le terreau de l’introspection romanesque dans un monde social qui, en dernière analyse, tirait les ficelles. Ces romans mettent aussi à plat le récit et ses logiques sociales profondes au profit d’une superposition d’histoires et d’événements parfaitement contingents, chaotiques, hasardeux. Ces romans ne sont pas socialement situés ou faiblement : on y efface les traces sociales, on n’y travaille guère, sinon à l’écriture du roman semble-t-il, les objets, les ambiances, les atmosphères, les climats, les brèves rencontres, le désir plus que l’amour, y remplacent l’intrigue solide des roman traditionnels. Enfin, ces romans sont dénués de cadres interprétatifs stables ; la psychanalyse et la sociologie y sont traitées de manière ironique comme des fables convenues. Alors, les auteurs ont un souci extrême du détail et des aléas de la vie banale, ils interprètent leurs émotions et leurs pensées, puis interprètent leurs interprétations de leurs émotions et de leurs sentiments sans que jamais rien ne stabilise cette « mise en abîme » de soi. Les auteurs et les personnages des romans ne croient ni à la consistance de la société, ni à leur propre consistance, les deux phénomènes n’en formant qu’un. En ce sens, ces romans ne sont pas proustiens car cette littérature sans héros n’est dupe ni des sentiments, ni du jeu social, elle ne cesse de les « déconstruire » sans que cette déconstruction elle-même soit une thèse. Elle est au mieux une expérience.

Le roman comme laboratoire déploie cette interprétation sur une série de thèmes : le remplacement des rôles par des affects, des situations par des ambiances, de la société par des objets. C’est le triomphe des petites choses, des plaisirs et des malheurs « minuscules », sans même que le récit structure l’ensemble autrement que par la multiplication des angles et des cadrages qui empruntent plus au monde du cinéma et des séries télévisées qu’à la trame romanesque. Analyses des romans, dont sont donnés de nombreux extraits, et interprétations de ces analyses se croisent tout au long de cet ouvrage conduit avec méthode et mobilisant une culture sociologique et littéraire impressionnante. Au fond, ce sont ces romans si peu « sociologiques » qui nous donneraient les clés de l’imagination dont les sociologues ont besoin pour comprendre la subjectivité moderne emportée par la séparation de l’objectivité des choses et de la subjectivité des individus. Mais là où l’on pourrait être tenté de décrire une « crise », le mal de vivre affecté et un peu snob d’un tout petit monde, Anne Barrère et Danilo Martuccelli cherchent les figures contemporaines de l’individu, le travail de l’imaginaire et le poids de la nostalgie ne n’être jamais réconcilié et adéquat à soi-même.

Une des forces de ce livre écrit à quatre mains vient de ce que l’on y sent bien que l’un des auteurs, disons Anne Barrère, veut convaincre l’autre de l’intérêt de cette littérature, et de que l’autre, disons Danilo Martuccelli, ne demande qu’à trouver de bonnes raisons d’être convaincu. Aussi le livre a-t-il le charme d’un plaidoyer et d’une discussion entre une amoureuse des lettres et un amoureux de la théorie sociologique, entre l’une qui aime cette littérature et l’autre, qui se demande pourquoi elle mérite d’être aimée.

Il reste à savoir si le lecteur est convaincu par l’intérêt sociologique de cette littérature. A priori, il ne demande qu’à l’être car on ne saurait tenir pour insignifiante des romans a priori si éloignée des réflexes du métier de sociologue invitant trop souvent à chercher des cadres solides derrière les fictions afin d’expliquer l’imaginaire par les cadres sociaux : reflets, métaphores, renversements… Or, cette littérature, ni exemplaire, « typifiée », ni métaphorique, est celle de la vie rêvée et de la fluidité du social. D’une certaine manière, elle confirme bien des thèses sur la post-modernité, la « société liquide » ou la seconde modernité, ne serait-ce qu’en rompant avec les cadres établis des personnages, des milieux et des récits. Mais si l’on n’a pas un goût particulièrement prononcé pour cette littérature, il n’est pas certain que la lecture du livre d’Anne Barrère et Danilo Martuccelli nous convainque toujours de son intérêt sociologique. D’abord, ce style romanesque n’est qu’un style parmi d’autres qui, au contraire, prennent le social à bras le corps, jusqu’à le réifier parfois. Pensons aux romans d’Elroy, de Wolf de Roth qui restent ceux des personnages et des épopées, et qui ne sont ni moins modernes, ni moins cruels. Pensons aux romans policiers de plus en plus sociologiques, à la science fiction de plus en plus politique, au retour du roman historique… Les livres étudiés dans Le roman comme laboratoire n’occupent qu’un rayon de la bibliothèque contemporaine. Il est vrai que la thèse du livre suppose qu’il n’y ait plus de style hégémonique. Bien que la question paraisse profondément traditionnelle, voire « ringarde », on peut aussi se demander si les romans évoqués sont aussi « désocialisés » que cela : on a le sentiment étrange qu’ils sont presque tous écrits pas des professeur(e)s de lettres, (leur style « bien écrit » en témoigne souvent), quadragénaires, parisiens et un peu « hors du monde ».

Mais s’il est un point sur lequel le lecteur de Le roman comme laboratoire est convaincu, c’est bien celui d’avoir affaire à un livre important, un livre qui pose une véritable question sociologique, et un livre qui renouvelle l’imagination sociologique et sans doute l’analyse littéraire. Après Le roman comme laboratoire, on ne lira plus les romans dont il parle de la même façon ; on s’attendra à ce que ces romans disent quelque chose aux sociologues, ce qui, avouons-le, était loin d’être acquis.

Pour citer cet article :

François Dubet, « La fiction du social », La Vie des idées , 30 octobre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-fiction-du-social.html

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par François Dubet , le 30 octobre 2009

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Notes

[1On doit donner ici la liste des romanciers retenus : O. Adam, E. Bernheim, P. Besson, G. Brisac, E. Carrère, P. Delerm, A. Desarthe, M. Desplechin, B. Duteurtre, A. Ernaux, J. Echenoz, C. Gailly, E. Holder, R. Jauffret, P. Modiano, C. Oster, J.-M. Roberts, P. Roze, Lydie Salvayre, J.-P. Toussaint.

[2W. Lepennies, Les trois cultures (1985), Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1990.



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