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La fiction, chair de l’éthique

À propos de : F. Leichter-Flack, Le laboratoire des cas de conscience, Alma éditeur.


Les problèmes moraux ne se dénouent pas à grands coups de principes ou de valeurs ; ils n’ont de sens qu’à être examinés, et même vécus, de l’intérieur, dans le détail – ce que justement permet, selon Frédérique Leichter-Fack, la fiction littéraire.

Frédérique Leichter-Flack, Le laboratoire des cas de conscience, Alma éditeur, 2012, 220 p., 14 €.

L’ouvrage de Frédérique Leichter-Flack, Le Laboratoire des cas de conscience, s’ouvre sur un cas examiné dans le Talmud de Babylone. Deux hommes marchent dans le désert, dont un seul a une gourde. S’il garde toute l’eau pour lui, il aura assez de forces pour rejoindre un lieu habité, mais son compagnon mourra ; s’il partage l’eau, les deux mourront. Sur la conduite à tenir, les avis des rabbins divergent. Quant aux raisons de cette divergence, il est permis de s’interroger : tient-elle à une différence dans la hiérarchie des principes éthiques, ou à une différence dans la manière qu’a chacun de se représenter concrètement la scène, à partir des très maigres éléments fournis ? Car, comme le relève F. Leichter-Flack, pour émettre un avis sensé sur un pareil dilemme « il manque l’essentiel, c’est-à-dire les détails. […] Comment peut-on décider de ce qu’il est juste de faire quand il nous manque autant d’informations pour asseoir notre arbitrage ? » (p. 11). Il en va souvent ainsi des cas de conscience examinés par les traditions, ici talmudique, ailleurs philosophique : on ne peut s’empêcher de penser que notre indécision, face aux situations qu’elles nous proposent, tient d’abord à leur caractère artificiel, squelettique, « sous-déterminé ». Dans la réalité, tant d’autres éléments interviendraient, dont certains feraient pencher la balance dans un sens ou dans un autre.

La place de la littérature dans la pensée morale

Les dilemmes éthiques ne sont pas, pour autant, une pure invention de maîtres de sagesse, de philosophes, de dialecticiens. Lorsque le réel nous confronte à de tels dilemmes, où trouver les ressources propres à éclairer notre jugement ? Selon Simone Weil, adopter la position juste ne résulte pas de l’application de principes, aussi raffinés et sophistiqués soient-ils, mais de l’attention portée à une situation. « D’une manière générale, les erreurs les plus graves, celles qui faussent toute la pensée, qui perdent l’âme, qui la mettent hors du vrai et du bien, sont indiscernables. Car elles ont pour cause le fait que certaines choses échappent à l’attention [1] ». Voilà pourquoi les réflexions éthiques théoriques, aveugles qu’elles sont à la matière même du réel, se révèlent, en pratique, d’un maigre secours. D’un autre côté, il ne suffit pas d’ouvrir les yeux pour voir : pour pénétrer véritablement une situation il est utile, voire indispensable, de pouvoir la comparer à d’autres. Or notre expérience concrète est limitée : il est donc bon qu’elle se double d’une expérience fictionnelle. Non seulement cette dernière est à même d’aiguiser nos facultés d’attention, mais encore, en s’offrant à la réflexion commune, elle permet la confrontation des points de vue et l’élaboration d’une sagesse partagée. D’où, entre l’abstraction de la théorie et l’idiotie des faits, la place éminente de la littérature. Pour F. Leichter-Flack, la littérature contribue « à l’élaboration d’un modèle de raisonnement moral ancré dans un contexte spécifique, mais pertinent au-delà de lui » (p. 13-14). La fiction littéraire, ajoute-t-elle, « porte en elle une formidable réserve de sens que le raisonnement théorique ne peut combler. Elle apprend à faire avec l’émotion, à ne pas croire qu’en matière de justice les idées peuvent suffire » (p. 15). « Refuge de la complexité du monde, la littérature est le lieu des questions ouvertes qui résistent à toutes les réponses provisoires que chaque époque, chaque société formule pour elle-même. » À ce titre, l’essai de F. Leichter-Flack se présente, dans les termes mêmes de l’auteur, « comme une nouvelle tentative de remettre les ressources de la littérature à la disposition du temps présent » (p. 16).

La démarche adoptée consiste à partir de questions, situations ou faits divers de l’actualité récente, et à se référer à une ou plusieurs œuvres littéraires — nouvelles ou romans — à même d’en éclairer les enjeux. En un sens, l’actualité vient raviver l’intérêt porté à la littérature et, en sens inverse, la littérature est à même d’améliorer notre intelligence du présent. L’ouvrage n’a rien de systématique : pas de champ de réflexion clairement délimité au départ, pas d’œuvre étudiée pour elle-même et dans la multiplicité de ses aspects, mais un va-et-vient entre interrogations contemporaines et lectures de fictions romanesques. Une telle démarche a ses qualités, elle a aussi ses limites. On peut cependant estimer que les limites sont ici accordées au propos : en n’examinant pas « à fond » une question ou une œuvre, en se contentant d’entrer dans une œuvre par une question, et de jeter en retour une certaine lumière sur cette question par l’œuvre considérée, l’essai de F. Leichter-Flack ne cesse de solliciter son lecteur, de l’inciter à relire les romans évoqués, de le faire penser à d’autres textes pour approfondir la question, et cette place laissée à la participation est finalement beaucoup plus propice au développement d’une réflexion éthique que ne le serait un exposé impeccablement structuré et minutieusement balisé.

Quelques exemples

Plutôt que de dresser un catalogue des questions et des œuvres examinées, mieux vaut donner quelques exemples. Un des auteurs sollicités par F. Leichter-Flack est Victor Hugo qui, porté par son génie littéraire, a énormément écrit. Dans ce flot puissant où l’on trouve de tout, quelques moments sont sélectionnés, particulièrement bien choisis. Ainsi, dans Quatrevingt-treize, l’épisode de la tour en flamme, quand le cri de la mère arrête le marquis de Lantenac dans sa fuite, le fait rebrousser chemin pour sauver trois enfants au prix de sa capture par les révolutionnaires. « Le geste de Lantenac n’est pas précédé par une délibération ; il semble déclenché par la pression du contexte » (p. 93). Le moment éthique relève non d’une décision du sujet autonome, comme chez Kant, mais d’un jaillissement de la compassion, comme chez Schopenhauer. Cependant, F. Leichter-Flack souligne que « chez Hugo, l’émotion sert à sauver la vie des enfants, mais elle s’en tient là, ne prétend nullement enseigner que la vie de quelques enfants vaut toujours plus que toutes les causes politiques » (p. 94-95). Cet arbitrage, les républicains de juin 1832, dans Les Misérables, ne peuvent l’éviter. Quand l’échec de l’insurrection devient certain, ceux qui tiennent la barricade sont prêts à mourir jusqu’au dernier. F. Leichter-Flack établit un parallèle opportun avec Antigone. Mue au départ par le sentiment que des honneurs funèbres devait être rendus à son frère Polynice, Antigone, au fur et à mesure que la lutte avec Créon s’exacerbe et devient désespérée, est envahie par une sorte de fanatisme mortifère : « tout semble se passer comme si la mort ne lui coûtait plus » (p. 119). Or, rien n’est plus suspect que de tels martyrs. Sur la barricade, il faut le discours de Combeferre pour tempérer l’ivresse qui fait crier « Vive la mort » : il rappelle aux hommes présents qu’ils ne se doivent pas seulement à la cause qu’ils défendent, mais aussi aux êtres pour lesquels il vaut de défendre cette cause. « Ce qui donne ou ôte valeur éthique et légitimité morale à un martyre ne tient pas seulement à la cause qu’il défend, à l’idée du Bien au nom duquel le sacrifice a lieu. […] Le courage n’est pas de ne pas craindre de mourir pour ses idées, mais de chérir la vie que l’on sacrifie au moment même où l’on y renonce pour lui conserver son sens et sa valeur » (p. 124).

Un autre auteur largement évoqué est Melville, pour Billy Budd et Bartleby. Avec Bartleby, F. Leichter-Flack entend explorer la question des limites qu’il convient, ou non, d’accepter à la solidarité. Le bon Samaritain, une fois qu’il a secouru le blessé et payé l’aubergiste, poursuit son chemin. Mais qu’en est-il, si la personne qu’on a aidée continue de réclamer des soins, dont on ne voit pas le terme ? Jusqu’où est-on tenu d’assister son prochain ? La question est d’importance — elle est même considérable. Qu’il nous soit permis de penser, cependant, que Bartleby n’est pas l’œuvre la mieux choisie pour l’explorer. Une personne à assister, c’est ainsi que le narrateur-employeur voit Bartleby. Mais l’un des aspects les plus dramatiques de la nouvelle tient, précisément, à l’incapacité du narrateur et du système qu’il incarne (rappelons qu’il est avoué à Wall Street) à adopter sur Bartleby un autre point de vue. Beaucoup plus convaincante est l’évocation, sur un sujet apparenté, de La Métamorphose de Kafka. Il est revigorant de lire, sous la plume de F. Leichter-Flack, que « Kafka peut aujourd’hui servir à autre chose qu’à prédire l’avenir totalitaire dont nous sommes les héritiers » (p. 189). De fait, quitte à faire de Kafka un prophète, il l’est bien moins, dans cette nouvelle, du totalitarisme, que des situations auxquelles de plus en plus de familles sont à l’heure actuelle confrontées : des êtres gravement malades ou extrêmement diminués ont aujourd’hui, du fait des moyens grandissants de la médecine, une vie bien plus longue que par le passé, et pareille situation ne va pas sans peser sur l’existence de leurs proches. « Par son ambivalence, la nouvelle de Kafka donne à éprouver, en situation, et dans leur réversibilité même, tous les arguments pro et contra que l’on trouve aujourd’hui mobilisés sur la question de l’euthanasie et des décisions d’interruption de la vie » (p. 210). La Métamorphose n’apporte pas de réponse — ni ne nous demande, du reste, dans le cas particulier qu’elle nous présente, de trancher. Pour F. Leichter-Flack, l’essentiel est ailleurs : « L’important est moins de savoir résoudre ces dilemmes de fiction, que d’en comprendre la signification, d’en démêler les différents fils, d’en apprivoiser le tragique — afin d’être capable de repérer, dans les rencontres de l’existence, ce qui demande intervention, exige un choix, ou engage une responsabilité. La littérature ne dit pas où est le bien et où est le mal, mais apprend à regarder de plus près ce que l’on prend souvent trop vite pour l’un ou pour l’autre » (p. 216).

Pour citer cet article :

Olivier Rey, « La fiction, chair de l’éthique », La Vie des idées , 8 février 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-fiction-chair-de-l-ethique.html

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par Olivier Rey , le 8 février 2012

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Notes

[1L’Enracinement, in Œuvres, Gallimard, coll. Quarto, 1999, p. 1165.



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