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La désunion monétaire américaine

À propos de : Nicolas Barreyre, L’or et la liberté. Une histoire spatiale des États-Unis après la guerre de Sécession, EHESS


Lors de la Reconstruction qui suit la guerre de Sécession, la nation américaine est traversée de débats monétaires qui façonnent les identités politiques régionales. L’opposition entre régions pèse autant que le jeu des partis.

Recensé : Nicolas Barreyre, L’or et la liberté. Une histoire spatiale des États-Unis après la guerre de Sécession, Paris, éditions de l’EHESS, 2014, 309 p., 27 €

Les spectateurs curieux de la vie politique (ou de l’actualité sportive) des États-Unis ont sans doute eu l’occasion de remarquer les fréquentes références à des entités géographiques comme le Midwest, le Sud, ou le Nord-Est, qui n’ont pas de réalités administratives mais renvoient à des identités culturelles fortes. Sur un plan a priori très différent, une autre caractéristique notable des débats politiques états-uniens est l’importance donnée à la question de la création monétaire (et non seulement à la devise ou au taux de change), au point qu’il existe un terme usuel, monetary crank (c’est-à-dire « excentrique monétaire ») pour désigner les défenseurs de théories monétaires originales qui viennent régulièrement animer la vie politique. Un candidat en vue à l’élection présidentielle de 2008 et 2012, le libertarien Ron Paul, défendait ainsi le retour à l’étalon-or et l’abolition de la banque centrale, thèses que l’on voit exprimées régulièrement dans des médias influents aux États-Unis. Un autre exemple de querelle monétaire récente fut le débat intense qui agita les médias et le Congrès entre 2011 et 2013 quant à la proposition de résoudre le problème du mur budgétaire américain (fiscal cliff), c’est-à-dire le plafond de capacité d’emprunt de l’État, en demandant au Trésor de frapper une pièce en platine de 1000 milliards de dollar (Trillion dollar coin) et de la déposer à la banque centrale pour bénéficier ensuite de ses revenus. À l’âge du bitcoin et des monnaies virtuelles, la monnaie métallique peut donc encore scinder le parlement états-unien.

Le livre de Nicolas Barreyre, maître de conférence à l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste de l’histoire américaine, aborde de front ces deux particularismes du débat politique américain, l’identité géographique d’une part et les débats monétaires d’autre part, en montrant comment s’est construit un lien fort entre les deux à un moment crucial de l’histoire des États-Unis, appelé la Reconstruction, c’est-à-dire les années qui suivirent la fin de la Guerre de Sécession, de 1863 à 1876, et qui virent un pays déchiré se reconstruire politiquement et économiquement.

Le titre et le sous-titre de l’ouvrage font ainsi référence à l’or, au centre des questions monétaires de l’époque, et précisent que le propos de l’auteur est de construire une histoire « spatiale » de ces débats, c’est à dire montrer comment la géographie les a façonnés. Cet ouvrage contribue donc à renouveler l’histoire de la Reconstruction tout autant qu’il nous éclaire sur des débats et des oppositions qui ont forgé l’histoire américaine et dont l’influence se fait sentir bien après la fin de la période étudiée.

De la Croix d’Or au Magicien d’Oz

Pour comprendre l’importance donnée à ces questions par les contemporains eux-mêmes et saisir à quel point elles ont pénétré la mythologie nationale, il est éclairant de mentionner, comme le fait l’auteur dans son introduction et sa conclusion, le récit classique du Magicien d’Oz, publié en 1900 par Franck Baum et porté à l’écran plus tardivement par Victor Fleming en 1939. Quelques années après la campagne présidentielle de 1896 pendant laquelle le candidat populiste William Jennings Bryan prononça l’un des plus célèbres discours de l’histoire politiques des États-Unis en défense du bimétallisme argent-or et contre l’étalon-or (« Vous ne crucifierez pas l’humanité sur une croix d’or »), Baum composa en fait une allégorie des débats politiques et monétaires des États-Unis. L’héroïne Dorothy trouve la vérité dans ses souliers d’argent, aidée du lion représentant W.J. Bryan, alors que le pays d’Oz est gardé à ses quatre points cardinaux par quatre sorcières dont chacune est l’allégorie d’une région des États-Unis : les méchantes sorcières de l’Ouest et de l’Est représentent respectivement les barons miniers du Far West et les financiers et industriels de Boston à New York, alors que celles du Nord et du Sud représentent les bons travailleurs du Midwest et du Sud.

Un pays divisé en sections

Qu’il y ait dans le Magicien d’Oz quatre sorcières et non deux, alors que la Guerre civile avait violemment opposé uniquement le Nord et le Sud, n’est pas une anomalie narrative. La Reconstruction qui suit la Guerre entraîne en effet une reconfiguration de l’espace politique qui sort le pays de l’opposition entre le Nord et le Sud et fait en particulier émerger le Midwest (qualifié encore à l’époque d’Ouest) comme catégorie identitaire et politique. Si l’opposition Nord-Sud est insuffisante pour comprendre la Reconstruction, il en est de même de l’opposition entre les partis. Il est donc nécessaire de repenser le clivage géographique et Nicolas Barreyre emploie pour ce faire la notion de « sectionnalisme », qui revient à penser la géographie politique des États-Unis comme une opposition entre des « sections ». Les sections ont d’abord une réalité lexicale puisque c’est ainsi que sont nommées après la guerre les entités régionales revendiquées politiquement ou symboliquement que sont l’Ouest (Midwest), le Nord-Est et le Sud ; l’auteur les qualifie ainsi « d’évidences culturelles pour les Américains » (p. 29). Elles ont ensuite une réalité politique puisque le sectionnalisme permet d’expliquer des votes au Congrès sur les sujets économiques alors que les distinctions entre états ou partis se révèlent moins déterminantes. Reconnaissant l’absence de définition structurelle ou juridique des sections et leur instabilité sémantique et rejetant également la tentation de leur donner un sens géographique intrinsèque qui confinerait au culturalisme, Nicolas Barreyre définit donc la section comme « une catégorie spontanée » (p. 29), une « construction historique appuyée sur une réalité économique » (p. 30), une « expression géographique d’un contenu positif [...] quotidiennement réactivé par des pratiques institutionnelles » ou « une communauté imaginée sans institutionnalisation officielle » (p. 31).

Tout l’intérêt de l’ouvrage est donc de réussir à montrer comment les sections sont bien des catégories pertinentes pour comprendre les oppositions politiques américaines alors même que leurs limites sont floues et qu’elles n’ont pas — contrairement aux partis, aux états, aux religions — de corps institutionnel. Le défi est d’autant plus difficile à relever que la Guerre civile rebat les cartes du jeu politique des États-Unis et met à mal une partie des identités préexistantes.

Sectionnalisme et débats monétaires

Pour comprendre comment « le sectionnalisme va servir de pierre de touche aux regroupements politiques sur la question monétaire » (p. 65), il faut rappeler le contexte économique qui suit la guerre de Sécession. Cette dernière a en effet des conséquences particulières sur le plan financier et monétaire. En premier lieu, la dette publique a atteint des niveaux sans précédent. Deuxièmement, le gouvernement fédéral a créé une deuxième monnaie, appelée le greenback, sous forme d’un billet qui a cours légal mais n’est pas convertible en or ou en argent. Troisièmement, un nouveau système bancaire est créé par les National Banking Acts de 1863 et 1864, notamment dans le but de favoriser le financement de de la dette publique : l’émission de monnaie (hors greenback) par les banques se fait en proportion de leur détention de bons du Trésor. Ce système bancaire dura jusqu’à la création du système de réserve fédérale et d’une banque centrale en 1913.

Dans l’immédiat d’après-guerre, la situation monétaire n’est pas la priorité mais elle s’impose pourtant rapidement au sein des débats parlementaires et devient l’enjeu de fortes tensions entre sections dès la fin 1866. Elle divise alors les états du Nord des États-Unis entre ceux du Nord-Est et ceux du Midwest. La Guerre de sécession est loin d’être le seul exemple d’une situation monétaire dégradée par la guerre engendrant des divisions politiques ; l’Europe en a fait l’expérience au sortir des deux guerres mondiales. Mais la particularité des États-Unis en 1866 est l’affirmation géographique de ces divisions. Pour l’expliquer, Nicolas Barreyre montre comment les débats complexes autour de la dette, de la monnaie et du système bancaire se concentrent en un clivage binaire entre soft money et hard money, qui se traduit en termes géographiques dans l’opposition entre le Midwest et le Nord Est. Les partisans de la hard money souhaitent une politique de déflation et la fin des greenbacks alors que les partisans de la soft money défendent la flexibilité du système monétaire et bancaire. Ces divisions s’incarnent dans des groupes d’intérêt qui eux même peuvent prévaloir au sein d’une section, mais sans s’y réduire totalement, car les biais géographiques du nouveau système bancaire dépassent parfois les clivages entre groupes d’intérêt. Ainsi, alors que les financiers sont, comme les marchands mais au contraire des fermiers, ouvriers et industriels, majoritairement du côté de la hard money et principalement situés à l’Est, les banquiers du Midwest se sentent désavantagés par le nouveau système bancaire qui tend à concentrer les réserves dans les grandes banques nationales de l’Est, et ils adhèrent donc en partie aux idées de la soft money, ce qui les amène à revendiquer leur appartenance régionale plutôt que corporatiste. De telles logiques sont également à l’œuvre dans les débats sur les droits de douanes qui viennent alors renforcer les oppositions monétaires : le Midwest agricole est favorable au libre-échange et critique le protectionnisme du Nord Est industriel. Ces divisions sectionnelles ne reflètent pas exactement la réalité des divisions économiques mais elles en viennent à incarner des catégories politiques qui font sens pour les acteurs et structurent ainsi le débat. On peut également remarquer que les divisions politiques et géographiques correspondent peu à celles des théories économiques, où libre échangisme et recherche de la stabilité monétaire vont souvent de pair.

Vie et mort du compromis républicain

Ces divisions géographiques posent problème au parti Républicain, le parti de la Reconstruction, celui de Lincoln et de Grant, dont l’ambition est de maintenir l’unité du pays. Selon Nicolas Barreyre, elles vont donc paradoxalement en renforcer l’unité : « les tensions sectionnelles forcent les républicains à rester engagés dans la Reconstruction, unique raison d’être du parti, et les empêchent de se laver les mains des développements inquiétants dans le Sud sous le prétexte du rétablissement des relations fédérales ‘’normales’’ » (p. 182). Le terme de « développements inquiétants » fait référence au sursaut des mouvements sécessionnistes et esclavagistes comme le Ku Klux Klan. Ainsi se met en place ce que l’auteur appelle le « compromis républicain » constitué de mesures pragmatiques sur les questions financières (rééquilibrage du système bancaire au profit du Midwest, non augmentation du volume des greenbacks en circulation et plan de financement de la dette pour rassurer le Nord Est) et, sur le plan politique, du vote des Enforcement Acts de 1870 et 1871 qui contrent le mouvement du Ku Klux Klan en étendant les droits des anciens esclaves et approfondissent ainsi considérablement l’unité du pays sur le plan symbolique et juridique.

Ce compromis républicain éclate après 1873 en raison de la crise économique qui radicalise les positions : le Midwest et le Sud se liguent contre le Nord-Est pour demander des mesures inflationnistes qui soulageraient la population touchée par la crise. L’initiative politique réussit et une loi (surnommée inflation bill) est votée par le Congrès pour augmenter le volume de greenbacks en circulation. Mais le Président Grant y oppose son veto ; il déclenche ainsi une crise politique, centrée sur des questions monétaires, suivie d’une débâcle électorale dont les conséquences se font sentir jusqu’aux élections de 1876 qui marquent la fin de la Reconstruction.

L’or et la liberté s’achève avec la Reconstruction, mais l’auteur n’en omet pas pour autant d’expliquer pourquoi la nouvelle période qui s’annonce voit ressurgir les débats monétaires et se perpétuer les divisions sectionnelles puisque la question de l’argent ou du bimétallisme s’introduit alors dans le débat politique. Jusqu’aux élections de 1896 et au discours de Bryan sur la croix de l’or, la question du bimétallisme vient hanter le débat américain et le Nord-Est devient le lieu de repli de la défense de l’étalon or.

Histoire monétaire et histoire spatiale

En analysant l’histoire des États-Unis après la Guerre de sécession, le livre de Nicolas Barreyre montre à quel point l’unité monétaire ne garantit pas l’unité politique, et comment des clivages idéologiques ou théoriques apparemment bien arrêtés peuvent être brouillés et reconfigurés par les identités géographiques. C’est le propre de la monnaie, selon la célèbre formule de George Simmel, d’être à la fois la porte et le pont, c’est-à-dire d’unir et d’opposer. L’or et la liberté montre les rouages complexes de cette dialectique et ses enjeux spatiaux. Que les clivages monétaires soient géographiques n’est sans doute pas si étonnant puisque c’est le propre de la monnaie que de circuler et de s’accumuler avec la production et les échanges, eux-mêmes spatialement déterminés. Mais le caractère spatial de la monnaie est sans doute trop souvent oublié des économistes et des politiques, trop enclins à penser un monde où les biens et les capitaux circulent librement et où la géographie et les identités spatiales seraient quantités négligeables. Surtout, comme le cas des États-Unis le montre parfaitement, les enjeux géographiques monétaires ne sont pas simplement superposés à la géographie économique. La géographie revêt elle-même un caractère symbolique et identitaire, y compris — et peut être d’autant plus — quand elle entre en interaction avec les débats monétaires. Qu’on pense aujourd’hui encore aux débats financiers et monétaires européens où les notions d’Europe du Nord et d’Europe du Sud deviennent des identités symboliques qui ne recoupent pas parfaitement les divisions économiques mais deviennent des références politiques structurantes. Les récents débats sur les difficultés de l’union monétaire européenne et la nécessité d’une union budgétaire ont souvent fait référence à l’histoire des États-Unis pour comprendre combien une monnaie commune a besoin d’une dette commune. La lecture de L’or et la liberté viendra opportunément enrichir ces débats en montrant comment l’unité politique a pu laborieusement se construire en dépit des divergences sur les questions monétaires.

Pour citer cet article :

Éric Monnet, « La désunion monétaire américaine », La Vie des idées , 10 novembre 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-desunion-monetaire-americaine.html

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par Éric Monnet , le 10 novembre 2014

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