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Loin de Bollywood, le film Slumdog Millionnaire nous plonge en plein cœur de la planète bidonville sans verser pour autant dans le misérabilisme. Igor Martinache nous en propose une lecture sociologique.

Recensé : Slumdog Millionnaire, film de Dany Boyle et Loveleen Tandan (Royaume-Uni/Inde, 2007, 2h), sorti en France le 14 janvier 2009.
Une première version de cet article est parue dans Liens Socio.

Le film s’ouvre dans un commissariat de Bombay. Un jeune homme d’une vingtaine d’années subit un interrogatoire « musclé » de la part de deux policiers du cru. Son crime ? Avoir gagné au jeu télévisé « Who wants to be a Millionnaire ? », la version locale de notre « Qui veut gagner des millions ? » Ou plus exactement, avoir gagné alors qu’il n’est qu’un pauvre serveur de thé dans un centre d’appels téléphoniques issu de Dharavi, le plus grand bidonville d’Asie (plus d’un million d’habitants). Car Jamal Malik (Dev Pratel) a su répondre infailliblement à toutes les questions lui permettant d’empocher dix millions de roupies, quand les « professeurs d’université s’arrêtent à 16 000 roupies », comme le remarque l’un des agents. Alors le jeune homme, sitôt remis de la séance de gégène, va s’employer à raconter sa vie aux forces de l’ordre pour leur prouver qu’il n’a pas triché. Car chaque question qui lui était posée correspondait à un épisode riche en émotions de sa courte mais mouvementée existence. Dans un montage en clin d’œil à Usual Suspects, on suit donc étape après étape la trajectoire de cet enfant des bidonvilles et de son frère Salim (Madhur Mittal).

Des parties de cricket improvisées sur le tarmac de l’aéroport aux raids meurtriers des extrémistes hindous contre les bidonvilles musulmans [1], en passant par les faux bienfaiteurs qui n’hésitent pas à mutiler les orphelins qu’ils recueillent pour exploiter leur mendicité et les autres activités violentes du « milieu » mafieux, on est bien loin de l’Inde des films de Bollywood. Les bons sentiments et autres clichés quelque peu moralisateurs ne nous sont certes pas totalement épargnés, mais on se laisse malgré tout prendre facilement par cette plongée dans la « planète bidonville » bien dépeinte par Mike Davis [2]. À l’instar des ouvrages de l’inclassable chercheur, le film de Dany Boyle, auteur entre autres du film culte Trainspotting (1996) et de Loveleen Tandan, adapté du roman de Vikas Swarup [3], donne bien à voir le poids des structures économiques dans les manifestations de la désorganisation sociale et les diverses carrières déviantes que peuvent endosser les enfants nés à l’ombre des monceaux de déchets que sécrète le « mal-développement » de nos sociétés. Du côté cinématographique, l’odyssée de Jamal Malik fait ainsi irrésistiblement songer au héros de la Cité de Dieu de Fernando Meirelles (2003), dont le titre reprend le nom ironique d’une des favelas de Rio, mais aussi plus près de nous au Temps des gitans d’Emir Kusturica (1989) ou à Khamsa de Karim Dridi (2008), qui nous permettent jusqu’à un certain point d’adopter le point de vue d’enfants appartenant aux groupes que le politiquement correct désigne comme les « gens du voyage ». Ceux-ci ont en commun avec les enfants des bidonvilles d’être l’objet d’une stigmatisation dont l’actualité italienne récente nous rappelle malheureusement qu’elle ne va pas en s’affaiblissant. Le mépris de classe se traduit ici notamment par les plaisanteries récurrentes du Jean-Pierre Foucault local à l’égard de Jamal, sorte de violence symbolique qui agit comme une double-peine venant redoubler les infortunes de la naissance.

Comme les autres cités, le film ne verse pas pour autant dans le misérabilisme. Loin du déterminisme est le parcours croisé des deux frères Malik, mais aussi et surtout, le film est loin d’une certaine lecture de la distinction culturelle, qui voudrait caractériser la vie des classes populaires par le manque à tous les points de vue, comparé à celui des classes dominantes ; et il ne tombe pas non plus dans l’écueil symétrique du populisme. Ici, Dany Boyle nous montre que les expériences de vie permettent d’accumuler d’autres formes de « capitaux » très rentables dans certains champs, et en particulier d’un certain nombre de « connaissances » qui peuvent permettre dans le cas présent de l’emporter dans un jeu télévisé. Bref, il nous rappelle que la « culture du pauvre » n’est pas seulement une culture de la privation, mais bien une autre culture [4].

Le jeu télévisé ici mis en abyme est lui-même un objet d’interrogation sociologique fructueux. Plutôt que de se livrer à leur éloge ou à leur dénonciation, on pourra s’interroger sur les raisons de leur succès. Une clé nous est ici donnée par la belle Latika (Freida Pinto), quand elle dit que « ça [lui] permet de rêver ». On remarque par ailleurs que nombre des jeux dont nous nous distrayons ici ne sont en fait que la déclinaison de concepts nés bien souvent outre-Atlantique, et que l’on retrouve aux quatre coins du monde. Là encore, avant de déplorer trop rapidement une « mondialisation » synonyme d’homogénéisation culturelle, il s’agit de repérer les processus de métissage à l’œuvre. Ceux-ci passent par la nécessaire adaptation au contexte local, mais aussi et surtout par le fait que, loin d’absorber les images comme des « cerveaux-éponges », les publics adoptent le plus souvent une « lecture oblique » (comme dit Richard Hoggarth), et n’attribuent pas le même sens aux mêmes images en fonction de leurs différents bagages culturels. C’est ce qu’ont bien établi les études dites « de réception » menées par les chercheurs appartenant au courant des Cultural Studies depuis une trentaine d’années. David Morley a par exemple mis en évidence comment les spectateurs de l’émission d’information Nationwide percevaient les reportages de celle-ci de manière très différente en fonction de leur profession, tandis que Ien Ang a montré comment la série Dallas pouvait être perçue comme une apologie du « rêve américain » ou l’illustration de la décadence de la société étasunienne selon les pays [5]. C’est que, comme l’a expliqué Stuart Hall dans un célèbre article, il y a rarement une correspondance absolue entre le système de significations avec lequel les producteurs investissent leur programme et celui avec lequel les publics le « décodent » [6].

Bref, difficile de savoir comment chacun d’entre vous percevra Slumdog millionnaire. Espérons simplement que vous y prendrez un grand plaisir. Mais aussi, que, sans prendre au pied de la lettre une vision nécessairement esthétisante, il saura faire progresser un point de vue « compréhensif » sur certaines formes de déviance juvénile. Car malgré les plaidoyers cinématographiques et les démonstrations sociologiques qui s’accumulent, il n’est pas évident pour tout le monde que les politiques sociales sont bien plus efficaces que la répression pour lutter contre les violences. La société que construisent les politiques répressives et la « prévention situationnelle » – dont la ségrégation résidentielle n’est finalement qu’une des options – est illustrée par le récent long-métrage de Rodrigo Pla, malheureusement passé trop inaperçu, La Zona. Propriété privée (2007), qui montre par l’exagération le traitement que les habitants d’une « gated community  » mexicaine réservent à de jeunes intrus issus de la favela adjacente.

Crédit photo : Ishika Mohan

Pour citer cet article :

Igor Martinache, « La culture du pauvre en Inde », La Vie des idées , 16 mars 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-culture-du-pauvre-en-Inde.html

Nota bene :

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par Igor Martinache , le 16 mars 2009

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Notes

[1Sur la question des rapports ethniques en Inde suite notamment aux attentats de Bombay du 26 novembre dernier, cf. Wendy Kristianasen, « Plongée au cœur de l’Inde musulmane », Le Monde diplomatique, janvier 2009.

[2Cf. notamment Le pire des mondes possibles, De l’explosion urbaine au bidonville global, La Découverte, 2006.

[3Traduit en français sous le titre Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, 10/18, 2007.

[4Cf. Richard Hoggart, La Culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970 (éd. originale : The Uses of Literacy, 1957).

[5Watching Dallas. Soap Opera end the Melodramatic Imagination, Londres, Routledge, 1985 [1982]. Plus généralement, on pourra se référer à l’ouvrage dirigé par Isabelle Charpentier, Comment sont reçues les œuvres ? Actualités des recherches en sociologie de la réception et des publics, Paris, Créaphis, 2006.

[6Cf. « Encodage/décodage », Réseaux, n°68, 1994 [1972].



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