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Élisabeth de Fontenay poursuit sa réflexion sur le statut des bêtes, si proches de nous et pourtant à nous si soumises. En philosophe engagée, elle se penche sur le statut des animaux, déconstruisant les oppositions trop faciles et proposant de leur reconnaître certains droits.

Recensé : Élisabeth de Fontenay, Sans offenser le genre humain. Réflexions sur la cause animale, Paris, Albin Michel, 2008, 215 p.

Après « La raison du plus fort », qui constituait une ample préface aux Trois Traités pour les animaux de Plutarque, et Le Silence des bêtes, la philosophie à l’épreuve de l’animalité [1], Élisabeth de Fontenay consacre un troisième ouvrage philosophique à l’animal et à l’animalité. Ce sujet est de plus en plus arpenté par les philosophes, mais ils éprouvent quelques difficultés à le penser sereinement et surtout à nouveaux frais, sans ressasser les mêmes références, d’Aristote à Hegel, souvent jugées indépassables pour l’animal – alors même qu’elles paraîtraient dépassées, voire déplacées, pour penser le statut actuel de la femme, de l’enfant, de l’étranger, de l’autre et de l’homme en général.

La passion des débats vient du fait que l’animal paraît tellement proche de l’homme, même pour ceux qui soutiennent une forte distinction, que toute réflexion sur le premier semble rejaillir sur le statut du second et mettre en cause une civilisation humaine largement basée sur l’utilisation multiple des bêtes. Un bel exemple de la difficulté à penser l’animal en lui-même, pour lui-même, est l’ouvrage de Jean-Marie Meyer et Patrice de Plunkett, dont le titre même, Nous sommes des animaux mais on n’est pas des bêtes [2], illustre la propension à ne considérer l’animal que par rapport à l’homme, érigé en référence suprême, comme les ethnologues du XIXe siècle ne pouvaient penser les autres populations que par rapport aux Européens. Cela permet de ressasser les mêmes bons vieux concepts sur l’animal et l’animalité dans un sentiment de « circulez, il n’y a rien à voir, l’Homme est l’Homme, l’Animal est l’Animal », rassurant pour les uns, consternant de facilité pour les autres.

L’ouvrage d’Élisabeth de Fontenay n’est pas de ceux-là. Il est même d’un parti difficile. Il veut frayer une troisième voie entre ce que l’auteur appelle la tradition philosophique continentale, de Descartes à Heidegger, qui nierait l’originalité des bêtes et les dévaloriserait pour les assujettir, et une philosophie d’origine anglo-saxonne, qui réduirait trop la différence entre l’homme et la bête sous l’effet d’un « matérialisme continuiste ». Longtemps présentée en France comme un épouvantail, une horreur philosophique, alors qu’elle était connue et débattue ailleurs, cette philosophie, vulgarisée et caricaturée par les droits de l’animal et l’antispécisme, commence à être diffusée plus sereinement, comme en témoigne l’Éthique animale de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer [3].

C’est plus précisément à propos d’une réflexion conjointe sur l’homme et l’animal, l’humanité et l’animalité, qu’Élisabeth de Fontenay essaie cette troisième voie. Ainsi veut-elle garder un propre de l’homme, comme les premiers, tout en le reconsidérant, comme les seconds, car ses critères sont sans cesse remis en cause par la science. De même veut-elle conserver à la philosophie le droit de penser d’une manière autonome l’homme et l’animal, voire de contrôler la science et ses concepts par des concepts philosophiques jugés plus rationnellement et plus sûrement édifiés (p. 45 et suiv.), ce qui rappelle étrangement les prétentions des théologiens des XVIe-XIXe siècles. En cela, Élisabeth de Fontenay se situe entre des philosophes qui ne tiennent guère compte de la science et d’autres, tel Dominique Lestel [4], qui, assumant une double approche de scientifique et de philosophe, construisent une réflexion philosophique à partir des connaissances éthologiques.

La réflexion d’Élisabeth de Fontenay se déploie par l’entremise d’une succession d’études précises dont nous ne pouvons, et ne voulons, faire ici le résumé. Contentons-nous de donner une approche pour inciter à lire le livre : déconstruction de la différence classique de l’homme et de l’animal dans le sillage de Derrida ; reconstruction d’un propre de l’homme, d’un rapport homme-animal qui n’avilirait pas le premier et ne réduirait pas le second ; définition de droits des animaux et non extension de droits de l’homme aux animaux supérieurs (primates) ; volonté de concilier une approche philosophique « classique » de l’animalité et de l’humanité, et de leur distinction, avec un renouvellement du regard sur l’animal.

Le chemin est souvent complexe, périlleux, et Élisabeth de Fontenay se retrouve quelquefois face à des contradictions. Pour sauver le propre de l’homme, elle se rallie à l’idée de différences de degrés (l’homme aurait en plus les langages déclaratif, ostensif, conversationnel, le pouvoir métaphorique, etc.), tout en sachant et en reconnaissant que ce genre de barrière entre l’homme et l’animal est sans cesse contredit et nivelé par les découvertes scientifiques. Pour sauver l’autonomie de la philosophie, elle veut se concentrer sur les concepts philosophiques classiques tout en admettant qu’il est impossible de ne pas tenir compte des apports de l’éthologie. Mais cela montre surtout que l’auteur ne s’accommode pas des pensées simplistes et qu’elle veut, au contraire, faire face à la complexité du vivant, à la diversité des approches, à la difficulté de la question. Chaque page donne à penser, lève des questions, ouvre des pistes et rend ce livre indispensable pour qui s’intéresse aux rapports entre l’homme et l’animal.

Pour citer cet article :

Éric Baratay, « La « cause animale » », La Vie des idées , 27 mars 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-cause-animale.html

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par Éric Baratay , le 27 mars 2008

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Notes

[1Publiés respectivement chez POL en 1992 et chez Fayard en 1998.

[2Presses de la Renaissance en 2007.

[3PUF, 2008.

[4D. Lestel, L’Animal singulier, Paris, Seuil, 2004 ; Les Amis de mes amis, Paris, Seuil, 2007.



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