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La carte du singe

À propos de : Vincent Leblan, Aux frontières du singe. Relations entre hommes et chimpanzés au Kakandé, Guinée (XIXe-XXIe siècle), EHESS


En étudiant la répartition des hommes et des chimpanzés en Guinée du XIXe siècle à nos jours, on peut mettre en évidence l’interaction entre la dynamique de l’espèce et celle de l’environnement. Ce faisant, Vincent Leblan réfléchit aux conditions de possibilité d’une véritable histoire des animaux.

Recensé : Vincent Leblan, Aux frontières du singe. Relations entre hommes et chimpanzés au Kakandé, Guinée (XIXe-XXIe siècle), Paris, Éditions de l’EHESS, 2017, 288 p., 22 €.

Voici un livre novateur – ce n’est pas si fréquent –, doté d’un excellent titre et d’un sous-titre alléchant, mais qui peut porter à confusion. Mieux vaut garder en tête le titre de la thèse, soutenue en 2008, qui forme la matière du texte : « Analyse spatiale des relations entre les hommes et les chimpanzés ».

Même ainsi circonscrit, cet ouvrage est original et se lit avec grand intérêt, malgré sa densité matérielle et conceptuelle. Il sort d’une approche strictement humaine des animaux, où l’on s’intéresse aux hommes et non aux bêtes, une lecture encore très majoritaire dans la production scientifique. Il propose que les sciences humaines et sociales s’emparent du sujet des interactions concrètes entre les hommes et les animaux eux-mêmes, en se plaçant dans le sillage des travaux de Frédéric Joulian et Véronique Servais pour les singes, d’ethnologues ou de sociologues anglophones, tel David Goode, à propos des animaux de compagnie.

Une analyse historique de l’environnement

Anthropologue lui-même, Vincent Leblan entend se démarquer des approches sociologiques et culturelles menées par certains primatologues, qu’il considère trop empreintes de biologisme, trop enclines à « biologiser » la culture (car il faut désormais parler de sociologie et de culture des primates en général, des chimpanzés en particulier). En s’appuyant notamment sur les approches de l’anthropologue britannique Tim Ingold [1], l’auteur postule que les capacités et les propriétés des individus et des groupes chimpanzés résultent de leur engagement dans leur environnement, avec des dynamiques d’apprentissage et de transmission, donc de leurs interactions avec les autres vivants : humains, animaux, végétaux.

En devenant « saillant » pour ces chimpanzés, l’environnement, au sens large, leur fait développer des compétences. L’état et l’évolution de celles-ci supposent de tenir compte de l’évolution de l’environnement, les changements environnementaux faisant développer des compétences nouvelles tout en créant des variabilités entre les individus et entre les groupes.

D’où la priorité accordée à une analyse historique de cet environnement. L’historien ne peut que saluer cet engagement hardi d’un anthropologue dans une approche diachronique, la plupart de ses confrères, ainsi que les ethnologues et les sociologues, préférant se débarrasser de l’histoire en postulant une rupture majeure entre le passé « ancien » et le présent « affranchi », indépendant depuis 30 ou 40 ans (ce qui fait que la date de cette très hypothétique rupture, que les historiens ne retrouvent jamais, s’est peu à peu déplacée des années 1950 aux années 1980).

Toutefois, s’il s’engage bien, et d’une belle façon, dans une historicisation de l’environnement, Vincent Leblan ne va pas jusqu’à l’évolution des comportements des chimpanzés, qu’il évoque dans une introduction réécrite et actualisée pour la publication, abordée en quelques pages à la fin du livre. Son propos est d’étudier la répartition géographique des hommes et des chimpanzés dans un territoire de Guinée du XIXe siècle à nos jours, et d’analyser ainsi les possibilités et les situations de relation entre les uns et les autres.

Présence des chimpanzés

Après une présentation du territoire et un essai de reconstitution du dynamisme du peuplement humain, selon des facteurs culturels, religieux, démographiques, notamment migratoires (chapitre 1), Vincent Leblan aborde l’évolution de l’environnement végétal (chapitre 2) en recourant à la littérature des naturalistes du XIXe siècle, aux cartes topographiques de la première moitié du XXe siècle et à des témoignages oraux, en questionnant longuement les deux premiers types de sources. Conclusion : la réalité n’est pas un scénario simple et linéaire (progrès des cultures, déclin des forêts), mais une évolution en dents de scie des forêts, des champs et des jachères tout au long de la période étudiée, selon des cycles économiques et politiques.

Cette relecture est étendue à la présence des chimpanzés (chapitre 3), en déconstruisant les récits des naturalistes et des habitants et en mettant au point une ingénieuse méthodologie pour la situation actuelle. La difficulté à voir les chimpanzés, qui fuient les hommes, est surmontée par l’utilisation de leurs traces : nids au sommet des arbres et fèces à terre. Saluons cette approche pionnière, car la quête des traces animales va devenir fondamentale dans l’élaboration à venir d’une histoire animale, pour ne pas en rester aux témoignages humains. Il s’agit de faire parler ces acteurs animaux en employant divers moyens, de l’archéologie des ossements et des outils pour les primates à l’enquête génétique.
Pour l’heure, les cartes de répartition des chimpanzés corroborent une intuition déduite des autres sources : cette répartition n’est pas inverse à la présence humaine, mais elle est bien plus complexe, avec même des endroits de forte densité d’hommes et de singes, du fait d’une fluctuation des milieux et d’une appropriation multiple de ces milieux par les chimpanzés.

L’auteur arrive à la question des interpénétrations spatiales des hommes et des chimpanzés. D’abord dans les forêts (chapitre 4), en étudiant les chasses : l’habituelle, réglementée par les croyances et les usages ; la commerciale, très intrusive et destructrice. Puis dans les champs et les jachères (chapitre 5), où l’étude des traces montre des utilisations différentes de ces espaces anthropisés selon les journées, les moments et les groupes de chimpanzés, ces animaux ajustant leurs comportements spatiaux à la dynamique agricole, se plaisant bien dans les jachères, riches en diversité végétale et fermées aux hommes par leur foisonnement, et ne craignant pas d’adopter des aspects environnementaux nouveaux, comme les palmiers à huile qui peuvent servir de lieux de consommation et de nidification, parce qu’ils sont devenus « signifiants ».

L’auteur est conscient qu’il faudrait aborder la psychologie simiesque pour comprendre cela, mais il se garde, pour l’instant, d’aller plus loin et conclut sur la conviction que les comportements sont le produit d’une interaction incessante entre la dynamique évolutive de l’espèce et la dynamique historique de l’environnement.

Débat et pistes de réflexion

En fin de compte, il s’agit d’une belle étude, réfléchie, détaillée, notamment sur le plan des concepts, des épistémologies et des sources amplement déconstruites, qui fait réfléchir et pose des questions à chaque page, qui fait aussi émettre des remarques, preuves de sa richesse. En voici trois.

Vincent Leblan critique çà et là l’approche conservationniste développée depuis le XXe siècle. Avec raison, pour montrer que le schéma « forêts avec chimpanzés, campagnes sans chimpanzés » est trop simple. Mais d’une manière sujette à caution, lorsqu’il affirme que l’activité humaine n’a qu’un faible impact (p. 188) ou lorsqu’il fustige la politique des aires protégées (p. 216). Il s’inscrit dans la tendance des anthropologues à excuser les populations locales et condamner les actions d’origine occidentale. Mais qu’il y ait des chimpanzés dans les zones anthropisées n’exclut pas une régression de leur population. L’auteur avoue d’ailleurs que l’« observation satellitaire du rétrécissement de l’habitat des chimpanzés à l’échelle continentale […] n’est pas à mettre en doute » (p. 223).

En raisonnant davantage sur des présences que sur des densités (évidemment difficiles à estimer en histoire), l’auteur s’approche quelquefois de l’autre péché mignon des anthropologues, ethnologues et sociologues soucieux d’historiser : celui non plus de mettre une barrière entre le présent et le passé, mais de niveler ce passé, en postulant une présence chimpanzière continue (p. 119), sans beaucoup de soubresauts, les activités humaines ne l’affectant guère — mais sans le prouver et donc en fabriquant une histoire « plate ». Or la variation des intensités en histoire est bien plus importante que la simple présence ou la pure absence. Qu’il y ait quelques chimpanzés ou des centaines ne forge pas la même dynamique avec l’environnement.

Enfin, Vincent Leblan a souvent la dent dure envers les sciences de la nature. Si les sciences humaines doivent affirmer leur présence et leur spécificité, il ne faudrait pas ajouter un second dédain à un premier dédain. Celui-ci a longtemps eu lieu au sujet des animaux. L’auteur de ces lignes, qui a commencé ses recherches dans les années 1980, peut en témoigner : combien de sourires narquois et de remarques acerbes n’a-t-il pas rencontrés de la part de collègues « humanistes » ? Le retournement de ces derniers ne date que d’une dizaine d’années. Ne remplaçons donc pas un dédain pour le sujet par un dédain pour les méthodes.

Pendant la longue absence des sciences humaines, que Vincent Leblan reconnaît lui-même (p. 212-213), les primatologues ont construit une approche sociale et culturelle des grands singes comme ils le pouvaient, avec leur formation, leur bagage et leurs moyens. Il faut maintenant échanger entre sciences humaines et sciences de la nature, croiser les concepts et les méthodes, et même construire des procédés communs pour ne pas remplacer un tout-biologique réducteur par un tout-sociologique qui serait aussi réducteur.

Ceci dit, on espère un prolongement de cet ouvrage, notamment à propos des variations numériques et comportementales des chimpanzés. Gageons qu’avec son détachement à venir en Guinée, Vincent Leblan nous fournira d’autres travaux pionniers. Bref, on attend la suite avec impatience !

Pour citer cet article :

Éric Baratay, « La carte du singe », La Vie des idées , 18 septembre 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-carte-du-singe.html

Nota bene :

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par Éric Baratay , le 18 septembre

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Notes

[1The Perception of the Environment, Routledge, 2000 (traduction française : Marcher avec les dragons, Zones sensibles, 2013).



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