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La Syrie à l’aube du XXIe siècle

À propos de : B. Dupret, Z. Ghazzal, Y. Courbage, M. Al-Dbiyat (dir.), La Syrie au présent, Actes Sud.


Ce pays est au cœur du Proche-Orient, et pourtant nous le connaissons si mal. La Syrie au présent vient combler cette lacune en dressant un portrait saisissant et minutieux d’une société complexe, qui ne se laisse pas résumer au régime autocratique de Bachar al-Assad.

Recensé : La Syrie au présent, Reflets d’une société. Sous la direction de Baudoin Dupret, Zouhair Ghazzal, Youssef Courbage, Mohammed Al-Dbiyat, Sindbad, Actes Sud, 2007, 877 pages. 30€.

La Syrie est le parent pauvre des ouvrages français consacrés au Moyen-Orient – chose étonnante, vu sa complexité et la place centrale qu’elle occupe dans les équilibres régionaux, qui interdisent de le réduire au statut d’« État voyou » (rogue state) ou de le juger à travers le seul prisme de son régime politique. Depuis l’ouvrage collectif édité par le CNRS en 1990 (La Syrie d’aujourd’hui, sous la direction d’André Bourgey), les lecteurs français ne disposaient en effet que d’articles scientifiques très spécialisés pour comprendre les réalités politiques et sociales de ce pays.

La parution de La Syrie au présent, l’ouvrage dirigé par quatre chercheurs de l’Institut Français du Proche-Orient, est donc, d’emblée, un événement remarquable. Réunissant une équipe d’universitaires et de praticiens venant de tous horizons, cet ouvrage dresse un portrait sinon exhaustif (le sous-titre indique humblement qu’il s’agit de ‘reflets’), du moins fidèle à la complexité de la Syrie contemporaine [1]. Cette ambition se reflète dans le plan de l’ouvrage, composé autour de huit thématiques – le territoire, la population, la religion, la culture, l’économie, le droit, la politique, la place de la Syrie dans la région –, chacune faisant l’objet d’un long chapitre introductif suivi d’une série de papiers plus courts. On y trouvera des études approfondies sur des sujets très précis (par exemple, la production laitière, ou un camp de réfugiés palestiniens….), mais aussi des questions transversales (le soufisme, les questions linguistiques actuelles, la politique de l’eau, les Frères musulmans, le théâtre syrien…), des témoignages (sur les maisons en parpaings, sur un concert de Sabakh Farhi, chanteur classique vénéré en Syrie…), et des zooms plus ou moins rapprochés (allant des jardins des villes de l’Oronte à la badia, terre des bédouins) qui ancrent les analyses dans des réalités situées à différentes échelles.

Reposant sur une expertise solide mais accessible au public non spécialiste, La Syrie au présent effectue aussi une manière de bilan : celui de quarante années d’« intermède socialiste », celui de quarante années de régime autoritaire. Grâce aux multiples « reflets » qu’elle propose, grâce aux allers-retours constants des textes entre temps long et instantanés du quotidien, l’ouvrage décrit une société paradoxale : entravée, certes, mais pourtant extrêmement vivante et plurielle. Quel que soit le jugement que l’on porte sur le bilan – il est pourtant sévère – force est de constater que, en Syrie, rien n’est si immobile qu’il en a l’air, malgré la rigidité du cadre étatique, la main de fer du régime policier, la longue fermeture du pays, la paupérisation de la population. Le fil rouge reliant ces chapitres pourrait donc être, d’une certaine manière, les tensions et recompositions qui ont lieu, à toutes les échelles et dans tous les domaines, entre d’une part terroirs, réseaux et sociabilités, savoir-faire, créativité et d’autre part planification, objectifs nationaux de développement, dirigisme. Ces tensions sont ravivées par le contexte récent de relative libéralisation économique et de plus grande ouverture du pays tandis que se maintiennent la chape de plomb politique, la corruption et le clientélisme qui, en dernière analyse, empêchent le pays de refermer « l’intermède ».

Un exemple de ces tensions, adaptations et métissages est donné dans le premier chapitre, consacré aux transformations du territoire syrien depuis les années 1960. Ce chapitre décrit ainsi les recompositions du territoire syrien – et notamment l’intégration de périphéries auparavant délaissées, en particulier celle de la Jazira, territoire du nord-est à forte population kurde, et celle de la région alaouite, montagne en bordure de la Méditerranée. Le destin de la Jazira a été transformé par le développement d’un programme d’irrigation intensive (grâce à la construction de deux barrages sur l’Euphrate), par l’implantation de fermes agricoles d’État et d’industries du secteur public, et enfin par la découverte et l’exploitation du pétrole à partir des années 1980 – les modalités de cette insertion font d’ailleurs dire à des intellectuels de la région cités par les auteurs que la Jazira est devenue une « colonie interne » à la Syrie du fait de l’exploitation à sens unique de ses ressources. La construction ex nihilo de la « région alaouite » doit, elle, tout à la prise du pouvoir damascène par les membres de cette communauté, qui jusqu’à présent était confinée dans un terroir enclavé et pauvre. Ces transformations participent par ailleurs d’une centralisation croissante du territoire au profit de Damas. Cette centralisation reformule la hiérarchie urbaine et le rapport des villes les unes avec les autres, et en particulier le rôle de la seconde ville du pays, Alep. Celle-ci, éternelle rivale de la capitale et pôle industriel et commercial essentiel, est en effet déstabilisée par le processus de métropolisation damascène – qui capte désormais la majeure partie de l’investissement international – comme par la rupture partielle de sa domination sur son arrière-pays, une Jazira puissamment transformée. L’accélération de la déconnection des rapports ville/campagne, couple dont les relations ont structuré le développement de la Syrie au XXe siècle, est en effet accélérée par l’ouverture économique du début du XXIe siècle, et contribuent à l’ancrage des villes dans des réseaux de plus longue portée, régionaux et internationaux au détriment des solidarités locales. Au début du XXIe siècle, le territoire syrien est donc à la fois plus intégré, mais aussi plus fragmenté, en transition entre l’héritage de la planification et la recomposition des ressources humaines et des réseaux locaux aux nouvelles conditions de l’ouverture.

Adaptation, ajustement, contournement, métissage, résistance et normalisation caractérisent également les autres aspects de la société syrienne abordés par l’ouvrage. Le deuxième chapitre offre une analyse approfondie de la population syrienne, et souligne le coup d’arrêt persistant du processus de transition démographique – ce qui fait de la Syrie un cas quasi unique dans le monde. Il donne par ailleurs coups de projecteur utiles sur des populations minoritaires et que le pouvoir cherche à contrôler, avec plus ou moins de succès – Kurdes, bédouins, palestiniens par exemple. Le troisième chapitre s’attache à montrer la diversité du paysage religieux syrien : diversité des différents groupes confessionnels et de la composition interne de ceux-ci, dynamisme du débat religieux entre les différentes traditions, variété des pratiques et des espaces du sacré, complexité des rapports qu’entretiennent les différentes communautés entre elles comme avec un pouvoir baasiste soucieux de les encadrer, de les contrôler, de les réprimer ou de les utiliser. Ce portrait met utilement en perspective la question de l’islam politique – sujet favori des médias occidentaux – et indique que celle-ci est loin d’épuiser la question religieuse en Syrie. Ce sont les éclairages consacrés à divers aspects de la scène culturelle syrienne qui font toute la richesse du chapitre consacré à la culture : ils rendent compte de la vitalité de la création dans de nombreux domaines (théâtre, cinéma, œuvres télévisuelles, livre, musique) malgré les contraintes internes – manque de moyens et contrôle politique – mais aussi en s’intéressant à des formes culturelles moins étudiées – il en est ainsi de la polyglossie de l’arabe ou de la musique nawar, musique de fête à deux instruments jouée par les tziganes – qui révèlent les tensions entre une culture de masse en expansion et le devenir de cultures et pratiques plus localisées. Le cinquième chapitre sur l’économie syrienne livre un bilan sévère des quarante années de l’« intermède socialiste » (y compris les politiques dites d’ouverture des années 1990), intermède qui a officiellement pris fin en 2005, lorsque le Congrès du Parti Baas a annoncé l’entrée de la Syrie dans une « économie sociale de marché » qui reste encore à définir ; les éclairages proposés décrivent les relations de proximité qui existent entre sphères économiques et sphères politiques. De façon assez similaire, le sixième chapitre, qui examine les rapports entre droit et société, rend compte des différents degrés et des différentes formes d’intervention de l’État dans le domaine juridique. Il prend exemple du développement d’un véritable « juridisme économique » qui permet à l’État, par le biais de l’économie, de déborder sur des domaines qui touchent au droit de la personne et, plus largement, au politique.

Les chapitres sept et huit sont plus directement consacrés à la sphère politique. Le chapitre sept, consacré aux transformations internes, analyse de façon précise les mécanismes et équilibres institutionnels qui ont permis l’accession (en 2000) et le maintien de Bachar al-Assad au pouvoir ; cette analyse permet à ses auteurs de dépasser l’habituelle opposition entre « rupture ou continuité » en démontrant que les années Bachar sont davantage une phase d’« adaptation » du régime à de nouvelles contraintes externes et internes. Les articles additionnels font œuvre utile en proposant par exemple des analyses des oppositions politiques musulmanes, de la faiblesse politique des différentes bourgeoisies syriennes, ou de l’abandon en 2000 de l’un des piliers de la politique économique baasiste, le démantèlement des Fermes d’État. Le dernier chapitre place l’insertion régionale de la Syrie sous le paradigme d’un affaiblissement progressif de la position de Damas depuis le début des années 2000 (isolement croissant lié à l’engagement américain dans la région et à la mauvaise maîtrise de l’évolution des relations avec le Liban, que les troupes syriennes sont contraintes de quitter en 2005), en contraste fort avec le rôle central qu’elle y tenait jusqu’alors grâce à la maîtrise de quelques cartes essentielles.

On peut certes regretter l’absence de certains thèmes – ainsi aimerait-on en apprendre davantage sur la jeunesse syrienne qui compose la majorité de la population, sur les conditions de vie de la population urbaine et rurale, sur le monde du travail ou encore sur les aspects économiques et culturels des liens qui lient la Syrie aux autres pays de la région. Il n’empêche : La Syrie au présent constitue une riche contribution aux études syriennes. Ce premier ouvrage de synthèse sur la Syrie au XXIe siècle fera donc date pour ceux qui s’intéressent à ce pays.

Pour citer cet article :

Leïla Vignal, « La Syrie à l’aube du XXIe siècle », La Vie des idées , 30 octobre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-Syrie-a-l-aube-du-XXIe-siecle.html

Nota bene :

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par Leïla Vignal , le 30 octobre 2008

Notes

[1Hasard du calendrier ou signe d’un frémissement éditorial ? La Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée a proposé, en 2006, un numéro spécial sur la Syrie, sous la direction de Sylvia Chiffoleau : N°115-116 – La Syrie au quotidien. Cultures et pratiques du changement, Décembre 2006.



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