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La Shoah dans la littérature polonaise

À propos de : Agnieszka Grudzinska, Victimes, témoins. Les écrivains polonais face à la Shoah (1940-1960), Garnier


De Nalkowska à Milosz, nombreux sont les écrivains polonais à avoir évoqué la Shoah. Leurs « textes-témoins », qui mettent en lumière l’expérience des victimes juives et l’attitude des Polonais, soulignent aussi le rôle de la poésie dans la littérature polonaise.

Recensé : Agnieszka Grudzinska, Victimes, témoins. Les écrivains polonais face à la Shoah (1940-1960), Paris, Garnier, 2016, 474 p., 87 €.

L’ouvrage d’Agnieszka Grudzinska s’intéresse à la manière dont les écrivains polonais ont abordé la Shoah, ou, pour le dire autrement, à ce que la Shoah a fait à la littérature polonaise, pendant et après l’événement. Ce faisant, l’auteur nous donne à lire tout un pan de la littérature de la Shoah peu connu en France. Si certains des écrivains présents dans l’ouvrage ont été traduits au fil du temps, la plupart ne le sont pas, et, en analysant leurs œuvres, Agnieszka Grudzinska effectue un important travail de transfert culturel à destination du public français.

Il ne s’agit pas seulement d’ajouter une littérature nationale à la connaissance que nous pouvons avoir des « textes-témoins » (p. 22) de la Shoah, mais, du fait même du statut particulier que la Pologne et sa littérature entretiennent avec le génocide, de nous en donner une nouvelle perspective, voire de bouleverser celle que nous en avions.

Prose et poésie de la Shoah

L’expression de « texte-témoin » prend ici une connotation particulière. La Pologne, on le sait, a été le pays où sont morts le plus de Juifs, et où s’est déroulée en grande partie la politique de destruction nazie. Ces deux éléments fondent les deux entités du titre : victimes juives, témoins polonais. Les « textes-témoins » sont donc ceux qui portent la trace de cet état de fait. Mais la Pologne est aussi un pays qui possède une tradition littéraire extrêmement forte et intimement liée au sentiment de l’identité nationale, cette donnée constituant la troisième dimension, non explicitée d’emblée, mais centrale dans le développement de ce passionnant essai.

L’auteur emploie une approche très pédagogique, commençant par deux longues parties introductives sur l’histoire des Juifs en Pologne, puis sur les grandes théories ayant accompagné l’apparition du témoignage de la Shoah, pour amener le lecteur sur son propre terrain, celui de la littérature polonaise de la Shoah. À partir de là, l’essai se divise en deux sections, « prose » et « poésie », elles-mêmes subdivisées en sous-genres, comprenant des lectures d’œuvres de plusieurs écrivains de langue polonaise entre 1940 et 1960.

Au travers de ses analyses, Agnieszka Grudzinska pointe la manière dont les œuvres de certains témoins polonais ont été traversées par cet événement, se faisant témoignages sans que l’écrivain en ait toujours eu conscience au moment de l’écriture. Comme le dit Andrzejewski, l’un des écrivains-témoins, à propos d’une nouvelle écrite en 1943, « cette nouvelle a répondu aux besoins de mon esprit et de mon cœur, et je ne pensais pas qu’au fil des années certaines de ses pages deviendraient un témoignage historique » (p. 310). Le cas des Médaillons de Sofia Nalkowska, écrits entre 1945 et 1946, dans ce « juste après » qui montre la continuité de la littérature de témoignage au delà des césures chronologiques d’usage, et dont la traduction française, effectuée par l’auteur, n’a été publiée que récemment [1], constitue à l’inverse un des cas exemplaires d’écrivain-témoin ayant très tôt pris conscience de ce qui se passait.

Schisme identitaire

Mais c’est surtout en montrant comment plusieurs des écrivains ont repris des genres phares de la littérature polonaise pour en subvertir le sens, que l’ouvrage révèle son véritable projet. Dès l’introduction, l’auteur fait allusion aux « attaches que (la) poésie de la Shoah a gardées avec le romantisme ». Cette « matrice romantique » de la littérature polonaise est liée à son histoire et à son statut de nation jeune, dans la construction de laquelle les grands écrivains – au premier rang desquels les poètes – ont joué un rôle essentiel.

C’est là aussi qu’intervient une autre dimension : si, au premier abord, l’opposition entre victimes et témoins semble recouper l’opposition entre Juifs et Polonais, les choses apparaissent rapidement plus complexes. De la même façon que la littérature témoigne aussi de l’expérience vécue par les Polonais victimes des nazis (analysée notamment à travers le cas de Borowski), les écrivains juifs polonais présents dans l’ouvrage se sentaient en général plus polonais que juifs.

C’est le prisme de la langue qui détermine ce schisme identitaire : polonophones parce qu’assimilés, les Juifs polonais ayant témoigné en polonais ne sont sociologiquement pas les mêmes que ceux qui ont témoigné en yiddish. Parmi les exemples analysés dans l’ouvrage, celui de Julian Tuwim, l’un des plus grands écrivains polonais du 20e siècle, expliquant comment il a commencé à se sentir juif après la Shoah, parce qu’une partie de ses proches en avaient été victimes, apparaît exemplaire de ces trajectoires [2].

Dans le mouvement Skamander, fondé par Tuwim avant-guerre, il y avait également une femme, Zuzanna Ginczanka. Répondant à la triple particularité d’être « femme, poétesse, juive » (p. 137), celle-ci avait déjà acquis une certaine notoriété. Dans un poème qu’elle a écrit pendant la guerre, juste avant d’être dénoncée et tuée, elle reprend la trame d’un autre poème célèbre de la littérature polonaise, « Mon testament », écrit par un poète du 19e siècle, Juliusz Slowacki. A. Grudzinska montre comment, en réécrivant ce poème-testament, la poétesse « s’auto-déshérite de la poésie polonaise » :

elle refuse l’héritage civilisationniste tant européen que polonais qui n’a pas tenu ses promesses humanistes, en abandonnant ses illusions et en léguant ses « choses juives » à ceux qui vont s’en saisir après sa mort. (p. 145-146)

La poétesse et le prix Nobel

Dans le chapitre dédié à Milosz, sans doute le plus célèbre parmi les auteurs analysés pour son poème « Campo dei fiori » écrit en 1943, au cœur de l’article de Jan Blonski qui lança le débat de la responsabilité polonaise dans les années 1980, l’auteure conclut :

Parmi les auteurs présentés dans cet ouvrage, Ginczanka est la seule vraie victime de la Shoah et Milosz en est le seul vrai témoin […] Victime juive, témoin polonais. (p. 164)

Cette mise en regard, même si elle ne rend pas justice à la complexité des cas de figures contenus dans l’ouvrage, en recueille la quintessence. Elle est intéressante parce qu’elle réunit, en une image symétrique, deux figures que tout semble opposer, une poétesse méconnue au destin tragique et un poète exilé, prix Nobel, célèbre sur la scène internationale.

Ce rapprochement met aussi en relief le rôle joué par la poésie dans la littérature polonaise de la Shoah : un rôle central, comme dans la littérature polonaise tout court, illustré dans l’ouvrage à travers les œuvres aussi passionnantes que diverses de Rosewicz, Broniewski et d’autres.

Le lecteur français néophyte en la matière découvre dans un même mouvement, au fil des analyses, deux moments de la littérature polonaise : les canons de cette littérature et les textes de témoins ayant pris appui sur cette tradition pour en révéler le non-sens après la Shoah. Par ce double geste, il nous est donné de saisir, au prisme du cas polonais et à travers les variations que composent les œuvres présentées, une vérité de la littérature actuelle : comment celle-ci a été radicalement remise en question par l’écriture de témoignage.

Pour citer cet article :

Judith Lindenberg, « La Shoah dans la littérature polonaise », La Vie des idées , 2 mars 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-Shoah-dans-la-litterature-polonaise.html

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par Judith Lindenberg , le 2 mars

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Notes

[1Sofia Nalkowska, Médaillons / Medaliony, édition bilingue, traduction d’Agnieszka Grudzinska avec le concours de Florence Kamette, Paris, Institut d’Études Slaves, 2014.

[2Comme le signale A. Grundzinska, le panorama qu’elle dresse ne prétend pas à l’exhaustivité. On ne peut s’empêcher de penser, parmi les victimes juives polonophones, à Szlengel, poète du ghetto de Varsovie, où il est mort, dont la trajectoire est désormais connue du public français grâce aux pages que lui a consacrées Samuel Kassow dans son essai sur les archives Ringelblum (voir Samuel D. Kassow, Qui écrira notre histoire ?, Paris, Grasset, 2012, p. 447-460, et sa recension par Audrey Kichelewski dans La Vie des idées. Une traduction de ces poèmes est à paraître prochainement en français : Wladislaw Szlengel, Ce que je lisais aux morts. Poèmes du ghetto de Varsovie, traduction de Jean-Yves Potel et Monika Prochniewicz, Paris, Circé, 2017.



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