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La France des Cent Jours

À propos de : E. de Waresquiel, Cent Jours, la tentation de l’impossible, Fayard.


Mars 1814 : Napoléon est de retour au pouvoir pour quelques semaines, jusqu’à la débâcle de Waterloo. Pendant ces Cent Jours, deux France s’affrontent dans une lutte qui s’apparente à la fois à un drame et à une comédie. Le récit convaincant d’Emmanuel de Waresquiel démythifie cet épisode trop souvent idéalisé de l’histoire de France.

Recensé :

Emmanuel de Waresquiel, Cent Jours. La tentation de l’impossible, mars-juillet 1815, Paris, Fayard, 2008, 2 cahiers d’illustrations, 688 pages, 28 euros.

Le titre l’indique. Il s’agit des Cent Jours et, par conséquent, de la fameuse période qui sépare le Vol de l’Aigle de la défaite glorieuse de Waterloo [1]. En réalité, l’expression fut d’abord inventée pour les cent dix jours du roi, passés en exil. Le sous-titre suggère également autre chose que ce l’on a coutume d’entendre. Non seulement l’auteur entend y décrire les deux faces de l’événement : la scène principale à Paris et l’envers du décor, que sont les routes embourbées qui mènent Louis XVIII dans un nouvel exil, mais il y révèle également son souci de faire œuvre d’historien et de démythifier un épisode trop souvent idéalisé. Le narrateur se coule ensuite dans la peau de ses personnages et dans le tissu dense des événements, non pour s’identifier à eux, mais pour en découvrir les motivations, les mensonges, les faiblesses ou les forces. Les Cent Jours de Waresquiel sont aussi une réflexion sur le dur métier d’historien [2].

Parmi les points forts de cette réflexion se trouve sans nul doute l’idée qu’en période de crise de légitimité les personnages balancent entre la peur et l’honneur – ou le devoir. Accorder foi à leurs témoignages ultérieurs serait une erreur, car ce serait oublier la recomposition qui s’est opérée entre l’événement traumatisant et sa représentation. Les événements ont dérouté et décomposé bien des acteurs, et ceux-ci essaient par la suite de s’expliquer et d’expliquer aux autres leur comportement. Les officiers de la maison militaire du roi, qui renoncent au dernier moment à émigrer en Belgique, motiveront ainsi ce choix par leur patriotisme. Désormais, on ne quitte plus impunément sa patrie. Louis XVIII l’apprendra à ses dépens. L’épisode témoigne comme jamais de la montée en force du patriotisme né sous la Révolution et cultivé par Napoléon au profit de sa dynastie. Dans un second temps, il démontre combien il importe d’accorder de l’attention aux « vaincus » de l’histoire. Le contre-jour a lui aussi ses secrets.

Une guerre de symboles

Waresquiel est particulièrement sensible aux représentations, si souvent négligées par la profession. De même, il accorde une grande attention aux symboles qui en disent parfois plus long que les écrits. Entre le 19 et le 20 mars 1815, c’est à une lutte de symboles que se livrent en effet les Français. Les uns arborent fièrement la cocarde tricolore ; les autres la cocarde blanche. Ce faisant, ils rappellent la lutte qui sévit entre deux légitimités : celle du roi qui n’a jamais renoncé à sa couronne, même en exil, et celle de Napoléon qui se flatte d’être plus légitime encore, puisque proclamé par le Sénat, élu par le peuple français et sacré par le pape. Les Cent Jours illustrent fort bien la guerre symbolique qui divise et divisera pour longtemps les Français. Et, si Napoléon perd définitivement la partie à Waterloo, il n’en remportera pas moins justement cette guerre symbolique. En juin 1815, c’est lui qui incarne la nation et le patriotisme, et non le vieux roi, de retour de Gand. Du coup, on comprend mieux le succès de la légende napoléonienne. Le Vol de l’Aigle et les Cent Jours l’ont amplifiée, en revêtant l’Empereur du manteau de « père du peuple » ou de « sauveur de la nation », là où le gros roi podagre se voit à jamais discrédité, pour être rentré dans « les fourgons de l’étranger ».

En 1814, rien ne laissait prévoir une telle conclusion. Bien au contraire. Le retour des Bourbons avait été plutôt bien accueilli. La France était lasse de la guerre et rêvait de paix et de liberté. La Charte qu’avait octroyée à ses sujets Louis XVIII allait dans ce sens et proclamait le droit public des Français, y compris l’égalité devant la loi ou la liberté de la presse. Dans les villes portuaires, les activités avaient repris, à la grande satisfaction des notables et des travailleurs. La crise qui avait touché la France entre 1810 et 1813 n’était plus qu’un vague souvenir. Certes, et malgré la Charte qui décrétait l’irréversibilité de la vente des biens nationaux, il y en avait pour craindre un retour à la féodalité ou des lois en faveur des nobles spoliés. D’autres étaient agacés par les cérémonies de commémoration ou les processions expiatoires. Eux n’y voyaient qu’un « nuage d’encens funéraire » (p. 89) et un désaveu de tout ce qui s’était fait depuis 1789. Napoléon en était conscient et, dès son retour sur le sol de France, il se plut à attiser les haines, en accusant la noblesse et l’Église de conspirer contre les libertés nationales, ainsi qu’en témoignent les décrets de Lyon, datés du 13 mars. Ces angoisses ne veulent pourtant pas dire que nombreux étaient les Français qui attendaient Napoléon et le percevaient comme le sauveur [3].

Waresquiel entreprend alors d’identifier les sympathisants bonapartistes et leurs opposants et surtout il conteste que le peuple ait accueilli l’Aigle avec enthousiasme, comme l’ont prétendu bien des historiens. Certes, les paysans dans leur ensemble applaudissent à ce retour, mais le peuple des villes semble avoir été plutôt indifférent. Après tout, il avait retrouvé du travail, tandis que le Premier Empire lui avait fait perdre goût à la politique. Les procès qui suivent les Cent Jours témoignent encore de ce que les bonapartistes se recrutaient plutôt dans la petite bourgeoisie libérale ou parmi les officiers subalternes et les soldats. Le peuple urbain suivait le mouvement plus qu’il ne le précédait. Autre constatation non moins importante, dans plusieurs villes, le royalisme était déjà bien implanté : que ce soit dans le Midi, l’Ouest ou dans les départements qui n’avaient pas subi l’occupation de 1814. Et Napoléon le savait, lui qui choisit d’éviter Aix, Avignon, Montélimar et Valence – les villes qui, en 1799, avaient célébré le retour d’Égypte du héros. Quinze ans plus tard, elles étaient devenues pour une part royalistes.

Un drame et une comédie

Le retour de Napoléon eut là pour effet de mettre le feu aux poudres. Les royalistes et les curés furent attaqués et malmenés ; des assassinats et des excès furent commis ; des châteaux brûlés et des maisons pillées. En bref, « l’esprit militaire et révolutionnaire s’est réveillé comme une commotion électrique », notera le préfet de la Seine, lui-même en fuite vers l’Auvergne (p. 326). Quinze ans d’autoritarisme avaient peut-être bridé la politisation populaire, mais n’avaient pas anéanti les grandes attentes nées de la Révolution. Les Cent Jours les réveillèrent, d’autant que des mesures répressives furent prises par Napoléon contre les partisans du roi. Soixante et un préfets furent ainsi révoqués et nombre d’arrestations ordonnées. Les désordres qui secouent la France sont pourtant moins des manifestations de bonapartisme que « des relents d’anticléricalisme populaire, d’égalitarisme antiaristocratique et antibourgeois » – qui rappellent ceux de 1789. Il n’empêche. La répression exercée durant ces quelques mois, à laquelle avait été jusqu’ici prêtée peu d’attention, expliquerait selon l’auteur les violences de 1815, connues sous le nom de terreur blanche. Il y a du vrai dans cette analyse, ainsi que le démontrent les vengeances qui suivirent le 9 Thermidor an II. À la violence subie, on réagit par la violence !

Pendant ce temps, le cortège royal était en route pour Gand. Véritable exode que cette fuite éperdue vers les provinces du Nord, aux routes détrempées, tant et si bien qu’elle sera comparée à la retraite de Russie. Ce nouvel exode se compose des premiers personnages de l’État, avec des exceptions notoires, telles que le chancelier de France. Suivent plus loin les princes, excepté le duc d’Orléans qui se ménage un avenir en partant pour l’Angleterre ; viennent ensuite les troupes royales ; et, enfin, les volontaires dont les jeunes Vigny, Lamartine et Géricault. Une jeunesse vouée à l’inaction, qui découvre dans cette aventure pitoyable ce qui fera l’essence du romantisme : l’écart entre le passé et le présent et le rêve d’une gloire désormais inaccessible. Eux ont quelque chose de Don Quichotte, luttant contre d’illusoires troupes bonapartistes et contre la boue qui freine leur avancée ou enterre leurs vivres. Seul le roi ne perd pas son sang-froid et tient à le faire savoir en ne sautant pas un dîner, à tel point que Talleyrand ironise : « C’est le voyage d’Arlequin. Manger et avoir peur ; avoir peur et manger » (p. 301). Waresquiel met en scène ces acteurs si divers, croque avec talent leurs portraits, n’oublie pas de s’interroger sur la fiabilité de leurs témoignages, et ce toujours avec sensibilité et souci de vérité. Si bien que la tragédie vécue par Louis XVIII prête à sourire. Les Cent Jours sont en vérité un drame et une comédie.

Un drame parce qu’ils ont anéanti la réconciliation nationale qu’avait entreprise le roi. Ils ont réveillé les passions politiques et sont à la source de la division entre deux France antagonistes. Une comédie parce qu’ils ont contraint les hommes à trahir leur conscience et leur devoir et qu’ils les ont placés dans des situations cocasses, voire ridicules. Louis XVIII lui-même ne sera pas épargné. Et puis, ils ont donné naissance à une catégorie nouvelle : les girouettes, ceux qui passent d’un camp à l’autre sans état d’âme, et qui, plus tard, devront rendre des comptes [4]. Ils s’y essaieront dans leurs mémoires, leurs journaux ou souvenirs. Un d’entre eux est évidemment Benjamin Constant, le pourfendeur de Napoléon Attila en 1814, qui en devient le premier auxiliaire durant les Cent Jours. C’est lui qui composera l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire. Mais il en est bien d’autres, dont l’inévitable Talleyrand. Tous auront prêté deux ou trois serments en quelques mois. Versatilité française ou nécessité due à la force des choses ? Il serait par trop facile de condamner ces hommes, sans faire l’effort de les écouter. Ils ont en effet alternativement abandonné à leur triste sort Napoléon, Louis XVIII et une fois encore Napoléon, mais, disent-ils, c’était pour le bien de la France. Les régimes changeaient à un rythme si épuisant que seules importaient la continuité de l’État et la sauvegarde de la chose publique. Sous l’empire du provisoire ne demeure plus que cette ambition, à laquelle se mêlent sans nul doute les simples intérêts privés. L’auteur sait le reconnaître.

Les Cent Jours et les passions françaises

Un dernier point et non des moindres, c’est qu’en 1815 Napoléon a perdu foi en son étoile, ce qui pourrait expliquer plusieurs de ses mesures intempestives, telles que les élections anticipées des administrations qui ramènent une majorité de royalistes à la tête des municipalités, là où Napoléon espérait retrouver des partisans. Le plébiscite des Cent Jours en pâtit singulièrement, car les maires refusent d’ouvrir des registres ou « oublient » de signaler l’événement à leurs administrés, ce qui permet de comprendre le nombre élevé d’abstentions. La plupart des royalistes s’abstiennent en revanche de participer aux élections législatives de mai et laissent ainsi place libre aux libéraux et aux révolutionnaires. Peu enthousiastes par ailleurs sont les notables qui s’effraient des conséquences d’une reprise de la guerre et de la mise au ban par l’Europe de Napoléon. Ce dernier ne trouve chez eux aucun soutien, surtout pas financier, alors que la nouvelle campagne s’annonce onéreuse. Parmi ses proches, l’Empereur ne compte pas non plus que des fidèles. Plusieurs ont consenti à le rejoindre sans pour autant lui prêter une allégeance inconditionnelle. Cambacérès en est un exemple tout comme Fouché. Si Louis XVIII se retrouve isolé et solitaire à Gand, Napoléon l’est tout autant à Paris.

La tentation de l’impossible, c’est donc bien tout à la fois celle de Napoléon, soucieux de réaffirmer sa légitimité contre l’héritier des Bourbons, quitte à mieux l’accorder avec l’esprit du temps ; celle de Louis XVIII, avide de raffermir la couronne héritée de Henri IV et de pacifier la France ; et celle de l’historien, confronté à un enchevêtrement de discours et d’images dont il doit débrouiller l’écheveau, sans se laisser séduire par les sirènes de la facilité. Waresquiel s’y emploie avec brio dans un récit panoramique, où l’on passe de la lumière au clair-obscur. Transporté d’un camp à l’autre, le lecteur redécouvre un événement plus complexe que ne le voulait la légende. Un événement dont les conséquences ne se sont estompées qu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Car alors seulement furent apaisées les terribles passions françaises, ravivées par cet épisode à première vue anodin. Seul un homme en avait tiré profit pour peaufiner sa légende, mais a posteriori : Napoléon !

Aller plus loin

Le livre a obtenu le prix Chateaubriand le 19 novembre dernier.

Pour citer cet article :

Annie Jourdan, « La France des Cent Jours », La Vie des idées , 21 novembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-France-des-Cent-Jours.html

Nota bene :

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par Annie Jourdan , le 21 novembre 2008

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Notes

[1À ce sujet, voir le livre intéressant, mais difficile à suivre, de J.-M. Largeaud, Napoléon et Waterloo. La défaite glorieuse de 1815 à nos jours, Paris, Boutique de l’histoire, 2006.

[2Emmanuel de Waresquiel a déjà entrepris de réfléchir sur le métier d’historien et sur les Cent Jours dans L’Histoire à rebrousse-poil. Les élites, la Restauration, la Révolution, Paris, Fayard, 2005.

[3Pour un point de vue identique, motivé à partir d’autres sources, voir le nouveau livre de N. Petiteau, Les Français et l’Empire (1799-1815), Paris, Boutique de l’histoire et université d’Avignon, 2008.

[4Ici, l’auteur discute en vérité avec P. Serna, La République des girouettes. 1789-1815 et au-delà. Une anomalie politique : La France de l’extrême centre, Paris, Champ Vallon, 2005.



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