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La Chine contemporaine par le genre

par Tang Xiaojing , le 17 avril 2013

Domaine(s) : Société

Mots-clés : genre | féminisme | travail | Chine

En quoi la politique de réforme lancée en Chine au cours de ces trente dernières années a –t-elle modifié la place des femmes dans la société ? Un ouvrage collectif illustre le statut paradoxal des femmes dans une Chine contemporaine où l’aggravation de la discrimination coexiste avec une indépendance et une liberté croissantes.

Tania Angeloff et Marylène Lieber, Chinoises au XXIe siècle. Ruptures et continuités, ouvrage collectif, Paris, La Découverte, 240 p., 26 €

Pour comprendre la société chinoise contemporaine qui est en profonde mutation, la perspective du genre constitue un fil conducteur crucial. Dans ce sens, cet ouvrage collectif, sous la direction de Tania Angeloff et Marylène Lieber, est stimulant à la fois pour l’étude du genre et pour les analyses contemporaines de la société chinoise. Le regard sociologique des auteurs s’appuie sur l’analyse stricte de faits quantitatifs et qualitatifs ancrés dans des contextes politiques, économiques et sociaux localisés. Évitant l’écueil d’une perspective eurocentrée de la modernité et de la tradition, les auteurs ont par ailleurs opté pour une vision historique, qui pense en termes de continuité et de rupture le statut des femmes chinoises. Onze chapitres de grande actualité traitent respectivement des rapport de genre et des changements sociaux dans les domaines du travail, de l’éducation, de la sexualité, de la famille et du cinéma, établissant un panorama de l’évolution de la société chinoise contemporaine à travers les processus de modernisation économique et de mondialisation.

Genre et impact démographique

Qu’est-ce que la réforme économique en Chine a apporté aux femmes ? Cette question suscite l’intérêt des chercheurs occidentaux et chinois depuis trente ans, et la réponse n’est pas simple. Si les premiers auteurs sur cette question (des chercheuses anglo-saxonnes surtout) ont beaucoup pensé en terme de régression de la condition féminine, ce livre collectif met davantage en valeur certaines ambivalences.

Isabelle Attané nous invite tout d’abord à questionner l’impact démographique de la discrimination sexuée en Chine. La Chine a un déficit féminin effrayant, dont l’ampleur est inédite dans l’histoire documentée des populations humaines. Pourquoi ? L’auteur explique que si la préférence pour le fils persiste après trois décennies de libéralisation économique et sociale, le déséquilibre fut renforcé par la politique de l’enfant unique et par l’augmentation du coût de la vie, notamment des coûts inhérents à l’éducation et à la santé d’un enfant. Les filles deviennent indésirables parce qu’elles privent tout simplement leurs parents de la possibilité d’avoir un fils et qu’elles « alourdissent » le fardeau économique familial. Ceci mène à la pratique d’avortement sélectif selon le sexe, ainsi qu’aux négligences à l’origine du décès prématuré des filles. L’auteur avance que le déficit de femmes se traduit par une pénurie d’épouses sur le marché matrimonial et probablement par un déficit de naissances des Chinois. Parmi ces conséquences « inattendues », le déséquilibre des sexes sur le marché matrimonial offre aux femmes une possibilité d’ascension sociale, même si cela n’apporte pas nécessairement d’avantages en termes d’égalité sexuelle. Les hommes les plus pauvres et les moins éduqués sont les plus touchés par la pénurie d’épouses.

Genre, Éducation et Emploi

Dans le domaine de l’éducation, le mouvement de l’alphabétisation et de l’universalisation du système éducatif dans les années 1950 a permis l’éducation massive des filles, et la part des filles dans l’éducation n’a cessé dès lors d’augmenter. Fin 2009, leur proportion au lycée atteignait 48,2%. En retraçant l’évolution historique de l’éducation des Chinoises, Amandine Monteil considère qu’en dehors du développement du système scolaire, la politique de l’enfant unique a également joué un rôle déterminant, puisque l’enfant unique bénéficiait de l’intégralité du budget éducatif de la famille. Néanmoins, les disparités sont loin d’avoir disparues. La non-scolarisation des filles et les filles « laissées en arrière » (liushou) représentent encore des problèmes inquiétants dans le contexte actuel.

Si l’effet de la réforme économique sur l’éducation des femmes reste ambivalent, son effet sur l’emploi n’en est pas moins contradictoire. Par le biais de données chiffrées et de recherches préexistantes, l’article de Tania Angeloff fait état d’une situation complexe. L’auteure remonte aux années 1950 pour montrer les effets déjà ambivalents de la révolution communiste sur l’emploi féminin. S’il est vrai que l’autorité communiste a fait de l’emploi féminin la clé du développement socialiste, et s’il est par ailleurs incontestable qu’un grand nombre de femmes ont été intégrées au système urbain de la danwei (unité de travail), l’idéologie des autorités chinoises a occulté le fait qu’un grand nombre de femmes occupaient toutefois des postes précaires et mal payés. En 1978, le lancement de la libéralisation économique fut accompagné par le discours du retour des femmes au foyer (funü huijia) et les femmes de plus de 45 ans en furent les premières victimes ; elles perdirent le statut élevé de la « classe d’ouvrière », faisant l’expérience d’un sentiment de déclassement. C’est également ce que montre l’étude de Li Shuang sur les employées domestiques.

La vague de migration interne provoquée par la réforme économique s’accompagne également d’inégalités sexuelles. Le texte de Marylène Lieber – en prenant le cas de l’industrie électronique située au cœur du système économique mondialisé, recrutant essentiellement des femmes migrantes – analyse comment le genre structure le régime du travail et comment ce dernier nourrit l’inégalité sexuelle. L’industrie du sexe est une autre industrie mondialisée, regroupant beaucoup de femmes migrantes. S’appuyant sur des données ethnographiques relatives à un groupe de cinq touristes sexuels, Chen Mei-Hua a étudié la consommation du sexe des Taïwanais en Chine continentale pour montrer la façon dont la consommation transnationale du sexe se révèle être le lieu complexe de luttes de pouvoir qui croisent le genre, l’origine ethnique et la classe sociale.

Mais tout ne se résume pas une simple régression. Si la discrimination sexuelle incarne les expériences de vie de presque toutes les femmes, et si elle s’est aggravée dans quelques domaines par rapport à l’époque maoïste, elle apporte toutefois pour certaines femmes une forme d’autonomie et une part de pouvoir au sein de la famille. Le texte de Li Shuang a notamment montré cette ambivalence : dans le domaine du service domestique, les migrantes d’origine rurale connaissent une « ascension sociale » alors que les travailleuses urbaines vivent ces emplois comme un déclassement.

Judith Audin vise à analyser le travail des employées des comités de résidents. C’est le seul texte qui traite de l’emploi féminin dans le secteur public. De fait, alors que ces femmes participent de la politique de « modernisation » de la ville et de ses instances de gestion, leur activité se présente comme un métier précaire et peu qualifié. L’auteur analyse notamment comment la féminité peut être mobilisée dans un travail associé au règlement de problèmes sociaux et au maintien de la stabilité, et en quoi ce métier participe des projets de vie de ses employées.

Stratégie, adaptations et résistances

Les individus sont également des acteurs. Les contributeurs de cet ouvrage nous montrent que si les politiques économiques, sociales et démographiques ont structuré le tableau des relations sexuelles depuis la réforme économique, les femmes et les hommes ont également participé à ces processus. Par exemple, Amandine Monteil explique dans son texte sur l’éducation des chinoises que, pour une partie des femmes, poursuivre des études supérieures implique en fait une stratégie matrimoniale. Tania Angeloff note également que pendant la réforme économique, l’inclusion réussie d’une partie des femmes aux élites économiques se fait par une stratégie d’adaptation à un système masculin. Elles mobilisent en fait la féminité pour excuser des erreurs qu’elles commettent, en prétextant leur statut de femmes moins expérimentées que les hommes dans le milieu des affaires. Dans le texte d’Isabelle Attané, l’élimination des filles est le résultat de la stratégie familiale devant la politique de l’enfant unique. Cette politique qui pourrait d’emblée paraître en faveur des femmes a au contraire approfondi l’inégalité sexuelle. Quelques questions méritent cependant d’être creusées : la rigoureuse hausse du prix du logement a-t-elle un impact sur la préférence du sexe de l’enfant ? Le système de retraite influence-t-il la volonté de procréation, notamment dans un contexte d’inflation ? Quelles sont les différences entre villes et campagnes ?

Genre, individualisation et modernité

Dès le début du XXe siècle, la question de la modernité s’est posée en lien avec le genre. Les hommes des élites prétendent que la modernisation de la nation est étroitement liée au rôle des femmes. À l’époque maoïste, l’autorité impulse l’émancipation des femmes grâce à l’éthique de la collectivité. Depuis la réforme économique, la question de la modernité et du genre est remise en scène, mais autrement. Tout d’abord, les différences sexuelles se sont de nouveau accentuées, sachant que la période maoïste coïncide avec une idéologie asexuée. Ensuite, avec un processus d’individualisation, la liberté de choix des différents modes de vie, la relation d’intimité et l’expression libérale de l’émotion – symboles de la modernité – sont mises en valeur, surtout chez les jeunes générations. On peut dès lors se demander si ce processus d’individualisation est l’occasion pour les femmes d’acquérir une autonomie et un statut égalitaire, et si cela constitue une rupture par rapport à leur statut antérieur. Quatre auteurs répondent à ces interrogations à l’aide de leur recherche qualitative respective.

Hélène Le Bail a étudié le mariage arrangé sino-japonais qui se développe depuis les années 1980. Selon son enquête qualitative, les femmes chinoises qui décident de migrer pour se marier font preuve d’ambiguïté quant à leur acceptation de l’ordre établi dans les relations hommes-femmes et leur désir d’affirmer leur indépendance. En fait, une bonne partie des femmes qui migrent pour se marier ont des difficultés pour se marier ou se remarier en Chine. Beaucoup sont divorcées, veuves ou ont passé l’âge du mariage. Elles désirent fuir la pression de la société d’origine et sont à la recherche d’une forme de modernité imaginaire – la vie « moderne » des femmes japonaises au foyer par exemple.

Harriet Evans s’intéresse à l’essor de la « communication » chez les mères et les filles dans le contexte de transformations sociales et culturelles de la vie familiale urbaine. L’expression des émotions concourt à l’évolution du sujet et à celle des relations interpersonnelles. En comparant avec la relation mère-fille à l’époque maoïste, l’auteure illustre une nouvelle éthique du sujet liée à la recherche de la modernité. Malgré tout, cela n’implique pas pour autant l’émergence de relations familiales ou de relations hommes-femmes plus égalitaires. L’idéal de la communication mère-fille renforce en fait les attributs et les devoirs que la société associe aux femmes. Cette conclusion contredit ce qu’ont avancé les récentes théories de l’individualisation et de la démocratisation culturelle de Beck et de Giddens.

La liberté sexuelle est une autre métaphore de la modernité chinoise. Evelyne Micollier analyse les réagencements – à l’ère des réformes – des normes et des valeurs en matière de sexualité et de figures de l’intimité, toujours dans une perspective genrée. Elle note une pluralisation des ordres normatifs dans la société chinoise contemporaine, même si la norme du mariage reste encore largement forte et dominante. Dans l’industrie du sexe, de nouveaux changements impliquent également une individualisation croissante. Bien que les prostituées restent sous l’emprise de la domination masculine, ce sont également des sujets actifs. Une partie des femmes indépendantes économiquement, mobiles géographiquement et socialement, se passent des services des proxénètes grâce à un usage professionnel des nouvelles technologies (Internet, téléphonie portable).

Zhou Xuelin decrit l’évolution de la représentation du statut féminin dans le cinéma depuis les années 1950. Des années 1950 aux années 1970, on a demandé aux femmes de se vouer au projet grandiose de la révolution prolétarienne. Depuis la réforme économique, les questions liées au genre et à la sexualité ont pris une place sans précédent dans le cinéma chinois. Sous prétexte de remettre en cause la moralité confucéenne et la répression du corps, les réalisateurs des années 1980 présentent toute une pléiade de beautés féminines et de femmes en rébellion contre un ordre patriarcal. Dans beaucoup de films, la sexualité se présente de manière explicite. Néanmoins, malgré une tolérance vis-à-vis des sujets liés à la sexualité, les stéréotypes de genre continuent à contraindre les initiatives et les visions des réalisateurs de ces films centrés sur la jeunesse. Cette situation n’a pas vraiment changé dans un contexte social plus libéral amorcé dans les années 1990. L’une des hypothèses implicites de l’auteur sur ce phénomène est liée à la surveillance officielle des films en Chine. Par ailleurs, afin d’engranger le plus de profits possible les films doivent répondre aux attentes du grand public.

Ruptures et continuités...

La place des femmes chinoises dans la société est par conséquent paradoxale : une discrimination aggravée coexiste avec une indépendance et une liberté croissantes. En même temps, la situation n’est pas identique pour toutes. Les onze chapitres du livre nous montrent le recoupement des paramètres de genre, de classe sociale, d’ethnicité et d’âge. Si pour les unes, la réforme est plutôt un cauchemar, pour les autres, elle est porteuse d’opportunités. Cet ouvrage collectif dépasse ainsi les analyses culturalistes sur la société chinoise et fait apparaître l’intérêt de penser en termes de rupture et de continuité lorsqu’on veut étudier des sociétés en pleine mutation comme la Chine contemporaine. Il ne s’agit pas finalement d’une rupture ou d’une continuité au singulier, mais d’une pluralité de ruptures et de continuités, auxquelles les femmes participent collectivement ou individuellement en tant que sujets. Comme le dit Laurence Roulleau-Berger, cet ouvrage ouvre des horizons théoriques pour penser les femmes chinoises en tant que sujets, ouvrant de nouvelles voies de recherche et de réflexion.

par Tang Xiaojing , le 17 avril 2013


Pour citer cet article :

Tang Xiaojing, « La Chine contemporaine par le genre », La Vie des idées, 17 avril 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-Chine-contemporaine-par-le.html

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