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L’utile en tête

À propos de : Joshua Greene, Tribus morales. L’émotion, la raison et tout ce qui nous sépare, Markus Haller


L’humanité est composée de « tribus » qui ont chacune leur conception du bien et leurs valeurs. Comment les réconcilier ? Certainement pas en cherchant une illusoire vérité morale, d’après J. Greene, mais en s’appuyant, à l’aide des neurosciences, sur les intuitions qui peuvent nous être communes.

Recensé : Joshua Greene, Tribus morales. L’émotion, la raison et tout ce qui nous sépare, trad. S. Kleiman-Lafon, Genève, Markus Haller, 2017, 555 p., 28 €.

Joshua Greene est à la fois philosophe et neuroscientifique, spécialiste des bases cérébrales du raisonnement moral. Paru initialement en 2013 sous le titre Moral Tribes et récemment traduit en français chez Markus Haller, Tribus morales constitue une synthèse de ses travaux accessible au plus grand nombre.

Malgré la quantité des recherches en psychologie et neurosciences qu’il brasse, Tribus morales est avant tout un livre de philosophie : Joshua Green est un philosophe engagé qui met les résultats des neurosciences (et des sciences cognitives en général) au service d’un projet éthique. Dans le cas présent, il s’agit avant tout de défendre l’utilitarisme comme solution au problème fondamental soulevé par les désaccords moraux. L’argument principal de l’ouvrage ne s’appuie pas directement sur les sciences empiriques ; celles-ci ne viennent qu’en renfort.

La « tragédie de la morale de sens commun »

Mais quel est exactement le problème auquel l’utilitarisme peut être une solution ? La première partie de l’ouvrage (l’introduction et les trois premiers chapitres) l’explique. Pour le dire simplement, ce problème est l’existence de désaccords moraux fondamentaux et insolubles. Pour le dire de façon plus complexe, pour Greene, l’humanité est composée de « tribus morales » bien distinctes, dont les valeurs morales sont incommensurables. Cette vision s’appuie sur une conception évolutionniste de la morale : le problème fondamental que rencontre à l’origine toute société humaine est celui de la « tragédie des biens communs ». En effet, toute entreprise de coopération entre individus se heurte à l’égoïsme de ceux-ci, qui menace continuellement de mettre fin à leurs relations mutuelles. Heureusement, nous dit Greene, ce problème a déjà été résolu (au moins en partie) par l’évolution : au cours de celle-ci, nous avons développé tout un attirail de dispositions morales (dont « l’empathie, l’amour familial, la colère, le dégoût social, l’amitié, la décence élémentaire, la gratitude, le désir de vengeance, l’amour, l’honneur, la honte, la culpabilité, la loyauté, l’humilité », p. 89) qui nous pousse à surmonter notre égoïsme pour coopérer avec les autres membres de notre groupe. Grâce à ces dispositions, nous intégrons en quelque sorte naturellement les valeurs de ce dernier, ce qui nous permet de vivre dans une relative harmonie en son sein.

Cependant, si l’évolution a résolu la tragédie des biens communs en donnant naissance à la morale, elle a aussi engendré un autre problème : celui de la « tragédie de la morale de sens commun » (tragedy of commonsense morality, bizarrement traduit en français par « la tragédie morale du sens commun »). En effet, la morale créée par l’évolution est tribale : elle ne vaut qu’au sein d’un groupe donné, et chaque groupe a la sienne, incommensurable avec celle des autres. Ainsi, si la morale tend à rapprocher les individus au sein d’un même groupe, elle a aussi tendance à accentuer les désaccords et les écarts entre les groupes eux-mêmes, attisant ainsi haine et conflits.

C’est sur la base de ce constat que Greene présente ce qu’est selon lui le but principal de la philosophie morale : non pas atteindre quelque vérité morale objective qui nous serait inaccessible, mais surmonter les désaccords entre « tribus » en donnant naissance à une métamorale : « un système moral capable de résoudre des désaccords entre des groupes dont les idéaux moraux diffèrent, à l’instar de la morale ordinaire qui permet de résoudre les désaccords entre des personnes dont les intérêts individuels sont opposés » (p. 44).

L’utilitarisme comme « monnaie commune »

Mais sur quoi fonder une telle « métamorale » ? Selon Greene, celle-ci doit s’enraciner dans un ensemble de valeurs susceptibles d’être partagées par tous – ce qu’il appelle une « monnaie commune » à toutes les tribus.

À quoi ressemblerait un tel ensemble ? Pour Greene, il existe au moins une valeur que toutes les tribus sont susceptibles de reconnaître : le bonheur. Si Greene n’adopte pas l’idée autrefois soutenue par Bentham et Mill selon laquelle seul le bonheur a de la valeur et d’après laquelle les êtres humains ne font jamais rien d’autre que chercher à être heureux, il défend la thèse plus faible selon laquelle chacun d’entre nous cherche dans une certaine mesure à être heureux, même s’il ne s’agit pas forcément là de notre seul but dans la vie. Autrement dit, nous ne pensons probablement pas que le bonheur soit la seule valeur véritable, mais nous pensons tous que le bonheur a une valeur intrinsèque.

La métamorale censée réconcilier les différentes tribus doit ainsi prendre pour fondement le bonheur : tout le monde s’accordera pour dire qu’une action qui contribue au bonheur est (dans cette mesure au moins) bonne tandis qu’une action qui accroît le malheur est (dans cette mesure au moins) mauvaise. Si l’on ajoute à cela un peu d’impartialité (ce qui semble requis, si la métamorale doit pouvoir être adoptée par tous), on obtient tout simplement les principes de base de l’utilitarisme : le critère de l’action bonne, c’est sa capacité à améliorer le bonheur du plus grand nombre. Parce qu’il s’enracine dans la seule valeur susceptible de faire l’unanimité, l’utilitarisme est ainsi la « métamorale » dont nous avons besoin pour réconcilier les différentes tribus morales et surmonter nos différends.

Bien entendu, Greene anticipe les résistances que peut susciter cette conclusion. D’abord, l’utilitarisme a mauvaise presse et son nom prête souvent à de multiples confusions – c’est pourquoi il suggère un changement de label radical consistant à remplacer le terme « utilitarisme » par le label éminemment plus rassurant de « pragmatisme profond ». Ensuite, l’utilitarisme doit faire face à un nombre important d’objections – c’est pourquoi Greene se tourne vers les neurosciences.

Automatique et manuel, les deux réglages de la pensée morale

La plupart des objections à l’utilitarisme consistent à montrer que celui-ci a des conséquences contre-intuitives. D’un côté, il nous autorise (voire même nous enjoint) à sacrifier certains individus pour le bien des autres, tant que cela contribue au bonheur du plus grand nombre. Or, cela est clairement monstrueux. De l’autre, l’utilitarisme exige de nous des sacrifices bien trop grands, comme donner la plupart de nos revenus à des associations humanitaires, dès lors que le bien qui en résulte dépasse le plaisir que nous en aurions tiré. Monstrueux et trop exigeant : deux bonnes raisons de rejeter l’utilitarisme.

Mais quel crédit devons-nous attribuer à ces intuitions ? Et d’abord, d’où viennent-elles ? C’est sur ce point que l’appel aux neurosciences (en particulier) et aux sciences cognitives (en général) devient pertinent : les travaux de Greene ont justement porté sur les processus cognitifs soutenant les intuitions et le raisonnement moral. Et les résultats qu’il a obtenus semblent lui permettre de se tirer de ce mauvais pas.

Prenez ainsi le fameux « problème du tramway ». Dans une première version, un tramway fonce vers 5 personnes qu’il menace de tuer. Est-il moralement acceptable de détourner ce tramway sur une autre voie, sachant qu’il écrasera alors une seule personne ? La plupart des gens pensent que oui. Dans une seconde version, le tramway fonce encore vers 5 personnes, mais il faudrait pousser une personne sur la voie pour que son corps arrête le tramway dans sa course. Est-ce moralement acceptable ? La plupart des gens répondent que non. Pourquoi une telle différence entre les deux cas ?

Les travaux de Greene sur ce genre de cas l’ont mené à formuler un certain nombre de conclusions intéressantes. La première est que les réponses utilitaristes (« il est acceptable de sacrifier une personne pour en sauver plusieurs ») et les réponses déontologiques (« il est inacceptable de sacrifier une personne ») sont générées par des systèmes cognitifs différents : tandis que les réponses utilitaristes sont la plupart du temps le produit de systèmes cognitifs conscients, contrôlés et de haut niveau, les réponses déontologiques, elles, sont souvent le produit de processus automatiques, inconscients et émotionnels. C’est sur cette base empirique que Greene ressuscite une distinction classique en philosophie morale entre deux niveaux de pensée morale (on pensera par exemple à l’œuvre du philosophe Richard Hare). Pour cela, il construit une analogie entre notre pensée morale et un appareil photo : comme un appareil photo, notre pensée morale dispose d’un mode automatique (produit de l’évolution et source de réponses déontologiques) et d’un mode manuel (qui nécessite l’usage critique de la raison et qui est source de réponses utilitaristes).

Bien entendu, cela ne prouve rien en soi : après tout, nos intuitions, comme les bonbons, valent peut-être mieux que la raison. Mais c’est là que Greene avance sa seconde conclusion : ces intuitions automatiques, que nous avons développées au cours de l’évolution, sont limitées et sensibles à de nombreux facteurs dénués de pertinence morale. Ainsi, qu’est-ce qui nous conduit à juger qu’il est moralement acceptable de détourner le tramway mais non de pousser l’homme sur la voie ? Tout simplement le fait que nous exerçons directement une force sur lui – un facteur qui a peu de chances d’être pertinent à une époque où les possibilités de faire du mal à autrui à distance sont nombreuses. Ainsi, nos intuitions ne constituent pas une bonne raison de rejeter l’utilitarisme comme solution à la tragédie de la morale de sens commun : elles ne sont que le produit d’un mode de pensée automatique inadapté aux problèmes soulevés par le monde contemporain.

En conclusion

Disons-le enfin : c’est la plupart du temps un plaisir de lire Tribus morales, et cela malgré certains choix douteux de traduction. Le livre est écrit pour être accessible au plus grand nombre et brasse une matière riche, mêlant philosophie, psychologie, neurosciences, économie, etc. Quel que soit le lecteur, il ne fait nul doute qu’il y trouvera quelque chose à apprendre.

Cela n’empêche pas les thèses majeures de l’ouvrage d’être discutables. Plus que la solution, et les données empiriques qui la fondent, c’est l’énoncé du problème qui peut sembler contestable. On pourra d’abord être tenté de rejeter comme naïve la vision que propose Greene des sociétés humaines comme composées de « tribus morales » homogènes et imperméables. On pourra même y trouver un petit goût douteux de « choc des cultures » qui tend à sous-estimer la variabilité morale à l’intérieur de chaque groupe et la capacité des individus à revendiquer plusieurs appartenances « tribales ». On pourra ensuite tout simplement penser que Greene ne pose pas les bonnes questions, et que le but de la philosophie morale est avant tout de trouver ce qui est vraiment bien ou mal, plutôt que de chercher à réconcilier tout le monde : la vérité n’est pas forcément populaire. Mais même si le problème soulevé par Greene n’est pas le « bon » problème, et même si sa formulation en termes de « tribus » n’est pas forcément la meilleure, il n’empêche qu’il demeure important de se demander dans quelle mesure la philosophie morale peut permettre de jeter un pont entre des visions morales du monde radicalement différente, et ainsi l’utilité qu’elle peut avoir aujourd’hui.

Pour citer cet article :

Florian Cova, « L’utile en tête », La Vie des idées , 30 août 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-utile-en-tete.html

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par Florian Cova , le 30 août

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