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Mobilisant sociologie, science politique et analyse du discours, Julie Sedel rend compte de la construction de la représentation médiatique des banlieues. Elle établit l’existence d’un paradoxe de la médiatisation où plus un domaine se trouve médiatisé, moins les journalistes apparaissent comme les producteurs réels de l’information.

Recensé : Julie Sedel, Les médias & la banlieue, Collection INA | Penser les médias, Éditions Le Bord de l’eau, 2009, 230 pp. , 18€.

Les médias et la banlieue

Dans un livre au style alerte et précis, Julie Sedel restitue l’essentiel de son travail de thèse mené entre 1999 et 2006 dans deux quartiers populaires de la banlieue parisienne et dans les rédactions de plusieurs organes de presse. En mobilisant sociologie, science politique et analyse du discours, elle étudie trois dimensions qui, étroitement articulées, rendent compte de la construction de la représentation médiatique des banlieues : les transformations du monde médiatique, les évolutions économiques, culturelles et sociales des quartiers HLM, les luttes symboliques des différents acteurs concernés pour la production légitime de l’image des banlieues. La description des interactions entre journalistes, politiques et habitants sur le terrain comme l’observation de la division du travail dans les rédactions permettent d’accroître la connaissance des processus collectifs de la production des informations et d’en tirer des enseignements théoriques qui dépassent largement la thématique des banlieues.

Les deux premiers chapitres proposent une mise en contexte qui s’avère nécessaire à la compréhension de la suite de l’ouvrage : les évolutions de la médiatisation des grands ensembles d’habitat social depuis les années 1960 et les transformations des deux quartiers étudiés depuis leur construction à la fin des années 1950 (le Luth à Gennevilliers et les Courtillières à Pantin). Le lecteur déjà informé pourra rapidement parcourir ces 80 premières pages qui s’appuient à la fois sur la littérature scientifique existante et des recherches originales sur ces terrains spécifiques. Ceux qui sont peu coutumiers de ces questions y trouveront une synthèse de la construction sociale du « problème des banlieues » et de ses déterminants objectifs.

Le premier chapitre rappelle notamment comment, d’une « catégorie non constituée », objet d’une curiosité journalistique relativement ambivalente (entre progrès hygiéniste et déshumanisation), les grands ensembles vont devenir un sujet d’inquiétude au début des années 1980 quand surviennent les premières émeutes mettant en scène des enfants d’immigrés. Après la séquence « anti-raciste » et la « Marche des Beurs » du milieu des années 1980 en réponse à la montée électorale du Front national, le cadrage politique et médiatique s’affirme progressivement dans les années 1990 autour de la notion de « violence urbaine » et du thème de « l’islamisme ». Julie Sedel montre dans ces pages combien les catégories médiatiques sont d’abord construites par les acteurs institutionnels et politiques plutôt que par les journalistes. Partant du constat, rappelé par Ian Hacking, que le caractère « fabriqué » de la réalité ne doit pas faire oublier les réalités objectives au fondement de son existence, le second chapitre s’attache à montrer les transformations économiques, politiques, sociales et démographiques des grands ensembles d’habitat social. L’histoire sociale des deux quartiers étudiés est ainsi resituée dans l’histoire plus générale des banlieues française : le passage progressif d’un idéal de « mixicité sociale » à la concentration de ménages pauvres et/ou d’origine immigrée ; l’apparition d’indicateurs de la dégradation des conditions de vie et le développement d’une « politique de la ville » censée y répondre ; les transformations de la gauche, et en particulier du Parti communiste, qui peinent à représenter politiquement les habitants de ces quartiers en voie de déclassement et qui se convertissent dans une gestion de plus en plus technique des populations et de la « rénovation urbaine ».

Le troisième chapitre entre dans le vif du sujet en détaillant les logiques de production de l’information en banlieue. Julie Sedel montre le peu de ressources propres dont les journalistes disposent sur ce terrain particulier. Ils sont en concurrence avec le discours des éducateurs, des associations, des sociologues ou des élus politiques locaux, qui tentent d’imposer leur propre cadrage de la réalité sociale, rencontrent la méfiance des habitants, sans parler de l’hostilité plus ou moins déclarée de certains jeunes gens qui considèrent les médias comme les alliés de la police. Le manque de temps et les contraintes économiques n’expliquent pas à eux seuls la difficulté pour les rédactions à se constituer des réseaux d’informateurs en banlieue : l’auteur explique combien cet objet est peu prestigieux dans le champ journalistique, notamment en détaillant les oppositions structurelles entre journalistes debouts/assis, spécialistes/généralistes, rubrique société/faits divers, local/national. En plus de paraître aux journalistes un « objet lointain », l’information en banlieue est toujours située au pôle dominé, ce qui décourage les investissements des rédacteurs dans cette thématique. De plus, le cadrage dominant a été réduit depuis les années 1990 à celle de l’insécurité, autour de l’opposition entre « angéliste » et « réaliste » qui empêche tout nouvelle mise en forme discursive de la réalité sociale de ces quartiers.

Pour illustrer la forte division du travail rédactionnel et les faibles marges de manoeuvre des journalistes, Julie Sedel prend l’exemple de la visite de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, à la cité des 4000 de la Courneuve en juin 2005. En suivant pas à pas le processus de médiatisation de cet événement provoqué par la mort d’un adolescent lors d’une fusillade entre « bandes », on prend la mesure de l’hétéronomie du champ journalistique, très fortement dépendant du discours politique légitime. Bien que les journalistes puissent être critiques vis-à-vis de ce dernier, le pouvoir de constitution du « problème public » et plus encore le pouvoir d’imposition d’un autre angle d’approche et d’évaluation leur échappent en pratique totalement. L’auteur insiste alors sur le caractère collectif du système médiatique et souligne les transformations récentes dont il a été l’objet et qui renforce sa dépendance (montée de la logique commerciale, perte d’influence de la « presse de référence » au bénéfice de la télévision, division croissante du travail et homogénéisation des titres et modes de traitement de la presse, etc.)

Pour terminer l’auteur examine les effets dans les quartiers du traitement médiatique des banlieues à travers les réactions des habitants, et surtout des élus, pour tenter de contrer l’image négative qui leur est donnée. Encore une fois, la démonstration s’appuie sur un travail de terrain rigoureux. A Gennevilliers, l’auteure prend appui sur le reportage d’Hervé Chaballier pour Canal + qui présente en 1989 le Luth comme une « cité de la drogue ». Outre les conditions de l’enquête, elle détaille les réactions du reportage dans l’ensemble du champ médiatique puis les stratégies à court et long terme de la municipalité pour restaurer son crédit médiatique à l’heure où la concurrence entre les territoires pour attirer investisseurs, entreprises et population plus aisée s’accroît. À Pantin, d’autres stratégies sont mises en œuvre (notamment la réalisation d’un film par les « jeunes eux-mêmes »), sans que les réparations symboliques soient évidentes. Au contraire, on constate que les nouveaux porte-parole sécrétés par ces politiques actives de contre-feux médiatiques peinent à subvertir les formats et les représentations imposées dans les médias dominants auxquels ils peuvent avoir accès. À chaque fois, le « droit d’entrée » pour s’exprimer dans la sphère médiatique est tel que le discours produit ne parvient pas à rompre les schèmes aperceptifs dominants. Condamnés à « positiver la banlieue » autant que ce peut, ces discours alternatifs finissent par renvoyer à une idée de « normalité » scolaire, familiale et professionnelle qui n’est pas celle des quartiers populaires mais celle d’une « France moyenne » qui relève d’un sens commun imperméable aux expériences vécues de la « banlieue ».

S’inscrivant sans suivisme dans les travaux de Pierre Bourdieu et Patrick Champagne sur la production des biens symboliques, l’ouvrage Julie Sedel permet d’approfondir la réflexion sur le fonctionnement du champ médiatique et la façon dont les journalistes participent à la construction de la réalité sociale. Il explique en particulier le « paradoxe médiatique » selon lequel « plus un domaine est médiatisé, moins les journaliste sont les producteurs réels de l’information ». La réalité sociale et ses représentations sont d’abord le produit des rapports sociaux, l’espace médiatique étant l’une des scènes où ils se jouent. L’auteure rappelle opportunément que la connaissance des conditions matérielles des espaces de productions des biens informationnels comme celle des réalités objectives des objets médiatisés sont fondamentales pour comprendre les processus de médiatisation. Comme le précise Gérard Mauger dans son avant-propos, le développement des médias accroît leur importance dans la fabrication – ou la destruction – des réputations, une forme de capital social particulièrement efficiente dans la lutte politique. En ce sens la domination symbolique que subissent les banlieues populaires vient redoubler les difficultés économiques et sociales que vivent objectivement leurs habitants.

Photo (cc) : Alain Bachellier

Pour citer cet article :

Vincent Goulet, « L’image des banlieues », La Vie des idées , 2 octobre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-image-des-banlieues.html

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par Vincent Goulet , le 2 octobre 2009

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