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L’idée de ghetto

À propos de : Mitchell Duneier, Ghetto : The Invention of a Place, The History of an Idea, Farrar, Strauss & Giroud


Le ghetto noir n’a cessé d’attirer l’attention des chercheurs et de la société américaine. Revenant sur le parcours intellectuel de plusieurs de ses penseurs, l’ethnographe Mitchell Duneier saisit la sédimentation de ses significations. Une entreprise d’histoire intellectuelle, politique et sociale.

Recensé : Mitchell Duneier, Ghetto : The Invention of a Place, The History of an Idea, New York, Farrar, Strauss & Giroud, 2016, 292 p.

En s’appuyant sur son expérience d’enseignant, Mitchell Duneier, un des plus importants ethnographes américains, fait le constat que l’histoire du ghetto est une histoire oubliée. Les étudiants auxquels il s’adresse ignorent non seulement que les juifs ont été la première population prise dans les filets du ghetto à l’époque de l’Europe médiévale mais encore que le ghetto noir américain a connu différentes époques. Or, l’intérêt de la notion de ghetto est, précisément, pour M. Duneier, de recouvrir des configurations diversifiées, qui, loin de se limiter à la notion vague et objectivante de quartier défavorisé, à majorité noire et pauvre, donnent lieu à des variations dans les degrés de contrôle sur les populations et d’épanouissement des populations qu’il contient (p. 220).

Les significations les plus usuelles du ghetto lui font également perdre sa profondeur historique, et négligent de façon plus générale que le rapport social qu’il instaure dépend d’un contexte historique, social, politique et intellectuel particulier. C’est précisément pour remédier à cette mutilation (qui recouvre également une dépolitisation) que M. Duneier entreprend une histoire intellectuelle et sociale du ghetto.

Le parallèle trompeur entre le ghetto nazi et le ghetto policier et carcéral contemporain

Mitchell Duneier ouvre et clôt sa réflexion par un retour sur la comparaison obligée avec le ghetto juif à l’époque nazie. Malgré l’oppression totale qui y a sévi, le ghetto nazi n’est qu’une des multiples significations prises, au cours de l’histoire, par le ghetto juif. Or plusieurs opérations politiques et intellectuelles ont introduit une confusion entre le ghetto de Varsovie et le ghetto de Venise à l’époque médiévale, deux configurations pourtant radicalement différentes du point de vue des possibilités d’épanouissement de la vie sociale et culturelle dont y disposaient les juifs. Les sociologues, et notamment Louis Wirth, un des auteurs les plus connus de l’école de Chicago, accréditèrent la continuité entre les ghettos de l’Europe nazie et ceux qui les avait précédés (p. 23). Et, à l’instar de W. E. B. Du Bois, des sociologues noirs trouvèrent dans la comparaison avec le cas des juifs européens les voies d’une réflexion sociologique sur la singularité du ghetto noir par rapport aux enclaves ethniques des minorités européennes.

Cette identification systématique a empêché les sciences sociales de s’intéresser à la façon dont le contrôle des populations et leur épanouissement varient selon les ghettos. Ce point est d’autant plus important que si, dans la seconde moitié du 20e siècle, le développement d’une vie intellectuelle et sociale dynamique dans le ghetto noir a rendu la comparaison avec le ghetto nazi de moins en moins crédible et pertinente, le ghetto contemporain, marqué par l’hyper-incarcération des hommes et la dissémination des pratiques de contrôle et de la répression policières dans un contexte économiquement très défavorable pour les Noirs, semble lui redonner une pertinence. Pour M. Duneier, elle reste cependant dénuée de sens, empêchant de comprendre que les élites noires ont été parmi les premières à soutenir la criminalisation de l’usage de drogue, et que le ghetto contemporain n’est pas une instance de contrôle extérieur par les Blancs sur tous les aspects de l’existence des Noirs, mais le produit d’une focalisation de plus en plus univoque sur la criminalité pour contenir les problèmes sociaux (p. 221).

Les penseurs noirs du ghetto

Les chapitres centraux de l’ouvrage sont consacrés à quatre figures emblématiques des moments de l’histoire du ghetto. L’enquête n’en est pas moins riche et continue, dans sa restitution des mouvements intellectuels sous-jacents aux ruptures introduites par ces auteurs, et son analyse de leur influence comme des oppositions qu’ils ont rencontrées.

Avec son co-auteur Saint-Clair Drake, Horace Cayton a été le premier à saisir la spécificité du ghetto noir, irréductible aux connotations naturalistes et évolutionnistes que l’école de Chicago avait données au terme en le référant aux enclaves ethniques (juives, italiennes, etc.) qui s’étaient développées aux États-Unis comme des « sas » d’adaptation des populations immigrées au tournant du 20e siècle. Le ghetto noir est le produit de mécanismes de ségrégation dont les restrictive covenants (c’est-à-dire les clauses interdisant la vente de biens à des Noirs en dehors des lieux d’habitation dédiés à les accueillir) étaient l’élément fondamental. Le ghetto n’est pas inhérent au développement urbain. C’est une institution de contrôle extérieur, appuyée sur la restriction de la circulation des Noirs et sur des plafonds (job ceiling) empêchant leur promotion professionnelle. Black Metropolis (1944) définit le ghetto comme : a) différent des autres quartiers ethniques ; b) soumis à des cycles de répression externe et de dégradation interne ; c) donnant naissance à des institutions inférieures et pourtant source de fierté pour ses habitants ; d) un facteur explicatif essentiel des trajectoires de vie de ses habitants ; e) ne résumant pas, malgré son importance, l’ensemble des caractéristiques de la situation spécifique des Noirs (et donc des réponses à y apporter).

En pleine lutte pour les droits civiques, Kenneth Clark opéra un certain nombre de déplacements par rapport aux thèses de Cayton et Drake : dans Dark Ghetto (1965), le ghetto est défini non seulement comme un lieu de contrôle extérieur mais aussi de dépossession institutionnalisée. La joie et la fierté que les Noirs pouvaient, malgré tout, tirer de la vie quotidienne chez Cayton et Drake avaient laissé place à une oppression intériorisée, marquée par la morale sexuelle, la déstructuration de la vie familiale, et la dégradation du système éducatif.

Que ce soit en insistant sur la distance de plus en plus grande entre emplois et travailleurs (spatial mismatch), la famille (le fameux « rapport Moynihan » [1]) ou la culture (Oscar Lewis), des thèses conservatrices et individualisantes s’étaient imposées dans les vingt années séparant les réflexions de Clark de celles de Cayton. Clark réintroduisit un rapport conflictuel et polémique dans la notion de ghetto. Le ghetto était pour lui une colonie sociale, politique et institutionnelle. Ses analyses inspirèrent notamment les réflexions de Robert Blauner sur le « privilège blanc » (Racial Oppression in America, 1972).

Il fallut encore vingt ans pour que le sociologue William Julius Wilson identifie la nouvelle configuration du ghetto induite par la mobilité sociale que le mouvement des droits civiques avait rendue possible pour les strates les plus favorisées de la population noire. Wilson contribua à refonder le champ des études sur la pauvreté urbaine en montrant comment l’intersection de la race et de la classe a réparti la population africaine-américaine en des espaces sociaux distincts. Les changements macro-économiques (la tertiarisation de l’économie et la désindustrialisation) et le mouvement des droits civiques ont cumulé leurs effets au détriment des segments les plus marginalisés de la minorité noire, concentrée dans les espaces urbains centraux désinvestis par les autres franges de cette population. Ses vues, notamment quant à l’importance de l’interaction entre espace et désavantage social (à travers l’isolement social des pauvres et les effets négatifs sur eux de la concentration de la pauvreté), définirent petit à petit un agenda national de politique publique contre la pauvreté. Pourtant, sa contribution à la pensée du ghetto est plus ambiguë car, en adoptant une perspective de type démographique (sont des ghettos les quartiers où plus de 40 % de la population est pauvre), il niait l’effet spécifique de la race qui peut expliquer, à indicateurs démographiques identiques, la dégradation plus avancée du ghetto noir. Cet aveuglement à la race était stratégique pour Wilson, la concentration sur l’expérience des Noirs risquant de compromettre l’adhésion des Blancs aux politiques de lutte contre la pauvreté.

Dernière figure, Geoffrey Canada, marqué dans sa jeunesse par la criminalité et la violence, fut l’inventeur d’un modèle d’action destiné à changer la situation du ghetto par en bas, sans repartir de la résolution des paramètres macro-économiques qui déterminent cette situation. Avec le programme Harlem Children Zone, il a imposé un modèle d’action visant à diffuser, par capillarité, un ensemble de normes éducatives et d’actions conjointes sur les variables structurelles et culturelles de la pauvreté. Ce programme a été à l’origine de l’agenda de politique publique Promise Neighborhoods pendant les années de présidence de Barack Obama. Son travail s’inscrit directement dans le prolongement des initiatives de Kenneth et Mamie Clark, en même temps qu’il est caractéristique de l’ère néolibérale. Les initiatives qu’il a lancées en vue d’améliorer la qualité de l’éducation de manière systématique se sont soldées par des succès ambigus : prétendant répondre aux problèmes du ghetto sans résoudre ses problèmes économiques au niveau macro, il a accrédité les thèses déterministes en montrant que sans investissement précoce, il est illusoire de prétendre améliorer la condition socio-économique des plus défavorisés. L’idée selon laquelle le succès d’un petit nombre devait déteindre sur le quartier fut pourtant limitée par la volonté des bénéficiaires de son programme de se séparer de leur environnement.

Contre la vision optimiste de Gunnar Myrdal

L’opposition des différents penseurs du ghetto aux thèses de Gunnar Myrdal est un fil rouge de l’ouvrage de M. Duneier. Cet économiste suédois, chargé par la Carnegie Corporation d’établir un diagnostic sur le problème racial au milieu du 20e siècle, avait conclu dans An American Dilemma (1944) que la solution à la situation des Noirs tenait à la contradiction dans laquelle les Blancs étaient enfermés, pris entre leur croyance dans les idéaux démocratiques d’un côté et le traitement différentiel de cette minorité de l’autre. Considérée comme la synthèse définitive sur la question raciale pendant des décennies, son œuvre fut même citée dans l’arrêt de la Cour suprême Brown v. Board of Education.

M. Duneier montre que, si Myrdal fut un interlocuteur naturel pour chacune des grands penseurs du ghetto, ceux-ci s’appliquèrent à battre en brèche sa vision progressiste et optimiste des relations raciales. En relation avec l’économiste, Cayton ne put finalement collaborer au projet qui allait déboucher sur An American Dilemma, ce qui priva Myrdal d’une vision interne des relations raciales dans les grandes villes du Nord comme Chicago qui aurait certainement détrompé son optimisme quant aux effets de la migration des Noirs vers le Nord. Les travaux de Cayton et Drake montrent en effet qu’une ligne de couleur, certes moins infranchissable que celle en vigueur dans le Sud, existait dans le Nord.

Le mouvement des droits civiques et les émeutes raciales des années 1960 amplifièrent le démenti apporté aux thèses de Myrdal : comme le lui fit remarquer Clark, seule la violence avait pu pousser les Blancs à s’intéresser à la situation des Noirs. Quant à Wilson, l’intégralité de l’agenda politique pour lequel il a plaidé à partir de 1987 reposait sur son scepticisme profond vis-à-vis des thèses de Myrdal : s’il fallait aider Noirs et Blancs de concert, c’est bien parce que ces derniers n’accepteraient pas d’aider les Noirs s’ils n’y trouvaient pas d’avantages. Enfin, l’initiative de Canada, tout entière tournée vers de riches mécènes blancs pour financer un programme qui ne pèserait pas sur la fiscalité, mit en lumière la capacité des Blancs à dissocier leur perception de la réalité. C’est en définitive sur cette dissociation cognitive que repose le ghetto.

Une idée indispensable, aux limites manifestes

M. Duneier conclut son investigation par un ensemble de thèses sur le ghetto (p. 222-231). La notion de ghetto désigne la restriction à la mobilité spatiale imposée à des populations en fonction de critères de race, de revenu et de richesse. Le ghetto permet de comprendre comment des décisions préjudiciables à une minorité peuvent être mises en œuvre sans affecter la majorité. La réalité sociale du ghetto valide en quelque sorte a posteriori les préjugés qui lui ont donné naissance. Sa réalité physique fournit la rationalisation d’une ségrégation plus avancée. Le préjugé finit par donner naissance à sa réalité et à la valider cognitivement. Le ghetto permet d’identifier les mécanismes spécifiques par lesquels les Noirs ont été maintenus à l’écart, ce qui les différencie des autres minorités ou groupes ethniques. Le ghetto est créé et maintenu par des forces extérieures ; de ce fait, le ghetto est le lieu d’une domination multiforme, d’une dépossession et d’une exploitation comme de récents travaux l’ont montré. Les habitants du ghetto, loin de faire preuve de solidarité, cherchent à mettre à distance leurs pairs avec lesquels ils sont forcés de cohabiter, c’est notamment parce que les habitants du ghetto s’efforcent de vivre en fonction des normes de la morale ordinaire et ne sont pas des déviants. Enfin, le ghetto produit des effets sur des générations entières. Prendre acte de cette réalité revient à relativiser la volonté de mesurer les effets des déplacements (comme dans le programme Moving to Oppportunity for Fair Housing) et à se déprendre de l’illusion de la mesure et de la capacité des politiques publiques à produire des effets immédiats sur une configuration sociale enracinée.

Ces éléments n’empêchent pas que la notion de ghetto forgée par ces penseurs a des limites : à l’exception notable du travail de Cayton et Drake, qui mobilisa des enquêtrices et put restituer l’expériences des femmes du ghetto, elle véhicule une vision essentiellement masculine et progressiste de la réalité sociale. De plus, elle ne peut être généralisée, comme les travaux de Loïc Wacquant l’ont montré [2].

C’est sur ce dernier point que cet ouvrage magistral laisse quelque peu le lecteur sur sa faim. La précision avec laquelle L. Wacquant fait du ghetto l’association d’une séparation spatiale et d’une exploitation économique aurait trouvé, dans les réflexions rassemblées par M. Duneier, matière à être discutée. Y a-t-il un sens à parler de ghetto dans les différentes configurations étudiées ? À les comparer en tant que ghettos, dans la mesure où la notion est supposée permettre de faire ressortir des variations de contrôle externe et possibilités d’épanouissement ? Si oui, quelles incidences conceptuelles peut-on déceler, et quelles leçons peut-on tirer pour élargir les usages sociaux du terme, tant dans leur extension que dans leur dimension compréhensive ? Le ghetto de M. Duneier se prolonge au delà de celui que pense L. Wacquant : il met en question les idéaux fondateurs de la démocratie américaine et les ressources morales que les dominants étaient (selon Myrdal) censés mettre en œuvre. Il se tient également en-deçà, dans les formes de rationalisation et dans les relations, teintées de paternalisme, par lesquelles les Blancs encouragent ou occultent les parties de la réalité que les Noirs portent à leur connaissance. De ce dernier point de vue, le livre de M. Duneier s’inscrit dans la lignée des travaux d’Alice O’Connor et figure au nombre des contributions essentielles à l’histoire intellectuelle et politique de la sociologie de la pauvreté aux États-Unis [3].

Pour citer cet article :

Nicolas Duvoux, « L’idée de ghetto », La Vie des idées , 24 février 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-idee-de-ghetto.html

Nota bene :

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par Nicolas Duvoux , le 24 février

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Notes

[1Sur la signification de ce rapport, ainsi que des thèses d’Oscar Lewis et la récupération conservatrice de ces deux productions intellectuelles de statut différent dans la représentation sociale de la pauvreté aux États-Unis, voir Nicolas Duvoux, « Repenser la culture de la pauvreté », La vie des idées, 5 octobre 2010.

[2Loïc J. D. Wacquant, « A Janus-Faced Institution of Ethnoracial Closure : A Sociological Specification of the Ghetto », in Ray Hutchison et Bruce Haynes (dir.), The Ghetto : Contemporary Global Issues and Controversies, Boulder, Westview, 2011, p. 1-31.

[3Alice O’Connor, Poverty Knowledge : Social Science, Social Policy and the Poor in Twentieth Century US, Princeton University Press, 2000.



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