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L’homophilie réhabilitée

par Colin Giraud , le 11 décembre 2009

Le mouvement Arcadie lutta pendant une trentaine d’années pour la reconnaissance civile des homosexualités, militant d’une manière qui peut paraître aujourd’hui surannée dans des conditions particulièrement hostiles. L’historien anglais Julian Jackson rend justice à l’audace de ces activistes d’un autre temps, précurseurs et parfois critiques par anticipation des développements contemporains.

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Recensé : Julian Jackson, Arcadie. La vie homosexuelle en France de l’après-guerre à la dépénalisation, traduit de l’anglais par Arlette Sancery. Autrement, 2009, 263 p., 23 euros.

Si l’histoire des homosexualités françaises bénéficie d’un intérêt renouvelé depuis quelques années, elle reste un domaine relativement inédit pour les historiens français. L’ouvrage de Julian Jackson s’ouvre sur ce constat d’un retard typiquement français sur un sujet longtemps resté illégitime. Au terme de plusieurs années de recherche portant sur des sources rassemblées minutieusement (numéros de la revue Arcadie, correspondances, entretiens), Julian Jackson entreprend ici l’histoire d’Arcadie, « premier mouvement homophile français », avec un objectif affiché dès l’introduction : réévaluer Arcadie. Née en 1954 et dirigée pendant près de trente ans par André Baudry, personnage aussi emblématique qu’autoritaire, Arcadie a souvent été présentée comme une organisation obscure, prisonnière d’une conception archaïque de l’homosexualité teintée de conservatisme. Sa disparition en 1982 a souvent été reliée à son caractère anachronique et « vieillot », son incapacité à saisir les changements sociaux et idéologiques de l’époque. Les mouvements homosexuels radicaux des années 1970 ont largement alimenté ce tableau peu glorieux au moment où ils tentaient précisément de capter l’espace politique des homosexualités en France. L’ouvrage de Julian Jackson prend le contre-pied de cette vision critique et superficielle du mouvement Arcadie, de son histoire et de ses acteurs. Professeur à l’Université Queen Mary (Londres) et spécialiste de l’histoire culturelle de la France depuis les années 1930, Jackson propose une lecture beaucoup plus fine et nuancée d’un mouvement dont les activités, les publications, les discours et les acteurs construisent une histoire des homosexualités françaises de l’après-guerre plus complexe.

La « vie dans les catacombes »

Les deux premières parties du livre traitent de la naissance et de la « jeunesse » d’Arcadie dans la France des années 1950-60. Dans la première partie, l’auteur rappelle que la Libération inaugure en France une période d’hostilité généralisée à l’égard des homosexualités, caractérisée par un climat familialiste et moraliste. Dans ce contexte hostile, la naissance d’Arcadie, en 1954, est l’aboutissement d’un processus européen d’émergence d’une « internationale homophile » visant à sortir les homosexuels de la « civilisation des pissotières » à laquelle ils sont alors cantonnés. Mais Arcadie est d’emblée confrontée à une situation délicate vis-à-vis des autorités judiciaires et politiques. En 1956, la revue est condamnée à une amende de 40 000 francs, des exemplaires sont confisqués et mis au pilon. Arcadie constitue pour la justice « un danger pour la jeunesse ». La revue survit mais les marges de manœuvre sont donc réduites, ce qui explique, pour Jackson, sa grande prudence éditoriale et l’obsession de Baudry pour assurer la respectabilité du club au prix d’un recrutement relativement élitiste. Cet arrière-plan historique permet de comprendre les préoccupations et les objectifs d’Arcadie dans les années 1950-60. À l’aide d’un récit détaillé des activités du club et de la revue, Jackson analyse « la vision d’Arcadie » qui repose sur une approche complexe de l’homosexualité marquée par la dignité mais au service d’une « révolution permanente et diffuse » des mentalités : pour Baudry, il faut agir auprès des notables pour faire changer la société. L’éthique que défend Arcadie est marquée par un effacement de ce qu’il peut y avoir de sexuel dans le fait d’être homosexuel : là est d’ailleurs le sens de l’usage du terme « homophile ». En réalité, derrière ce mot d’ordre, les témoignages et les pratiques des arcadiens montrent que le club sert concrètement à rompre un isolement social, à combler des affects, à rencontrer des amis, voire des amants. Si la plupart des têtes pensantes de la revue mise sur ses vertus scientifiques et littéraires (connaître et se faire une culture homosexuelle), les fonctions concrètes et pratiques du club semblent essentielles dans son histoire. Dans les faits, les réseaux arcadiens permettent, à Paris et aussi en province, à la fin des années 1960, de trouver des lieux et des cercles sociaux dans lesquels on peut vivre son homosexualité, au moins provisoirement, à l’abri du regard des autres mais aussi des menaces policières et des risques d’agression. Jackson rappelle que le local de la rue Béranger reste un des seuls endroits à Paris où danser entre hommes est possible et toléré, Baudry ayant noué des relations ambiguës mais bien utiles avec les autorités policières locales. De même, les conférences organisées au club sont souvent l’occasion de fournir des renseignements et des services pratiques dans un langage pragmatique où la sexualité a toute sa place. Au début des années 1960, derrière un mot d’ordre précis et un leader autoritaire, Jackson décrit des pratiques et un « vécu arcadien » inconnu jusqu’ici : l’exploration de cette vie réduite aux « catacombes » laisse apparaître un monde homophile mis au jour de manière inédite.

Le projet arcadien

L’action d’Arcadie ne débouche pas sur des transformations législatives ou des changements spectaculaire de l’ordre social : on y a souvent vu le signe de l’inaction d’Arcadie et de son manque d’ambitions politiques. En fait, Jackson montre que le projet arcadien est plus subtil qu’il n’y paraît. La condamnation des excentricités homosexuelles et de leur affichage, l’hostilité envers les « folles » ou les agités, la critique des premiers bars gais et du « ghetto homosexuel » interviennent par exemple au cœur d’un projet d’assimilation dont le principe est relativement clair : les homosexuels ont droit aux mêmes conditions de vie que les autres citoyens, ni plus, ni moins. Dès lors, toutes les formes de manifestations d’une spécificité homosexuelle ou toutes les prises de position politiques trop orientées sont réprouvées au profit d’un réformisme modéré qui mobilise davantage des canaux souterrains que des événements spectaculaires ou des « coups » médiatiques. Cette position est essentiellement celle de Baudry. Si elle n’est pas forcément partagée de la même manière par les autres arcadiens de renom (Michel Duchein, Daniel Guérin ou Françoise d’Eaubonne), elle marque profondément le mouvement dans les années 1950-60. Elle se fissure progressivement au gré des personnalités des principaux acteurs du mouvement, surtout dans les années 1970 où cette discrétion conjuguée à la critique d’une sexualité débauchée font passer les arcadiens pour des « moines » dépassés par les événements et les mots d’ordre révolutionnaires.

Cette ligne de conduite a souvent été résumé par la formule « pour vivre heureux, vivons cachés ! » Cette injonction au secret est pourtant réductrice. D’abord, les articles publiés dans la revue montrent que la finalité poursuivie par les contributeurs et les membres du premier cercle est tout autre : il s’agit bien de s’assumer en tant qu’homosexuel et de promouvoir l’idée d’une société dans laquelle chaque homophile pourra dire et vivre ce qu’il est. Le discours arcadien est à la fois plus complexe et plus ambitieux qu’on ne l’a dit puisque « tout en souhaitant les intégrer dans le monde hétérosexuel, Arcadie propose aux homosexuels un espace de sociabilité distinct » (p. 158). L’auteur montre que cette modération, liée à un contexte historique particulier, n’empêche pas Arcadie d’aborder des thèmes et des questions fondamentalement modernes. Si les premiers numéros de la revue foisonnent de références classiques quelque peu nostalgiques d’un imaginaire homophile aussi chaste que désuet (Grèce antique, amitiés collégiennes, amours de colonies de vacances), on reste frappé par le caractère avant-gardiste de nombreux thèmes abordés dans la revue et lors des conférences organisées au club. Dès la fin des années 1950, les arcadiens s’interrogent déjà sur la législation et les formes de la conjugalité homosexuelle (« Le couple homophile doit-il singer le couple normal ? », p. 151), sur le rejet des homosexualités au travail, mais aussi sur la prévention des risques sexuels en matière de santé. Jackson montre finalement que Baudry et ses collaborateurs font souvent preuve de pragmatisme et d’audace. Par exemple, lorsque Baudry propose un débat « sado-masochisme et homosexualité », « René Larose vient faire sa conférence vêtu de cuir en Mars 1972 » (p. 186). Enfin, derrière un apparent élitisme bourgeois pétri de catholicisme, le recrutement du mouvement Arcadie apparaît plus hétérogène. Si les leaders et les auteurs des articles appartiennent largement à des catégories aisées, peu sont de fervents catholiques et surtout, la fréquentation du club et l’audience de la revue dépassent le seul groupe des élites, qu’elles soient bourgeoises ou intellectuelles. Dans les années 1960, on trouve ainsi des jeunes, des ouvriers et des immigrés modestes dans les soirées dansantes organisées rue Béranger, puis rue du Château d’Eau. La vitrine du premier cercle des leaders arcadiens met certes volontairement en avant la respectabilité, la culture et la notabilité des individus, mais Arcadie est traversée par d’autres types de populations, plus jeunes, plus mixtes socialement, plus avides de rencontres et de plaisirs, et plus homosexuelles qu’homophiles.

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux années 1970, chant du cygne pour Arcadie. Les années qui suivent Mai 68 transforment radicalement les conditions d’existence de la revue et du club en multipliant les concurrents qu’il s’agisse de l’explosion des publications sexuelles et des lieux gays ou de l’apparition de mouvements homosexuels plus radicaux, comme le Fhar [1] ou le GLH [2]. Si la concurrence politique radicale est hostile au discours arcadien, elle rencontre rapidement ses propres difficultés. À la fin des années 1970, Arcadie est au sommet de son audience et, pour Jackson, le mouvement semble alors en mesure de concrétiser politiquement et à visage découvert son réformisme modéré, bénéficiant d’une reconnaissance institutionnelle sans précédent et d’une poussée électorale de la gauche en France. Il semble difficile d’expliquer pourquoi, dans ce climat favorable, Arcadie « loupe le coche » et s’enlise dans une neutralité absolue jusqu’à sa dissolution en 1982. L’auteur semble bien évoquer la « fin d’une époque » et le passage à d’autres référents avec lesquels Baudry et, plus généralement, Arcadie ne parviennent pas à composer. Pourtant, l’ouvrage livre une conclusion en forme de suggestion au lecteur : si Arcadie se montre souvent éloignée des signes d’une modernité homosexuelle, cet éloignement n’est pas forcément le signe d’un retard, mais plutôt celui d’une critique par anticipation. C’est le sens manifeste des témoignages plus récents d’anciens arcadiens réunis en fin d’ouvrage et c’est aussi le sens plus original donné alors à la notion de réhabilitation. Non seulement, Arcadie a pu construire en sous-main les ressorts d’une révolution législative telle que le Pacs, mais, plus encore, Jackson suggère aussi le caractère visionnaire du discours critique arcadien au regard de certains effets pervers de la « libération gaie » des années 1980-90, notamment dans ses aspects finalement conformistes. Au-delà de cette hypothèse originale, reste un livre passionnant et un travail d’historien remarquable. Le grand mérite de l’ouvrage est d’explorer une période méconnue de l’histoire des homosexualités en maintenant l’équilibre entre rigueur de l’administration de la preuve et limpidité de l’écriture, admirablement rendue par la traduction d’Arlette Sancery. Une question traditionnelle dans ce genre de recherche reste cependant en suspens : celle des lesbiennes, l’omniprésence des hommes laissant dans l’ombre la situation des les femmes. C’était visiblement le cas au sein même d’Arcadie, ce qui explique sans doute la faible présence des lesbiennes dans l’ouvrage. Le livre de Julian Jackson n’en reste pas moins un bel exemple de ce que l’historien peut apporter tant à la connaissance des homosexualités qu’à de nombreux débats publics et politiques actuels sur la place des homosexualités dans la société française.

par Colin Giraud , le 11 décembre 2009


Aller plus loin

- Interview de Julian Jackson sur Youtube

- Entretien avec Julian Jackson sur La ligne d’ombre

Pour citer cet article :

Colin Giraud, « L’homophilie réhabilitée », La Vie des idées, 11 décembre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-homophilie-rehabilitee.html

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Notes

[1Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar) naît en 1971 et disparaît deux ans plus tard. Composé de lesbiennes féministes radicales et activistes gays, ce mouvement subversif s’en prend aux valeurs bourgeoises et hétéropatriarcales de l’État mais aussi des milieux de gauche traditionnels.

[2Le Groupe de Libération Homosexuelle succède au Fhar au printemps 1974. Il se subdivise en différents groupes aux objectifs variés allant de l’intégration (GLH-GB, Groupe de Libération Homosexuelle-Groupes de Base) à des orientations plus radicales (GLH-PQ, Groupe de Libération Homosexuelle-Politique et Quotidien). Différentes sections régionales apparaissent dans les grandes villes françaises dans les années qui suivent autour d’actions et d’objectifs hétérogènes : actions politiques, groupes de convivialité, manifestations culturelles, etc.


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