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À l’heure où les dénonciations de la souffrance animale se font plus vives et où fleurissent les régimes sans viande, comment expliquer la persistance d’une humanité carnivore, ni naturelle, ni rationnelle ?

L’institution carnivore

Alors que les vidéos filmant des abattoirs de volailles et autres animaux de consommation de l’association L214 [1] ont ponctué l’actualité ces derniers mois, les questionnements philosophiques sur notre consommation carnée ont émergé de manière plus vive dans l’espace public. Dans un contexte de remise en cause plus globale de notre modèle agricole et alimentaire, l’ouvrage de la philosophe Florence Burgat contribue justement à renouveler ce débat. S’inscrivant dans la tradition de la philosophie animale [2], qui s’attache à comprendre la construction progressive de la séparation entre condition humaine et animale, cet essai s’avère aussi riche que dérangeant.

La démarche de l’auteure part d’une insatisfaction intellectuelle et scientifique, d’un « “reste” à penser » de l’alimentation carnée humaine, qui résulte selon Florence Burgat des limites rencontrées par les analyses de la discipline qui prend habituellement cette alimentation pour objet, l’anthropologie culturelle et religieuse.

L’option carnivore […] n’est alimentaire et cuisinière que de manière seconde et, si les aspects nutritionnels et les explications de type matérialistes, d’une part, les perspectives culturelles et idéalistes, d’autre part, ont capté la quasi-totalité des analyses, c’est parce que l’alimentation carnée, dont la singularité est pourtant soulignée par les anthropologues comme par les sociologues, est d’emblée cantonnée à une sphère de pratiques et de représentations où l’animal n’est bon qu’à penser comme bon à manger. (p. 356)

Aussi cet ouvrage propose-t-il une approche plus globale de l’alimentation carnée, qui se dégage d’une compréhension de l’animal comme simple objet culinaire et qui permette de repenser le rapport originel entre l’homme et l’animal.

Ce que nous projetons de comprendre, par-delà ou en deçà des strates explicatives telles que la quête de ressources alimentaires, les besoins nutritionnels spécifiques à une région, à un climat ou à un mode de vie, les habitudes culturelles, etc., est la raison de l’institution du fait carnivore. (p. 16)

En effet, pour Florence Burgat, la manducation de la viande par l’homme n’a rien d’une fatalité. Il s’agit d’une institution, c’est-à-dire d’une forme de construction du naturel autour d’une pratique progressivement instituée. La puissance de cette institution carnivore a ainsi imposé — petit à petit, et au fil de l’histoire de l’humanité — une séparation entre les hommes et les animaux. Selon l’auteure, l’alimentation carnée n’est donc pas un régime alimentaire comme les autres, mais « vise d’abord à normaliser un certain type de rapport aux animaux, qui définit en retour l’humanité (et l’animalité) à l’aune du partage entre ceux qui mangent et ceux qui sont mangés. La particularité de cet usage des animaux assure sa pérennité […] » (p. 360)

À travers la construction historique du droit, c’est-à-dire l’élaboration d’un cadre juridique, de lois et de règlements régissant les rapports entre les hommes, leurs actions en société et sur leur environnement, les animaux ont acquis un statut d’objets et non d’individus dotés de sensibilité. Ce processus juridique a ainsi contribué à rendre normale et acceptable l’organisation d’abattages massifs. L’institutionnalisation de cette séparation originelle entre homme et animal est, selon l’auteure, au fondement identitaire de l’humanité.

L’impensé de la mise à mort

Pour développer sa pensée, Florence Burgat s’attache à déconstruire les arguments couramment présentés pour justifier l’alimentation carnivore. Tous omettent, selon elle, d’interroger le rapport essentiellement violent de l’homme à l’animal.

Tout d’abord, l’argument du goût, selon lequel on mange de la viande « parce que c’est bon », est insatisfaisant. En effet, d’autres types de « viande » comme la chair humaine sont réputés bons à manger, mais sont toujours demeurés un aliment tabou. Pour la philosophe, des motivations gastronomiques ou gustatives ne peuvent donc pas justifier l’institutionnalisation d’une pratique alimentaire. La différence de traitement alimentaire entre chairs humaine et animale trouve son origine ailleurs. De la même manière, l’argument selon lequel manger de la viande constituerait une nécessité physiologique pour survivre ne serait pas valable, dans la mesure où l’homme serait capable de répondre à ses besoins en protéines par d’autres aliments. L’homme n’est pas naturellement et physiologiquement carnivore.

Dans ce contexte, le fait de manger de la viande relèverait selon l’auteure d’une « décision humaine ». Cette décision n’est pas à comprendre comme un événement précis et isolé, mais plutôt comme une acceptation intellectuelle de la séparation entre l’Homme et l’animal et comme une intériorisation de pratiques alimentaires carnée par l’humanité. Et si les hominidés dans le paléolithique ont pu avoir une pratique alimentaire carnivore pour des raisons de survie, le fait de le rester par la suite, alors que d’autres types de nourritures s’offraient à l’humanité, relève bien d’un choix. Mais pourquoi ce choix ? Pour l’auteure, l’homme a décidé de pérenniser sa consommation de viande, car il accepte et éprouve une forme de satisfaction à la mise à mort de l’animal, en ce qu’elle confirme la différence tant recherchée entre humanité et animalité.

Plusieurs facteurs accompagnent et encouragent par ailleurs l’institution de l’abattage animal. Ce phénomène est dans un premier temps facilité par une distinction intellectuelle fondamentale entre l’animal et la viande.

Le silence qui entoure la mise à mort est, comme on dit, révélateur. L’alimentation carnée n’est en effet pas envisagée comme une activité meurtrière : la viande n’a jamais été que de la viande ; l’animal dont elle provient n’a jamais été un individu que l’on peut se représenter ; son existence est nulle et non avenue. (p. 358)

La viande n’éprouve ni ne dit rien ; or, c’est bien de la viande que l’on pense manger, et non l’animal. De la même manière, l’institutionnalisation de pratiques comme la chasse ou les sacrifices — qui seraient porteurs d’une « bonne mort » et que Florence Burgat s’attache à déconstruire dans les chapitres 2 et 4 —, a contribué à la normalisation de la mise à mort institutionnelle de l’animal. Reprenant la définition proposée par Jacques Derrida de la « structure sacrificielle » comme « mise à mort non criminelle » [3], la philosophe poursuit son explication : le sacrifice, initialement religieux et devenu abattage rituel massif et industrialisé, constitue une forme de dispositif qui innocente l’humain abattant l’animal parce qu’il a une fonction sacrée. S’opère ainsi une forme de dénégation du meurtre. Cette mise à mort rituelle et symbolique permet de créer un espace de sublimation de la mise à mort et de neutralisation de ses victimes ; elle n’est en fait qu’un prétexte permettant de justifier la mise à mort massive et répétée d’animaux.

La force de persuasion de tous ces arguments paraît d’autant plus grande, selon Florence Burgat, que nous sommes dans une période où les hommes pourraient se passer de viande, contrairement à des épisodes historiques où la seule nourriture disponible dans la nature était des restes d’animaux morts. Manger de la viande ne relève plus de la survie : nous n’avons jamais été aussi libres de nous alimenter différemment (p. 25). Le dernier chapitre de l’ouvrage envisage ainsi plusieurs solutions qui permettraient de dépasser la consommation alimentaire carnée. L’auteure évoque le développement du simili carné et des légumes à protéines. Le développement de viandes végétales ou la fabrication de viande in vitro constituent désormais des possibilités techniquement réalisables [4]. La philosophe demeure cependant prudente face aux promesses de la « carniculture ». Ce type de viande engendre de nombreuses craintes et ne répondrait sans doute pas aux exigences des carnivores. Elle n’est pas naturelle et renvoie à un imaginaire de culture de laboratoire qui tend à effrayer le consommateur.

La manducation de la viande au carrefour des sciences humaines et sociales

Très documenté et rigoureusement argumenté, L’humanité carnivore est une ouverture originale et particulièrement enrichissante sur la philosophie animale. Cet ouvrage nous invite à repenser l’évidence de l’alimentation carnée au fondement de notre humanité. D’une logique philosophique implacable, les arguments de l’auteure ne sont pas si aisés à déconstruire, bien que certains éléments puissent être discutés.

Sur le plan méthodologique tout d’abord, si Florence Burgat se montre précautionneuse dès le début de l’ouvrage en revendiquant le dépassement de la multiplicité des « situations historique, géographique, culturelle, sociale » (p. 22) de la pratique carnivore pour justifier l’utilisation de la notion d’« humanité » en général, cette forte montée en généralité peut apparaître difficilement tenable. En effet, les divergences anthropologiques des contextes, la diversité des terrains, les différentes significations culinaires, etc., ne peuvent être laissées de côté dans l’analyse. Certes, la manducation de la viande est répandue au sein de nombreuses civilisations, dans le temps et l’espace. Mais peut-on penser cette question sans systématiquement distinguer les groupes ? D’ailleurs, cette distinction ne vaut-elle pas autant en termes culturels et civilisationnels qu’au sein d’un même pays à un « instant t » ? Peut-on parler de la consommation carnée des chasseurs de la même manière qu’un militant écologiste qui mange une viande « bio » et locale deux fois par mois ? Peut-on leur appliquer la même grille d’analyse ?

En outre, si, comme le dit l’auteure, la sociologie a peut-être trop mis l’accent sur la pratique gastronomique pour traiter de la question carnivore, la discipline prend malgré tout le soin de distinguer les pratiques et les acteurs concernés. Or, c’est sans doute ce qui manque quelque peu à cet ouvrage où l’on peine parfois à distinguer, derrière cet « homme », de qui il est question précisément.

Une étude plus approfondie des évolutions récentes des pratiques alimentaires, comme la montée du végétarisme ou le développement des mobilisations pour la protection animale, qu’elles soient liées ou non aux mouvements écologistes, aurait par ailleurs sans doute apporté un éclairage supplémentaire à la pensée de l’auteure.

Pris dans nos pratiques

L’humanité carnivore est un ouvrage qui trouble et qui conduira n’importe quel mangeur de viande à s’interroger sur sa pratique. C’est bien là la force de l’ouvrage et de la pensée de son auteure. Au fil de la lecture apparaît une contradiction fondamentale entre le fait de manger de la viande et d’accepter la mise à mort des animaux et celui de leur reconnaître une sensibilité.

Ceci étant, il n’est pas certain que nous puissions appréhender cette question, intellectuellement, en dehors de nos propres pratiques. Aussi, au delà du fondement logique des arguments de Florence Burgat, qui nous apparaissent brillants et fort pertinents, certaines explications apportées par la philosophe dans cette Humanité carnivore peuvent-elles être réinterrogées. Plus qu’un désir du spectacle de la mise à mort afin de se rappeler à leur propre humanité depuis l’industrialisation massive de l’abattage et la démocratisation de l’alimentation carnée à partir des années 1950, les hommes ne choisissent-ils pas tout simplement l’oubli et l’ignorance en s’abritant, comme le suggère l’auteure, derrière la différence entre la viande et l’animal ? À ce titre, ne faut-il pas rappeler le manque de réactions politiques et citoyennes face à la mort quasi quotidienne de semblables, en Méditerranée, aux portes de l’Europe ? L’humanité sait sans doute se réfugier dans une forme puissante de déni, de dissonance cognitive : même si elle sait, elle ne veut pas voir, prise dans des habitudes et des pratiques sociales héritées.

Et ce d’autant plus qu’il est aisé de se rassurer dans sa pratique avec des convictions gastronomiques et physiologiques, notamment en France où le poids historique et sociologique de la cuisine est très marqué. L’idée selon laquelle la viande apporte du fer et des protéines plus facilement que n’importe quel autre aliment semble par ailleurs encore largement répandue. Pour de nombreux individus, cette idée est conçue comme une vérité physiologique qui doit prendre le pas sur toute autre considération en ce qui concerne la consommation de la viande. Si ces deux derniers points ne constituent pas à proprement parler des arguments philosophiques qui permettraient de justifier l’alimentation carnée sur le plan éthique, ils devraient cependant être pris en compte dans l’analyse pour comprendre le maintien de cette pratique et la faiblesse — voire l’absence — de « choc moral » collectif face à l’abattage des animaux.

Malgré ces quelques éléments de discussions, L’Humanité carnivore est une contribution remarquable qui a d’ores et déjà su trouver une place majeure dans les débats intellectuels de ces derniers mois. Par sa force de conviction et l’intérêt de sa réflexion éthique sur la pratique alimentaire carnée, il constitue un ouvrage incontournable pour tout lecteur cherchant à penser le rapport de l’homme à son environnement.

Recensé : Florence Burgat, L’humanité carnivore, Paris, Seuil, 2017, 480 p., 26 €.

Pour citer cet article :

Coline Salaris, « L’homme-boucher », La Vie des idées , 12 janvier 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-homme-boucher.html

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par Coline Salaris , le 12 janvier

Notes

[1Association à but non lucratif créée en 2008, mobilisée autour des questions morales autour des animaux, la reconnaissance de leur sensibilité et le développement du véganisme.

[2Voir par exemple : Florence Burgat, Liberté et inquiétude de la vie animale, Paris, Éditions Kimé, 2006, et Penser le comportement animal, Éditions Quæ, 2010.

[3Jacques Derrida, « “Il faut bien manger” ou le calcul du sujet », Cahiers Confrontations, 20, hiver 1989, Paris, Aubier, p91-114, cité par Florence Burgat, p. 217.

[4Voir Florence Burgat et Jean-François Nordmann, « La viande in vitro : “rêve du végétarien”, “cauchemar du carnivore” ? », Revue semestrielle du droit animalier, n°1, 2011, p.207-220 ou Patrick D. Hopkin et Austin Dacey, « Vegetarian meat : could technology save animals and satisfy eaters ? », Journal of agricultural and environnemental ethics, n°21, 2008.