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Après les polémiques entre historiens et durkheimiens au début du XXe siècle, après les grandes années de l’histoire « économique et sociale », après le « retour au récit » dans les années 1980, le temps est venu de réconcilier les historiens avec les méthodes quantitatives. Un manuel vient opportunément faire la mise au point.

Recensé : Claire Lemercier, Claire Zalc, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2008.

Le problème de la quantification pourrait désormais être abordé avec pragmatisme par une nouvelle génération de chercheurs, à rebours des débats qui animèrent longtemps le monde des historiens français. La magie du chiffre et des séries statistiques longues s’exerça en effet avec intensité dans les années 1960 et 1970, après que l’histoire « littéraire » et événementielle eut subi un triple assaut : celui du sociologue François Simiand dès 1903, puis l’offensive des Annales à partir de 1929, enfin une critique « marxisante » au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

La faveur de l’histoire quantitative s’inscrivit ensuite dans un contexte scientifique marqué par l’influence d’Ernest Labrousse et la création de la VIe section de l’École pratique des hautes études (future École des hautes études en sciences sociales). Après qu’on avait contesté sa qualité de science à part entière, l’histoire – celle des cycles, du temps long – pouvait désormais prétendre au statut de carrefour des sciences sociales : cette dignité supposait qu’elle abandonnât le terrain de l’événementiel et de l’individuel. On sait que cette attention à la longue durée a commandé des travaux dont l’apport demeure considérable, même si le maniement des outils mathématiques ne s’accompagnait pas toujours de la circonspection nécessaire. L’anachronisme guettait ceux qui entendaient identifier des « classes moyennes » à l’époque moderne, ou mesurer le « temps de travail » des artisans et de leurs apprentis au Moyen Âge.

L’histoire des mentalités et les réflexions conduites par les chercheurs anglo-saxons jouèrent un grand rôle dans le « retour au récit » [1] dès le milieu des années 1970. Des ouvrages comme Montaillou, village occitan d’Emmanuel Le Roy Ladurie préfigurèrent un renouveau de l’intérêt scientifique pour la monographie, voire la microhistoire – quoique cette dernière puisse avoir recours aux outils quantitatifs afin de fournir des éléments de contexte [2]. Mais le passage du règne de l’histoire quantitative au principat de la narration et de l’individuel a peut-être été esquissé en France au début des années 1980. Dès 1982, les participants de la première conférence internationale d’histoire quantitative s’efforcèrent en effet de prendre en compte les critiques qui leur étaient adressées. Le mouvement devait s’accélérer avec le « tournant critique » des Annales en 1989. Le public cultivé pourrait en conclure que les historiens ont choisi ce moment pour jeter le bébé quantitatif avec l’eau du bain marxiste : le lien entre histoire quantitative et chercheurs marxisants n’avait pourtant rien de systématique auparavant, comme le montreraient au besoin les ego-histoires de Maurice Agulhon (ancien communiste adepte du qualitatif) [3] et de Pierre Chaunu (conservateur mais théoricien de la « pesée globale ») [4].

Hier hégémonique, l’histoire quantitative souffre aujourd’hui d’une désaffection où il faut faire la part des modes et du pragmatisme universitaire – la thèse de doctorat raccourcie se prête moins à de vastes entreprises archivistiques que feue la thèse d’État. Un historien aussi reconnu qu’Antoine Prost a pourtant illustré récemment l’intérêt des statistiques pour mettre à l’épreuve l’hypothèse d’un « consentement » à la violence des soldats de la Première Guerre mondiale sur le front occidental. Sachant que 15 % des soldats en moyenne firent usage de leur arme pendant la campagne de France et que la Grande Guerre fut, beaucoup plus que celle de 1940, une guerre d’artilleurs, il en concluait que « si l’expérience de la mort immédiatement menaçante a été générale, l’expérience de la mort donnée a été infiniment plus rare » en 1914-1918 sur le front Ouest [5]. Sauf à annexer l’histoire à la littérature, on voit mal ce qui interdirait aux historiens de manier des données chiffrées…

Claire Lemercier et Claire Zalc sont venues aux méthodes quantitatives dans le cadre de leurs travaux de recherche, respectivement sur la chambre de commerce de Paris de 1803 à 1952 [6] et sur les petits entrepreneurs étrangers du département de la Seine dans l’entre-deux-guerres [7]. Elles n’engagent pas une querelle en scientificité aux adeptes du « qualitatif » absolu, mais entendent délivrer les historiens de la fascination passive pour les chiffres, comme de la répugnance de principe à tout essai de quantification. Ni fétichisme du nombre, ni exclusive à son encontre : voilà qui pourrait résumer leur ambition. Le développement d’outils informatiques adaptés permet en effet à tout chercheur qui s’en donne la peine de vérifier la validité de certaines hypothèses ou d’en envisager d’autres. Claire Lemercier et Claire Zalc souhaitaient susciter l’intérêt des historiens pour les méthodes quantitatives, ce qui explique que leur ouvrage n’entre guère dans le détail des calculs nécessaires à l’obtention de données chiffrées. Le lecteur pourra en ressentir une forme de frustration, après avoir accédé à des explications à la fois techniques et comme privées d’expression concrète.

L’ouvrage dessine en revanche un itinéraire du chercheur vers une utilisation intelligente des outils mathématiques. Il importe avant tout de ne pas s’enfermer dans une méthode quantitative donnée, mais de choisir un modèle d’analyse en fonction du type d’histoire qu’on envisage de faire, et des sources dont on dispose. Ayant abandonné au vestiaire tout rêve d’exhaustivité, l’historien soucieux de quantification devra donc réfléchir à partir des documents et des types d’échantillons qu’ils peuvent lui fournir. La distinction entre une phase de saisie (la plus fastidieuse en apparence) et les opérations de codage des données est indispensable, afin d’obtenir des résultats offrant quelques garanties scientifiques.

A côté d’approches bien connues, mais trop peu utilisées, comme les analyses factorielles, particulièrement adaptées aux corpus présentant de très nombreuses variables, ou la lexicométrie, Claire Lemercier et Claire Zalc donnent des séquences professionnelles de la vie des individus ou des exemples de techniques appliquées à l’étude des réseaux. L’analyse de réseaux a ainsi été utilisée en psychologie et en sociologie, avant que de rares historiens du social s’avisent de son intérêt pour leur discipline. Elle présente une contrainte majeure : pour pouvoir juger de la position (centrale, marginale, etc.) d’un individu au sein d’un réseau donné, il est nécessaire de « retrouver trace de toutes les relations possibles entre tous les individus concernés ». Un chercheur dispose-t-il jamais des correspondances privées de l’ensemble des personnages sur lesquels porte son étude ? On comprend que ce type de technique vaut surtout pour l’histoire des élites à l’époque moderne ou contemporaine, et que les groupes étudiés ne sauraient excéder une certaine taille. Claire Lemercier a ainsi étudié un groupe de recherche, le Centre de recherches historiques (CRH) de l’École des hautes études en sciences sociales, de 1974 à 1995 en procédant à une analyse de réseaux : les résultats obtenus permettaient de distinguer les personnes ayant le plus de liens avec d’autres membres du Centre (un chef de travaux et deux techniciennes contractuelles) et les chercheurs assurant le lien entre deux groupes donnés, soit des positions de pouvoir et/ou de vulnérabilité (le directeur du laboratoire et deux maîtres-assistants) [8]. L’analyse de réseaux pourrait également présenter un grand intérêt pour les historiens du politique, qui ont accordé une attention particulière à l’étude des « entourages » et des mécanismes de prise de décision depuis quelques années.

L’ouvrage de Claire Lemercier et Claire Zalc se présente comme un manuel à l’intention des chercheurs qui étendent décrire et expliquer un phénomène sans s’interdire de recourir à des techniques empruntées aux sciences dures ou aux autres sciences humaines. Sa lecture se révèle très stimulante, et c’est peut-être là l’essentiel : beaucoup d’historiens en ressortiront avec l’envie de soumettre leurs hypothèses à l’épreuve du feu quantitatif.

Pour citer cet article :

David Valence, « L’historien et les chiffres », La Vie des idées , 13 mars 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-historien-et-les-chiffres.html

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par David Valence , le 13 mars 2008

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Notes

[1Lawrence Stone, « The Revival of the Narrative : Reflections on a New Old History », Past and Present, n° 85, novembre 1979, p. 3-24.

[2Voir notamment Alain Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot : sur les traces d’un inconnu, 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998.

[3Maurice Agulhon, « Vu des coulisses », in Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987, p. 9-59 (en particulier p. 32).

[4Pierre Chaunu, « Le fils de la morte », in Pierre Nora (dir.), ibid., p. 61-107.

[5Antoine Prost, « Les limites de la brutalisation », Vingtième siècle n° 81, janvier-mars 2004, p. 18.

[6Claire Lemercier, Un si discret pouvoir : aux origines de la Chambre de commerce de Paris, 1803-1853, Paris, La Découverte, 2003.

[7Voir notamment Anne-Sophie Bruno, Claire Zalc (dir.), Petites entreprises et petits entrepreneurs étrangers en France, 19-20e siècles, Actes des journées d’études des 23-24 octobre 2003 à l’École normale supérieure (Paris), Paris, Publibook, 2006.

[8Claire Lemercier, « Analyse de réseaux et histoire », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 52-2, avril-juin 2005, p. 87-112 (en particulier p. 91-93).



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