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Prenez un objet du quotidien, expliquez-en le mode de fabrication et les usages, faites resurgir des archives quelques personnages emblématiques de son histoire, et vous aurez un livre d’anthropologie historique attentif à un « micro-dispositif » d’écriture – les enseignes lumineuses – qui éclairent tout un monde, toujours vivant.

Recensé : Philippe Artières, Les enseignes lumineuses, Paris, Bayard, 2010. 162 p., 21 €.

Dispositifs d’écriture

Des écritures en voie de disparition : ainsi Philippe Artières qualifie-t-il les enseignes lumineuses, qui ont marqué — et transformé — l’espace urbain au XXe siècle. Non que cette « publicité de rue » particulière ait tout à fait déserté la ville d’aujourd’hui. Mais celle que considère Artières exploite les infinies ressources du tube de néon, tandis que l’on recourt désormais plus couramment à la technologie de la LED (acronyme de light-emitting diode ou diode électro-luminescente) qui, contrairement au néon d’antan, consomme peu d’énergie, dure longtemps et ne chauffe pas. Plus écologique et plus sûre, la LED est aussi, nous dit Artières, plus limitée dans ses usages, et sa « faible possibilité graphique » contribuerait, associée à de nouveaux objectifs, à uniformiser notre environnement visuel. Le livre est donc consacré essentiellement à ces écritures d’hier, « porteuses de la féérie et de l’événement », qui incitaient à la consommation quand les lumières d’aujourd’hui, utilisées à l’origine dans des espaces clos par des entreprises soucieuses d’efficacité, inviteraient au contraire au travail.

Le projet repose sur l’hypothèse que ces « dispositifs » ou « micro-dispositifs » d’écriture contiennent « un savoir sur la politique et sur sa forme la plus moderne, la gouvernementalité ». Artières rappelle comment Georg Simmel et Walter Benjamin, observant les enseignes comme des symptômes, ont pu ouvrir la voie à une prise en compte de celles-ci en tant que résultat d’un « programme d’écriture capitaliste » et comment l’examen du paysage « électrographique » de Las Vegas par Robert Venturi, Denise Scott-Brown et Steven Izenour les a conduits, à travers la valorisation de pratiques vernaculaires, à s’opposer à l’idéologie moderniste. Le programme du livre rejoint l’approche de Bruce Bégout, dont Artières cite l’ouvrage sur le motel américain : « l’enseigne (…) peut devenir, grâce à une conversion du regard, un véritable signe, non plus de l’information à délivrer, mais du système intellectuel et économique qui l’a produite » [1].

Le champ théorique des travaux d’Artières est celui de l’anthropologie historique, et plus précisément ici d’une anthropologie de l’écriture, dans la lignée de la Raison graphique de Jack Goody, première référence à laquelle renvoie l’avant-propos du livre. Les enseignes sont ici considérées avec une intention analogue à celle qui conduisit naguère Arlette Farge à examiner les bracelets de parchemin du XVIIIe siècle, ou Béatrice Fraenkel à analyser les écrits du onze septembre à New York : selon la conviction « qu’il n’est pas d’objets accessoires ou anecdotiques en histoire », et que l’étude de ces formes d’écriture, aussi discrètes soient-elles parfois, permet de renouveler l’exploration de nos manières de voir et de faire. Chercheur à l’Ehess et auteur de nombreux essais qui rendent compte de l’analyse d’archives diverses, notamment médicales et criminelles (mais aussi, plus récemment, celles de Thérèse de Lisieux : La Vie écrite, à paraître aux Belles Lettres), Artières co-anime, avec les sociologues Jérôme Denis et David Pontille, un blog dédié à de « petites enquêtes sur l’écrit et ses mondes » et s’est intéressé à des formes d’inscription aussi variées que les tatouages, les banderolles ou les graffitis.

La fabrique des enseignes

Les enseignes lumineuses mobilise une documentation hétérogène. Aux données originales, issues de l’analyse de différentes archives, municipales et professionnelles, et qui constituent le noyau du livre, et aux informations fournies par quelques rares études sur les enseignes, sont associées des éléments tirés de sources textuelles et iconographiques de nature diverse, de Brassaï à Georges Perec et, référence plus inattendue, à Patrick Modiano, « épigraphe et archiviste sensible des villes de notre modernité ».

Parmi les archives, celles de la Préfecture de Paris : les toutes premières pages du chapitre « Ouverture » sont occupées par la transcription des résultats du Prix des plus belles enseignes lumineuses de la Ville de Paris, de 1970 à 1973, avant qu’un tel concours, et l’encouragement à la dépense électrique qu’il suppose, ne devienne incompatible avec les restrictions imposées par la crise pétrolière. Si le jury retenait alors parfois des propositions spectaculaires, comme la composition pour la façade de l’immeuble RTL rue Bayard, confiée à l’artiste Vasarely et qui valut à la société Ediradio une récompense de 5000 F en 1972, des enseignes plus modestes pouvaient également être primées, dans d’autres catégories. À partir d’archives du service des permis d’urbanisme de la ville de Montréal autour de 1950, Artières aborde la question de la « fabrique administrative » des enseignes, en montrant comment la physionomie de la rue dépend d’une réglementation spécifique et des autorisations accordées, ou des refus opposés, par les instances municipales aux requêtes des commerçants. Les réponses négatives infligées, de manière répétée, à un marchand de chaussures de la rue Sherbrooke viennent ainsi éclairer le principe de limitation, en taille comme en nombre, des inscriptions commerciales dans la capitale québécoise. Enfin, conservé au Centre des archives du travail à Roubaix, le fonds de la société Luneix-Néon est l’occasion de décrire l’activité d’un fabricant d’enseigne entre 1936 et 1965. À travers la liste des employés de cette petite entreprise parisienne apparaît un ensemble de travailleurs invisibles — dessinateurs, souffleurs, monteurs, représentants ou serruriers. Artières suggère le « paysage potentiel » contenu dans ces archives, où se sont accumulés des projets d’enseigne inaboutis, mais aussi l’archéologie inédite que révèlent plans et documents, proposant de la ville une image d’autant plus précieuse qu’elle en reflète un aspect très éphémère — la durée de vie d’une enseigne étant sans commune mesure avec celle d’un bâtiment.

Des données diverses permettent de suivre l’évolution de la gestion interne de la société Luneix-Néon et des commandes qui la faisaient vivre. Le texte des placards que le directeur, fait insérer dans les annuaires donne une idée de l’offre : carottes de tabac en plexiglas embouti ; lettres peintes ou métalliques en relief et tubes luminescents colorés assurant, de jour comme de nuit, une visibilité au client qui peut également demander, en option, un éclairage animé ou intermittent. Des notes consignent les conversations commerciales lors des démarchages effectués par les représentants, dont Artières dépeint le travail, difficile et contraignant. Une note confidentielle de 1930 propose, en forme de dialogue, un guide d’entretien à ces commerciaux dont l’art tient avant tout dans la parole — théâtralisation d’une conversation potentielle qui développe un argumentaire type en accompagnant celui-ci de recommandations sur le rythme (« déballez rapidement et enchaînez ») comme sur le ton (« tout ceci doit être dit posément, avec calme ») du discours.

C’est là l’une des grandes qualités de ce livre que de faire partager au lecteur le bonheur de l’archive, et de faire ainsi surgir des gestes, des paroles ou des personnages, comme le surintendant Jacques E. Laliberté, responsable du service de l’inspection des bâtiments à Montréal, qui examine les dossiers de demande d’installation d’enseigne, comme Paul Poulin, fondateur de Luneix-néon et dont la disparition en 1965 sera fatale à l’entreprise, ou plus présent encore dans le livre, le découvreur du néon. Après avoir rappelé comment s’est forgé, à partir de la toute fin du XIXe siècle, le terme de « ville-lumière », et la fascination qu’exerce alors l’usage croissant de l’électricité dans le contexte urbain, Artières décrit, de façon très détaillée, l’invention du tube lumineux en 1910 par le physicien français Georges Claude. Il conte l’étrange carrière de ce scientifique inspiré qui devint pendant la deuxième Guerre mondiale un fervent collaborateur, passant ainsi « de la lumière à la nuit ».

Emprunter le trottoir d’en face

Le livre fourmille de détails variés, traverse en plusieurs sens le temps et l’espace. Les citations littéraires y sont confrontées à des extraits d’archives, sources premières et secondaires sont exploitées de concert en un tissage subtil. L’exigence scientifique ne bride ici en rien la liberté du ton et il y a, dans le texte que propose Artières, à l’image de sa démarche de chercheur, une dimension expérimentale extrêmement stimulante. L’étendue du champ exploré montre la richesse de cette approche anthropologique et indique en filigrane de multiples pistes. Celle, par exemple, d’une analyse formelle de ces écritures urbaines. Artières cite l’intérêt de l’artiste américain Ed Ruscha pour les enseignes, et la fortune artistique de celles-ci constituerait en effet un domaine d’exploration complémentaire. Aux côtés de Brassaï, dont le livre Paris de nuit de 1932 est évoqué, pourrait par exemple figurer Laszlo Moholy-Nagy et sa Dynamique de la grande ville, scénario de 1922 qu’il reproduit dans son livre Malerei, Fotografie, Film [2], et dans lequel apparaît son propre nom en lettres lumineuses clignotantes. On pense bien sûr également à l’artiste Bruce Nauman, qui fit du néon, et de sa capacité à la fois figurative et scripturale, la base de nombreuses sculptures de 1966 à la fin des années 1980. Une prise en compte de l’aspect spécifiquement graphique serait certainement également productive, comme y invitent les relevés des spécialistes de la typographie Phil Baines et Catherine Dixon (Signs : Lettering in the Environment [3]), ou encore la décortication méthodique, par Lisa Mahar, des enseignes de motels américains (American Signs : Forms and Meaning on Route 66 [4]), L’observation même des enseignes est certainement une source à ne pas négliger. Artières incite du reste à « emprunter le trottoir d’en face », ce qu’en élève appliquée l’auteur de ces lignes tenta de faire. Conclusion : le néon, utilisé pour signaler des commerces de toutes natures, a sans doute encore de beaux jours devant lui, et les possibilités graphiques de sa jeune concurrente ne se révèlent pas toujours si réduites. Exploitée de façon judicieuse, on devine même la diode électro-luminescente capable de produire des effets graphiques inédits, et de se dégager ainsi des objectifs de « gestion de population » qui ont marqué son apparition. Aucune fatalité ne pèserait sur cette technologie — hypothèse qu’une anthropologie de ces écritures d’aujourd’hui permettra sans doute de discuter… au siècle prochain.

Pour citer cet article :

Catherine De Smet, « L’être et le néon », La Vie des idées , 28 février 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-etre-et-le-neon.html

Nota bene :

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par Catherine De Smet , le 28 février 2011

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Notes

[1Bruce Bégout, Lieu commun. Le motel américain, Paris, Allia, 2003, p. 67.

[2Lazslo Moholy-Nagy, Malerei, Fotografie, Film, huitième volume de la collection des Bauhausbucher, Munich, Albert Langen, 1925.

[3Phil Baines et Catherine Dixon, Signs : Lettering in the Environment, Londres, Harper Design, 2003.

[4Lisa Mahar, American Signs : Forms and Meaning on Route 66, New York, Monacelli Press, 2002.



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