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Le sociologue américain Jack Katz revient sur sa trajectoire intellectuelle et plaide pour une ethnographie en trois dimensions, combinant une attention aux interactions, à l’expérience biographique et aux processus historiques.

Professeur de sociologie à UCLA, Jack Katz a été formé à l’interactionnisme dans les années 1970 à l’Université de Northwestern. Dans cet environnement intellectuel, la tradition interactionniste était mise en œuvre et transmise de façon « naturelle », en même temps que des références pragmatistes et phénoménologiques. Parmi les figures les plus importantes, se trouvaient des professeurs comme Howard Becker et John Kitsuse, et des collègues comme Robert Emerson. Dans cet entretien, Jack Katz revient sur sa trajectoire intellectuelle, en même temps que sur ses principaux travaux de recherche, et il plaide pour une ethnographie en trois dimensions, qu’il lui semble important de développer aujourd’hui.

Tout au long de sa carrière, J. Katz s’est penché sur des thèmes et des questions variées. Ses recherches relèvent aussi bien de la sociologie du travail, des organisations et du droit (Poor People’s Lawyers in Transition, 1982, travaux sur l’ignorance concertée), que de la sociologie de la déviance et du crime (Seductions of crime. Moral and Sensual Attractions in Doing Evil, 1988, et recherches sur les gangs), de la sociologie des émotions et du corps (How Emotions Work, 1999), et plus récemment de la sociologie urbaine (étude sur un quartier de Los Angeles, Hollywood). L’unité de son travail doit beaucoup à l’approche ethnographique qu’il déploie sur ces différents terrains, avec une inventivité rare et une réflexivité méthodologique constante.

Jack Katz s’intéresse à la façon dont chacun fait l’expérience de la vie sociale, en se tenant au plus près de la façon dont les personnes perçoivent et ressentent les phénomènes étudiés. Fervent partisan de la stratégie de l’induction analytique, cette approche l’amène à porter un regard critique sur bien des catégories ordinaires des sciences sociales, et à inviter la tradition interactionniste à franchir un pas de plus, allant non plus seulement « du quoi au comment », mais aussi « du comment au pourquoi ». Avec lui, l’ethnographie permet ainsi de suivre en détails l’expérience du criminel, du conducteur hors de lui dans le trafic de Los Angeles, de l’enfant qui gémit devant son puzzle à l’école, ou encore de l’inculpé dans les bureaux de la police, etc. Chaque fois, il nous montre l’intérêt d’une attention aux dimensions les plus corporelles et sensuelles de l’action pour une compréhension renouvelée de la normativité sociale.

Ce faisant, Jack Katz développe une sociologie à certains égards « post-interactionniste », qui fait subir à cette tradition des élargissements décisifs. Il introduit en effet des dimensions qui dépassent nettement l’ici et maintenant de l’interaction et questionne celle-ci dans toute son épaisseur normative : en faisant place au corps, aux sens et à l’expérience vécue en première personne, il ouvre aussi tout naturellement l’enquête à une temporalité plus ample, qu’elle soit individuelle (biographies), organisationnelle ou historique.

En complément des extraits d’entretien qui suivent, une version complète de l’entretien illustre ce que vivre en sociologue veut dire, en montrant comment les idées naissent au fil de la vie quotidienne du chercheur, de ses expériences et de ses rencontres.

Transcription de l’entretien. Traduit de l’américain par Frédérique Chave.
(Vous pouvez retrouver la vidéo originale, en anglais, en bas de page.)

Étudier la sociologie aux États-Unis dans les années 1970

La Vie des idées : Vous avez d’abord étudié le droit, avant de vous tourner vers la sociologie. Quelles ont été vos influences à l’époque ?
Jack Katz : Je suis donc arrivé en troisième cycle, en thèse, à Northwestern. Je vivais à Chicago et pour des raisons personnelles je tenais à y rester. L’Université de Chicago, dont le département de sociologie était très important, représentait à l’époque pour moi, pour des raisons politiques, une abomination. Il y avait des mouvements protestataires d’étudiants contre la guerre et l’Université les renvoyait. Le seul travail que j’aie jamais accompli en tant qu’avocat fut de défendre les étudiants renvoyés de l’Université pour avoir protesté. Le département de sociologie avait une image très autoritaire et je sais qu’avec ma personnalité cela n’aurait pas tenu longtemps. Je me serais attiré trop d’ennuis.
Le fait que Becker ait été à Northwestern rendait cette université très attractive. D’autres auteurs que je lisais y étaient aussi, d’autres interactionnistes avec lesquels je me suis familiarisé en parcourant les notes de bas de page de Becker et de Goffman. À travers celles de Goffman, j’ai découvert par exemple Kenneth Burke – un critique littéraire qu’on ne trouve pas dans les manuels de sociologie. En fait, très simplement comme beaucoup d’étudiants, j’ai lu les notes et je me suis demandé comment ces gens en venaient à développer ces théories, ce sur quoi elles prenaient appui, et dans quels mondes ces gens évoluaient.
Je ne sais plus quand j’ai lu quoi. Je ne peux pas dater précisément, mais en deuxième cycle je lisais toutes sortes de choses, tout ce qui était interactionniste ainsi que des travaux plus phénoménologiques. Becker exerçait une influence vraiment très forte en deuxième cycle d’étude. Il y avait aussi Rémi Clignet, qui a pris sa retraite près de Nanterre, et que j’ai vu récemment. Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler de lui, c’est un français qui enseignait à Northwestern. Lorsque j’étais son assistant, il utilisait des nouvelles de Gide pour enseigner, ce que j’ai beaucoup apprécié. Tout était très existentiel, comme le fait de pousser un homme d’affaire hors d’un train sous le coup de l’impulsion. Je gardais sans doute encore cela en tête lorsque j’ai écrit Seductions of crime [1] : l’idée que l’on puisse vouloir suivre et concrétiser une telle impulsion. Mais l’influence de Clignet a été mineure car il faisait du quantitatif.
En revanche, John Kitsuse m’a beaucoup influencé ; c’était aussi un bon ami. Les choses étaient très informelles à l’époque dans le département. On trainait du côté de la cafétéria, où les professeurs venaient aussi. Becker avait l’air d’un étudiant. Il portait des tee-shirts avec des personnages grunge de bande dessinée et une légende du genre : « Eh les jeunes, allons baiser l’État ! ». Du fait de ses écrits sur la marijuana, il attirait beaucoup de gens qui consommaient des drogues en classe. Nous avions un cours sur la déviance – je ne sais plus si l’enseignant était Becker, ou peut-être Kitsuse – et un étudiant est arrivé tout nu, il s’est assis complètement nu parmi nous. Nous savions que c’était sa manière d’obtenir le papier qu’on nous demandait de rédiger pour le cours, donc nous avons refusé de réagir ; nous avons complètement banalisé la chose. Mais c’était le début des années soixante-dix et l’ambiance correspondait bien à l’époque.
Il n’y avait pas de distance. Kitsuse était un grand enseignant, mais aussi une sorte d’ami. J’ai beaucoup appris de lui, de la façon dont il vivait ses idées et sa vie, de la continuité qui existait dans sa personnalité [2]. Il est mort il y a quelques années malheureusement. Il avait travaillé avec Cicourel, qui a été un moment à Northwestern. Ce fut un lien vers l’ethnométhodologie, qui fut en retour un lien vers la phénoménologie.
Je ne sais pas si j’ai déjà écrit cela quelque part, mais j’ai été une fois chez Kitsuse, à l’époque où un professeur pouvait inviter ses étudiants chez lui de façon informelle. Il cuisinait très bien, et il a influencé ma cuisine – il est japonais, mais savait merveilleusement bien cuisiner chinois. Cette fois là, il rempotait une plante pendant que nous parlions et je me souviens l’avoir regardé faire, et avoir vu comme une série d’étapes d’engagement dans ce petit processus d’activité. C’était pour moi un thème phénoménologique. Ce qui mérite attention n’est pas seulement ce que l’on fait, mais à quel point on y met du sien, et à quel point on est imprégné par l’environnement.
Avec Becker, je me suis ancré davantage dans la tradition de l’interaction. Everett Hughes fut le mentor de Becker et son lien direct avec Robert Park, dont Hughes avait été l’élève. Hughes était un enseignant merveilleux. Je ne l’ai jamais rencontré, mais mon collègue Bob Emerson fut son étudiant à Brandeis. Hughes est allé à Brandeis et à Boston College – je ne sais plus dans quel ordre – après avoir quitté Chicago. Je me trouvais donc vraiment dans la continuité de la tradition de Chicago. Et, d’une certaine façon, je me sens aujourd’hui la responsabilité de tenter de donner à mes étudiants une idée de cette tradition, que j’ai acquise pour ma part tout naturellement. D’emblée, je comprenais les progressions, je comprenais le contexte, je ne me contentais pas de lire des choses sorties de nulle part. Or plus le temps passe, plus l’histoire de la pensée et du travail sociologique avance, plus il est difficile je trouve de faire ce travail. J’avais l’avantage d’arriver quelques générations après les origines, mais dans une chaîne de continuité.

Du crime en col blanc & de l’ignorance concertée

La Vie des idées : Comment en êtes vous venu, comme fellow puis post-doctorant à Yale, à vous intéresser au crime en col blanc ?
Jack Katz : Je recommande à mes étudiants américains – je ne sais pas comment cela se passe ici – d’aller dans un autre environnement de recherche universitaire avant de commencer leur thèse et d’enseigner, afin de prendre conscience de l’aveuglement que suscitent les dieux locaux. Tout à coup, on en découvre d’autres très différents ailleurs. Vos dieux paraissent alors bien plus petits.
Je suis donc arrivé à Yale et des financements se sont présentés pour étudier le crime en col blanc – c’était l’époque du Watergate, le milieu des années soixante-dix, l’après-Watergate. À Yale, dans les bureaux des professeurs, les photos de tous les préposés de Nixon étaient accrochées aux murs et les gens faisaient une croix sur leur portrait à chaque fois que l’un d’eux était inculpé ou allait en prison. C’était une époque incroyable.
Ce n’était pas que le Watergate, cela allait bien au-delà. Ce qui m’a frappé, je me souviens, c’est la façon dont le charisme de toutes les institutions commençait à pâlir, à s’effacer. Toutes ces institutions, qui inspiraient jusque là le respect, commençaient à être remises en question, y compris l’académie de la marine marchande – il s’agit d’un centre d’entrainement pour les marins qui ne sont pas dans les forces armées mais dans le transport commercial. Ils ont découvert que les gars dans les dortoirs fumaient de la marijuana, ce qui a donné lieu à une affaire criminelle de grande ampleur dans le sillage du Watergate. Sans cela, personne n’y aurait prêté attention. De même, pour les prêtres catholiques et les juifs orthodoxes, qui prenaient de l’argent fédéral à Brooklyn et le détournaient. Toutes ces institutions étaient auparavant des vaches sacrées auxquelles on ne pouvait pas toucher et tout à coup l’interdit était levé. Je n’ai jamais approfondi cela autant que je l’aurais voulu, mais il y a là une sociologie passionnante à mener, sur la façon dont le charisme de chaque institution est relié à celui des autres. Il y a là quelque chose de durkheimien, quelque chose de très profond. Je ne sais pas si les choses fonctionnent de la même manière en France actuellement, avec toutes ces enquêtes en cours, de toutes sortes, jusqu’à cette histoire avec Balladur au Pakistan, qui se termine au fond en affaire de meurtre. Il y a du sexe, du meurtre, de l’argent sale, de l’argent personnel, des valises de billets : aux États-Unis, cela ferait une affaire fantastique, mais je ne sais pas si vous avez aussi en France cet effet boule de neige, ou si c’est plus isolé. On pourrait imaginer une fabuleuse étude comparative. Quoi qu’il en soit, voilà pour l’enquête sur le crime en col blanc [3]. Ensuite, j’ai dû quitter l’Est, donc je n’ai pas pu réellement continuer. C’est le genre de travail qu’il est très difficile de faire à distance.
La Vie des idées : À cette époque, vous avez aussi écrit sur l’ignorance concertée dans les organisations. De quoi s’agit-il ?
Jack Katz : Oui, j’ai aussi écrit un papier sur l’ignorance concertée [4]. À l’époque, Arlene Daniels était un autre membre important de l’université de Northwestern, qui pratiquait aussi une forme d’interactionnisme. Elle éditait le journal Social Problems qui prévoyait un numéro spécial pour son 25e anniversaire, et elle m’a demandé d’écrire quelque chose. C’est quelque chose qui façonne peu à peu votre travail, quand les gens commencent à vous solliciter pour des papiers. J’ai donc écrit cet article, qui porte sur la manière dont la déviance est couverte dans les organisations [5]. Merton s’y était intéressé et m’avait contacté, car cet article traite de la façon dont toutes les organisations sont amenées, pour avoir une identité collective, à dissimuler des choses d’une manière ou d’une autre. La dissimulation est le travail de base d’une organisation.
Aussi, dès lors qu’une enquête commence, on trouve toute sortes de choses cachées, qui vont commencer à tomber des placards ; chaque fois qu’il y a un ralentissement économique, que quelqu’un fait faillite, on découvre des tonnes d’affaires. Les gens vont alors adopter une espèce d’attitude morale en disant : « ils ont fait faillite parce qu’ils étaient déviants, ou qu’ils trichaient ». Mais c’est la manière dont cela a été découvert qui fait apparaître les choses ainsi, il y a un biais. Tant que tout le monde gagne de l’argent, personne ne sait que Madoff a fait un montage pyramidal à la Ponzi. C’est seulement quand le système s’effondre qu’on découvre que cela faisait des années.
Si quelqu’un menait une étude sur l’ignorance concertée dans ce système, on apprendrait des tas de choses sur le plan sociologique. Ce qui est intéressant, sociologiquement, ce n’est pas Madoff lui-même, mais tous les autres, qui n’ont pas posé de questions alors qu’ils percevaient des signaux de bien des façons, mais ils n’ont pas posé de questions. C’est cette sociologie là qui est intéressante ici. L’ignorance concertée, c’est cela : comment collectivement, de concert, à travers nos interactions directes et indirectes, bien souvent, nous ne posons pas de questions.
Je me souviens par exemple de quand j’étais à Yale ; j’utilisais une machine à écrire, pour laquelle, dans ces années-là, si l’on faisait une faute, on la recouvrait d’un petit liquide et on pouvait retaper dessus. Je me rappelle avoir regardé ce produit et avoir vu, au dos, une offre : si l’on retirait l’étiquette et l’envoyait, on recevait une belle paire de bas en nylon. Je me suis dit : bien sûr, ce sont généralement des secrétaires, des femmes, qui utilisent cela, et ils s’adressent à elles. Dans le fond, ils essaient de les corrompre, ils essaient de leur offrir un petit pot de vin pour qu’elles commandent ce produit. Ce phénomène est partout.

De l’expérience du criminel

La Vie des idées : Votre enquête sur le crime explore l’expérience personnelle du criminel. Pourquoi avoir choisi cet angle ?
Jack Katz : Pour moi, il était vraiment étonnant de constater que la sociologie avait toujours étudié le vol, le meurtre, le cambriolage, ou le crime en général, comme s’il s’agissait d’une seule et même chose pour toutes les personnes qui s’y livrent. Je ne voyais pas en quoi cela pouvait être une bonne manière d’expliquer les choses. Depuis Durkheim, tout le monde procédait comme cela, et c’est toujours le cas aujourd’hui.
On prêtait systématiquement attention aux variables indépendantes, à différentes théories criminelles. Tout l’enseignement reposait sur l’association différentielle, ou quelque chose de freudien, ou bien la stratification, ou les inégalités, le racisme, l’écologie de la ville, toutes les variables indépendantes y passaient. Mais personne ne regardait jamais ce qu’il s’agissait d’expliquer. Cela ne me semblait pas une bonne façon de faire de la science.
Pour moi, il faut observer le phénomène, et voir à partir de là quelles sont les explications possibles et les tester. Je me suis juste dit que j’allais rassembler tout ce qui permettrait d’obtenir les descriptions les plus justes de personnes engagées dans des activités criminelles. La chose la plus importante pour moi était de proposer une étude du crime à partir du phénomène lui-même, de la chose à expliquer, ce n’était pas l’explication en elle-même.
La Vie des idées : Dans Seductions of Crime, vous utilisez toutes sortes de données, incluant des coupures de presse, des biographies, des fictions, etc. N’est-ce pas une étrange manière d’accéder à l’expérience du criminel ?
Jack Katz : Oui, et c’est en partie pour cette raison, je crois, que j’ai utilisé mes propres observations, des scènes où j’avais été présent, même si parfois je les présente à travers d’autres matériaux. Et dans « Sneaky Thrill » [6], j’ai utilisé des rapports autobiographiques que j’avais commandés à des étudiants. Mais il est vrai que j’ai essayé d’utiliser des sources biographiques variées et nombreuses, car n’utiliser que la fiction ou le journalisme, n’aurait pas été satisfaisant. J’utilisais en quelque sorte certaines formes de sources pour compenser la faiblesse d’autres, qui avaient leurs propres limites, au lieu de n’en utiliser qu’une seule.
L’essentiel, pour moi, est de partir de la chose qu’on tente d’expliquer. L’avantage d’étudier le crime en tant que tel, c’est que le phénomène est à chaque fois de courte durée, sauf le crime en col blanc, qui est un crime perpétuel car, une fois commis, on n’a de cesse de le couvrir et il fait partie de nous. Ce que Balladur a fait il y a quinze ans, il a continué à le faire pendant quinze ans. Je veux dire par là que la chose se poursuit, encore et encore.
Par contre, lorsqu’on vole ou qu’on tue quelqu’un, il y a un avant, où l’événement n’a pas encore eu lieu, il y a le moment où il advient, puis il y a un après, où l’événement ne se déroule plus, et cela offre une solide structure pour tester des explications causales. Dans le travail qualitatif, il est très important de trouver des phénomènes avec cette structure temporelle.
Quand je discute avec mes collègues quantitativistes, qui sont très soucieux de méthodes explicatives et d’inférences causales, c’est la chose la plus efficace que je trouve à leur dire : lorsqu’on peut envisager l’avant et l’après d’un phénomène, on acquiert une sorte de « contrôle » sur lui. Car les diverses dimensions biographiques d’une personne considérées comme importantes en sociologie ne changent pas durant ce laps de temps : le lieu de naissance, la race ou l’ethnicité, le statut professionnel des parents, tout cela demeure constant. C’est quelque chose d’autre qui change à ce moment là. Quand on fait de la sociologie qualitative, on ne peut pas répondre aux questions habituelles sur la nature biaisée de l’échantillon à la manière des quantitativistes. L’échantillon n’est pas structuré de façon suffisamment solide et les méthodes ne sont pas suffisamment contrôlées pour répondre de la fiabilité des interprétations. Mais il existe cette variation, et c’est la raison pour laquelle il est extrêmement intéressant de regarder les variables dépendantes, de les voir augmenter et diminuer sur une brève période de temps. Le crime et les émotions – de la manière en tous cas dont je les ai étudiés – ont tous deux cette caractéristique.
Dans Seductions of Crime, je n’étudie pas ces catégories de crimes qui durent indéfiniment, comme le crime en col blanc. Ce sont des sujets importants, mais qui ne sont pas dans l’ouvrage. Lorsque j’étudie les émotions, je n’étudie pas la schizophrénie, qui débute dans l’enfance par des injonctions paradoxales, avec une mère schizophrénogène par exemple. C’est le genre de choses qu’étudierait Gregory Bateson et d’autres, comme R. D. Lain ou S. Freud. Je n’étudie pas ces émotions au long cours. À la place, j’étudie des émotions qui surgissent et qui disparaissent, de façon récurrente et rapide. Les données sont au fond structurées de telle sorte qu’elles sont très riches pour tester des hypothèses causales.
Prenons une situation où vous êtes humilié, vous avez honte. Vous découvrez que votre femme vous trompe et que tout le monde est au courant. Ou bien on vous traite de petit punk. Ou encore, vous êtes en train de manger votre barbecue et le gars d’à côté vous le prend des mains, sans rien demander. Vous n’êtes rien ; vous êtes traité comme si vous n’existiez pas, comme une non-personne dirait Goffman. Qu’est-ce qui se passe ici ? Vous vous trouvez jeté hors de la communauté, traité comme une non-personne, comme si vous ne faisiez pas partie de la communauté humaine. La réponse logique à cela consiste à dire « j’en suis » et à montrer que vous en faites partie, que vous défendez la communauté toute entière. Alors vous dites : « ok, je défends l’importance de la loyauté dans le mariage », « je défends le droit de propriété ». Quand on vous prend votre barbecue, ou qu’on se gare dans votre allée sans votre permission, ce n’est pas simplement que cela vous dérange, c’est comme si le système social dans son entier allait s’effondrer avec le non respect des droits de propriété ; vous prenez donc votre pistolet et vous tirez sur le type.
Mais vous ne le faites pas sans cette signification, sans l’idée de défendre la communauté, sans ce sens moral. Invoquer le caractère moral, collectivement reconnu, de son action, et ainsi l’honorer, est nécessaire pour pouvoir la déclencher et la mener à bien. En réalité, on ne réagit pas de façon logique, au sens où on anticiperait la manière dont les autres vont percevoir et évaluer notre action, mais c’est cette manière morale de la dépeindre, cette imagerie morale qui nous séduit. C’est parce qu’on donne cette signification spéciale au geste d’agression, c’est parce qu’on n’est pas contre la morale qu’on attend généralement l’arrivée de la police dans ce type de violence. On est super-moral en un sens.
Il existe beaucoup d’autres types de violence et de meurtre qui ne se déroulent pas ainsi, mais le « massacre de bon droit » (Righteous Slaughter) est peut-être le plus répandu dans l’histoire, quels que soient le lieu et l’époque. Si l’on veut comprendre le processus qui conduit à se lancer dans une telle agression, il faut voir que la dimension morale de l’explication renvoie à la manière dont l’individu s’identifie à la communauté, et défend ce qu’il considère comme des valeurs généralement acceptées. Si l’agression fait ainsi sens pour lui, c’est parce qu’il a senti qu’il était rejeté en dehors de la communauté, comme une espèce d’être amoral, comme un être indigne de respect ; il s’attache alors à la respectabilité d’une façon extrême.
Le criminel ne raconte pas toute l’histoire, il ne se formule pas les choses. Tout cela est vécu à travers la rage elle-même, à travers le sentiment de son bon droit, dont le rétablissement passe par un redressement du corps. Les gens qui pensent être dans leur bon droit regardent les autres de haut, leur lancent des anathèmes, ainsi qu’à toute la communauté, de façon à s’inscrire dans un monde aux valeurs historiquement transcendantes : tous les pères devraient être respectés, donc je frappe ce gamin à mort. Tout cela est vécu et accompli dans et à travers le corps, et non dans un discours rationnel, ni dans une conversation avec soi-même, et encore moins avec les autres.
Cela permet de répondre à l’une des questions que l’on pose souvent : à quel moment intervient la phénoménologie et pourquoi l’analyste a-t-il besoin de la phénoménologie ? Pour ma part, j’en ai besoin parce que la culture, ou encore la façon dont les choses sont cadrées par les autres, ne suffit pas à accéder à cela. Il faut accéder à la façon dont ces compréhensions sont incarnées et étudier cette dimension corporelle. Comprendre cela est ce qui m’a vraiment amené aux études sur les émotions, à utiliser la vidéo pour certaines d’entre elles, et à d’autres façons d’essayer d’accéder aux modèles que les gens créent, et auxquels ils répondent, dans et à travers leur corps.
Lorsque j’examine un problème, en particulier micro, mais aussi dans les études urbaines que je réalise en ce moment même, je regarde en fait trois choses. Chaque instant de la vie sociale comporte trois aspects : l’aspect interactionnel, la praxis ou l’aspect pratique, et le sens transcendant du moment, qui se déploie de façon cachée.
Le thème de l’interaction, je l’emprunte à Blumer ; selon moi toute vie sociale se réalise à travers l’interaction, il n’y a pas d’acte social qui ne soit pas une interaction. Mais je crois aussi à l’ubiquité de la praxis. Il y a des choses chez Marx qui vont en ce sens, ou qui peut-être sont cohérentes avec cela. Le monde est têtu, il faut faire avec lui ; pour obtenir une chose, il ne suffit pas de la vouloir, il faut y travailler par étapes. Quant à la transcendance, je pense que ce thème me vient de Merleau-Ponty et de cette idée d’un flux constant à travers lequel nous sommes entrelacés avec le monde. Nous faisons tous partie de lui et il fait partie de nous.
Je cherche donc à documenter ces trois dimensions et je pense qu’il est utile de les séparer analytiquement (je ne sais pas si, dans la réalité, dans notre expérience, des séparations claires existent entre elles). Cela crée une différence, car les sciences sociales étudient d’ordinaire soit ce qui est spécifique aux situations, ce qui est visible, observable, enregistrable, au sein d’une situation, soit ce qui transcende la situation, c’est-à-dire des variables d’arrière-plan, grâce à des entretiens (ce qui s’est passé avant, le lieu de naissance, ce genre d’éléments démographiques et statistiques). Mais il est très rare de combiner ces deux approches.
On parle de micro et de macro, de qualitatif et de quantitatif, comme de divisions à dépasser. Pour moi, le grand défi à relever consiste à dépasser la rupture entre l’étude des phénomènes spécifiques à la situation et l’étude des phénomènes qui la transcendent. Or c’est par le corps que nous éprouvons constamment cet aspect transcendant, car il est ce qui transcende toutes les situations dans lesquelles nous nous trouvons.

La Vie des idées : Quel usage faites-vous de l’outil vidéo ?
Jack Katz : Nos techniques de recherche sont devenues très sophistiquées pour étudier les actions dans une situation donnée, son aspect à la fois interactionnel et pratique. Nous utilisons des enregistrements, qu’il s’agisse de conversations ou de personnes travaillant ensemble dans une situation de travail. Beaucoup de grandes études sont fondées sur ce genre de données. Et il n’y a rien de mal à faire cela, mais ces études sont tellement dédiées à l’analyse interactionnelle et à l’analyse de la praxis qu’elles ne tiennent pas compte des questions qui les dépassent.
Je fais partie d’un département où j’ai probablement été influencé par les chercheurs en analyse conversationnelle. L’un des événements les plus marquants pour moi, ce fut Harvey Sacks disant : « enregistrez les données, travaillez à partir de données enregistrées, sans quoi vous allez les fabriquer, et ce ne seront que des mensonges culturels, des gloses ; vous n’avez pas accès à ce que vous pensez qu’il se passe dans une conversation ». C’est juste devant vous, mais vous ne le contrôlez pas et n’y avez aucun accès qui soit descriptible et précis. Cette position est toujours un joli défi pour ceux qui font de l’analyse de discours, de l’analyse multimodale. Tout cela est formidable, mais les gens qui travaillent à partir d’enregistrements s’engagent si pleinement dans cette voie qu’ils ne prêtent pas attention au fait qu’il y a une vie avant et après le moment qu’ils ont registré. Et si vous vous appuyez uniquement sur des enregistrements, alors il vous faut enregistrer en entier la vie d’une personne et passer votre propre vie à examiner sa vie entière pour commencer à l’appréhender, puis passer encore une autre vie à réviser cela et à faire votre transcription. Vous n’y arriverez pas, c’est impossible.
Afin de rendre compte du fait que les acteurs eux-mêmes ont conscience que cette situation fait partie d’une trajectoire qui dépasse ce qu’ils peuvent observer, ou ce que les autres peuvent observer à un moment précis il faut d’autres méthodes. En conduisant sur l’autoroute, on peut se demander : voyons, que font ces gens ? On peut voir ce qu’ils sont en train de faire maintenant, leur façon de conduire et d’interagir avec d’autres conducteurs, mais on ne voit pas où ils vont.
Certaines personnes étudient cela, en interrogeant les conducteurs. Elles prennent un échantillon pour comprendre où ils vont afin de contrôler le trafic. Elles leur demandent quand est-ce qu’ils sont entrés sur l’autoroute, à quelle entrée, où est-ce qu’ils vont sortir, si c’est dans le cadre d’un déplacement professionnel, pour aller chercher les enfants à l’école, faire des courses, aller au parc, ou autre chose. Dans quel but ? À l’inverse, ils ne regarderont pas l’action de conduire, l’interaction de la conduite, sa praxis, car ils sont formés à des méthodes faites pour réaliser des entretiens, construire des échantillons, etc.
Réunir les deux, étudier à la fois l’action située et les projets de l’acteur qui la dépassent, c’est pour moi le grand défi que doit affronter aujourd’hui la recherche. Autrement, on n’accèdera pas à toute l’expérience, on manquera quelque chose. On peut faire une bonne analyse de la praxis, on peut trouver des choses intéressantes sur l’interaction. Les résultats de ces différentes façons de travailler sont tout à fait corrects, mais on manquera quelque chose en ne voyant pas l’ensemble, l’interrelation à l’œuvre entre toutes ces choses.
Ce ne sont sans doute pas les récits à la première personne qui vont nous offrir ce dont nous avons besoin. Pour le chapitre sur la colère au volant [7], dans la première partie du livre, ce que j’ai fait a d’abord été de demander à des étudiants de réaliser des entretiens, mais également de raconter leurs propres expériences, pas seulement comme conducteurs mais aussi comme passagers. En tant que passager, on voit ce que le conducteur fait, mais sans les émotions. Les émotions du conducteur sont très puissantes, elles affectent sa capacité à se souvenir de ce qui s’est passé et à le rapporter. En revanche, l’observateur peut voir le conducteur en train de faire tout cela, mais sans les émotions, ce qui est très significatif car il ne fait pas corps avec la voiture, elle ne le prolonge pas. Il est bien dans la même situation et la même interrelation, mais il n’a pas la même expérience, car il n’a pas les mains sur le volant, ni les pieds sur les pédales.
En regardant ces entretiens, j’ai compris que le passager, l’observateur, était une ressource merveilleuse pour voir des choses auxquelles un grand nombre de récits de conducteurs ne suffit pas à donner accès. Mon but est d’arriver à écrire quelque chose sur l’inconscient visible, c’est-à-dire sur ce que l’acteur ne peut pas voir sur le moment, mais qui est visible pour un tiers ou sur une vidéo. Cela devient visible pour l’acteur s’il en refait l’expérience avec l’intention de décrire la manière dont il a incarné cette action. Ou encore en entretien, si l’on fait un autre type d’effort, pour créer une situation nouvelle avec la personne et l’interroger là-dessus. Elle peut alors se rappeler de choses vécues à l’époque avec émotion et à travers son corps, mais dont elle ne pouvait pas parler.
Il faut donc trouver un autre dispositif et c’est pour cela que, dans cette série d’études, j’ai essayé de nombreuses données de différentes sortes. J’ai tenté d’utiliser des entretiens réalisés par des personnes co-présentes pendant le comportement étudié, par des passagers. J’ai essayé d’utiliser des comptes rendus en première personne d’expériences de honte. Et j’ai deux ou trois chapitres qui sont basés sur des données vidéo. Je n’ai pas tout fait à partir de données vidéo parce que je ne voulais pas – quelle est la formule marxiste ? – fétichiser cette méthode. Mais la vidéo est une ressource importante, elle peut apporter une perspective tierce, dont les deux parties en interaction ne se rendent pas compte. Ou du moins, s’ils s’en rendent compte, car je ne dirai pas qu’ils ne s’en rendent pas compte, c’est de manière inconsciente, sans qu’ils puissent en parler, ni pendant ni après.
Toujours au sujet de la vidéo, le chapitre sur les pleurs [8] est une autre manière d’expliquer les points ci-dessus, grâce à l’exemple de la petite Rachel qui pleurniche à l’école. Sur la vidéo on voit que la maitresse est en train de montrer comment faire un puzzle. La fillette est à un bureau, occupée à un petit puzzle, et elle pleurniche, pleurniche, pleurniche. La maitresse commence par se dire que c’est agaçant, puis se dit que si tous les adultes l’observent cela devient gênant, car il ne faut pas les enfants pleurnichent à l’école. Il y a donc un problème. La maitresse s’approche et montre à Rachel comment faire le puzzle.
En fait, Rachel est une petite fille intelligente et sait comment faire le puzzle, mais elle est assise à pleurnicher, sans s’y mettre, si bien que la maitresse prend des pièces du puzzle pour lui montrer comment faire. La maîtresse fait comme cela [geste de soulever les pièces du puzzle et de les mettre en place], d’une façon très théâtrale, très lente et en silence, pour capter l’attention de l’enfant et que rien ne vienne la distraire. Il ne se passe rien d’autre. Et soudain les gémissements deviennent des « ehhh » [intonation montante puis descendante]. Ils suivent les mouvements de la main, ils démarrent et s’arrêtent selon un rythme qui suit celui de la main. On peut le voir sur l’enregistrement vidéo. Je crois que les séquences sont sur le site internet. On peut le voir très distinctement. Avant que la maitresse n’arrive, les gémissements sont irréguliers, puis on voit la manière dont Rachel, par sa manière même de pleurnicher, rejoint sa maitresse. Geindre, c’est dire non, je ne participe pas à ce qui se passe là. Mais en épousant par ses pleurs le mouvement de la main, elle dit : « je suis là, je suis avec vous ; je suis un être social, socialement compétent ». On ne peut toutefois pas voir ces choses-là à l’œil nu, on ne peut pas en avoir l’assurance. On peut tout juste en avoir l’intuition, et il faut la vidéo peut le voir.

De l’ethnographie & de sa portée politique

La Vie des idées : Qu’est-ce qui relie l’ethnographie et la conscience politique ?
Jack Katz : Depuis que j’enseigne l’ethnographie, et depuis l’essai critique de Wacquant sur Duneier, Anderson et Newman, le contexte américain a été riche en controverses. Je me suis retrouvé au milieu, car j’avais de bonnes relations avec chacun. J’en ai toujours, je n’ai rompu avec personne. Mais j’ai essayé de comprendre ce qui se passait ; mes étudiants n’arrêtaient pas de me demander : « qu’est-ce qui se passe ? Devons-nous prendre parti ? » J’ai écrit un papier, publié dans les Annales, sur les politiques et les rhétoriques de l’ethnographie [9]. C’est sans doute à cela que vous pensez en parlant des différents styles d’ethnographie…
Mais depuis, à travers mes enseignements, j’ai travaillé sur un autre article que je publierai dans un livre sur les méthodes, après mon projet sur Hollywood. Ce papier s’intitule « Trois genres » et il est moins polémique que celui des Annales. En fait, il n’est pas polémique du tout parce qu’il trouve des qualités à chacun des trois genres d’ethnographie. L’un d’entre eux est le genre iconique, dont les études du « coin de la rue » sont un grand exemple. Ces études choisissent quelques personnes ; Elijah Anderson dans On the Corner –sa thèse – a choisi trois ou cinq personnes, pas plus. Ce sont des icônes à la façon de l’imagerie religieuse : une précieuse petite représentation, travaillée, élaborée, mais qui contient des significations plus larges ; c’est précieux. Il y a l’étude de Mitch Duneier, Sidewalk ; je ne sais pas à quel point elle est connue ici, mais cet ouvrage a eu un succès à la fois sociologique et populaire aux États-Unis. Duneier traine avec ceux qui vendent des livres sur les trottoirs de Greenwich Village – des livres qu’ils ont ramassés à gauche et à droite – et on en arrive à connaitre ces gens d’une façon très vivante. C’est donc un genre.
Ensuite, il y a le travail de modélisation. On en trouve de nombreux exemples variés. Il y a le travail à la Radcliffe-Brown. Il pénètre dans une espèce de société insulaire que personne n’a remarquée avant, et la modélise dans son entier, sans jamais nommer personne, ni décrire quelqu’un en particulier. Il s’agit plutôt de décrire toutes les structures et les fonctions qui font que la structure de la parenté s’articule avec le système économique, avec le système de pouvoir politique, avec l’écologie. Mais personne n’est visible dans ce genre de travail. Un autre exemple de modélisation correspond pour moi aux recommandations de Burawoy. Dans son célèbre livre [10], on voit des gens, mais une grande partie du modèle est construite à partir de considérations théoriques. L’idée est de créer un modèle micro, macro et méso. Je pense au travail de Howard Becker sur l’art. Le genre est bien celui de la modélisation, où toutes les personnes différentes sont réunies. Maintenant, un grand nombre sont visibles, mais l’effort consiste à montrer qu’elles sont toutes imbriquées. C’est donc un portrait macro, qui montre un ensemble composé d’un grand nombre de parties hétérogènes. Dans certaines d’entre elles, on peut voir des gens et dans d’autres, non. L’effort est différent de celui d’un travail iconique. Je ne pense pas que Becker ait jamais fait de travail iconique, mais beaucoup de ses étudiants en ont fait.
Enfin, il y a le genre de l’analyse comparée, qui correspond à ce que je fais, à ce que Stefan Timmermans et Bob Emerson font eux aussi. Ce genre est issu de l’enseignement d’Everett Hughes ; Becker, Glaser et Strauss ont également développé des études de ce style, où un grand nombre d’incidents, de variations, à partir d’un événement type, sont collectés. Dans cette tradition, beaucoup d’études ont concerné des gens au travail. C’est le cas, par exemple, de l’étude de Donald Roy sur l’usine. Il avait de nombreux incidents qui lui permettaient de décrire comment les gens « s’en sortaient », combien ils produisaient pour atteindre les quantités requises, et leurs stratégies. On élabore ensuite une analyse pour donner un sens à tout cela, essentiellement par l’induction analytique.
Voici donc les trois genres d’ethnographie et chacun d’eux permet d’être politiquement progressiste, si on souhaite l’être, ou politiquement conservateur. Dans le style en lui-même, rien ne dicte d’orientation politique particulière. Mais chacun de ces styles a une place différente dans l’histoire de la recherche, dans un domaine donné.
Ainsi, quand Radcliffe-Brown a fait son étude, un anthropologue pouvait être la première personne européenne, ou du monde occidental, à aller dans une société de l’Océan indien ou du Pacifique sud, pour essayer d’en comprendre la vie sociale. Par rapport à ce que les européens connaissaient, la langue était différente, et beaucoup d’autres choses l’étaient, donc on ne va pas nécessairement vouloir mener une analyse comparée, ou une iconographie. Ce que l’on veut, c’est plutôt comprendre le tout, la manière dont tout tient ensemble – c’est ce qui fait sens pour s’orienter. C’est aussi, je suppose, ce dont a besoin le colonisateur pour prendre le contrôle.
On a besoin de beaucoup d’informations, et pas seulement d’une étroite étude comparée menée sur une pratique donnée… Comme exemple d’une telle étude, qui intervient bien plus tard dans l’histoire de l’anthropologie, on a celle de Charles Frake, qui étudie sur une île musulmane des Philippines, la manière d’entrer dans un Yakan : les étapes que les gens traversent avant d’entrer dans une maison et celles qu’ils traversent ensuite quand ils y entrent. Il examine un grand nombre de cas d’entrée dans la maison pour en montrer les variations. Mais ce ne serait pas la chose à faire pour une première étude de cette société. Là il s’appuie sur un grand nombre d’éléments déjà connus, grâce à des travaux du type modélisation.
Quand on veut rassembler un grand nombre de thèmes pertinents sur la vie d’une population donnée, on peut le faire en dépeignant la vie des gens et en montrant comment ces différents thèmes affectent leurs vies. Mitch Duneier, par exemple, dans son livre Sidewalk montre de quelle façon l’interprétation constitutionnelle du premier amendement a un impact ; de quelle façon le vendeur de livres dans le métro a un impact ; de quelle façon la configuration de Pen Station et ses alcôves ont un impact pour les sans-abri qui vendent les livres ; de quelle façon les habitudes des piétons dans Greenwich village ont un impact. Et tout cela en vient à former un riche portrait, une manière d’embrasser des thèmes nombreux et variés, qui sont souvent séparés dans les discussions académique et ordinaires.
Chaque genre d’ethnographie a donc un rôle différent, mais je ne pense pas qu’il y en ait un qui soit mieux que l’autre. Souvent, les gens disent : « celui-ci est plus moral ou politiquement correct », mais chacun de ces genres a un usage politique sans être forcément de gauche ou de droite.
Mon problème avec Burawoy, ce ne sont pas tant ses modélisations, mais le fait que pour des raisons politiques, il ne prend pas en considération les explications alternatives et ne regarde pas les données qui sont juste autour. C’est un problème vraiment lancinant, que je vois dans bien des travaux d’étudiants. En fait, c’est une sorte de marxisme sociologique et académique qui limite le travail à mener en tant que chercheur ; son sens est à chercher dans sa manière de façonner nos relations avec les moyens de production du travail sociologique. C’est ce qui fait sa valeur. Burawoy utilise un modèle théorique pour justifier de ne pas aller voir les vies des travailleurs en dehors de l’espace de travail qu’il examine. Or les gens de son site d’enquête vivent dans une communauté, ils ont des proches, des frères et des sœurs. Et s’il y a d’autres entreprises, avec d’autres pratiques de management, pourquoi ne pas s’y intéresser ?
D’après ce que j’ai compris, il soutient que l’usine était si bien gérée qu’elle induisait effectivement du consentement, ou quelque chose de très proche, alors que d’autres usines connaissaient des grèves et des conflits du travail. Or il n’est pas évident que le type de management ait vraiment été la cause de « la paix » dans cette usine. D’autres choses ont pu jouer.
Quand un enquêteur ou une enquêtrice de terrain arrive sur un site, il lui faut beaucoup de travail pour en venir à connaitre les gens, à avoir des entrées et se sentir à l’aise. Nombre d’entre nous ne se sentent pas à l’aise dans d’autres environnements. Nous sommes des universitaires, nous aimons les endroits tranquilles. Et là, nous devons être très grégaires. Une fois sur les lieux, on peut se rendre compte que, pour vraiment voir si, par exemple, les techniques de management produisent le consentement des travailleurs – et pour comprendre pourquoi ils restent au lieu de partir – il faut aller rencontrer le voisinage, trouver quelqu’un – une sœur, un frère, ou quelqu’un de proche – qui ne travaille pas à l’usine, et regarder ce qu’il fait dans la vie. Il est possible que les travailleurs que j’étudie gagnent simplement plus avec ce travail que leurs frères ailleurs. Il est possible que le fait observé n’ait rien à voir avec les pratiques de management, mais plutôt avec le fait que les frères et sœurs ne trouvent pas de travail et que, s’ils en trouvent, ils gagnent deux fois moins. Que les pratiques de management n’aient aucune importance est donc une hypothèse alternative raisonnable. Elle n’est pas nécessairement pro-capitaliste, ou une critique du marxisme. Cela peut juste vouloir dire que, vu qu’il y a très peu d’offres d’emploi ailleurs, le management peut faire ce qu’il fait. Et quelle que soit ses raisons – parfois, les managers agissent surtout pour paraitre sophistiqués aux yeux d’autres managers. Leurs actions sont souvent liées au fait qu’ils ne sont pas réellement orientés vers les travailleurs, mais vers leur groupe de pairs.
C’est donc un défi auquel je suis confronté. Car les étudiants arrivent avec des projets et je veux qu’ils aillent voir d’autres scènes aussi, pour tester d’autres hypothèses raisonnables. Sinon, les gens introduisent comme cela une sorte d’idéologie politique dans l’Université, qui justifient de ne pas faire de travail supplémentaire. Et le résultat ne sert pas l’intérêt général, le progrès de la connaissance. Il ne s’agit pas de modéliser ou de ne pas modéliser. Il s’agit d’un usage massif de rhétorique, qui est fait pour que des hypothèses raisonnables et alternatives ne soient pas testées.
La Vie des idées : Quelle peut être la portée politique de l’ethnographie dans nos sociétés ?
Jack Katz : Avant tout, comme je le défends dans l’article des Annales, sortir et montrer comment les choses sont, et comment la culture les travestit, a en soi une valeur politique. Montrer que la culture donne une fausse image des gens. Becker a ainsi contribué à toute la décriminalisation de la marijuana et d’autres drogues. A ma connaissance, il n’est pas descendu pour cela dans la rue avec une banderole ; il n’a pas rejoint de parti politique, ni n’a accepté, à titre personnel une position un tant soit peu valorisée dans une organisation professionnelle. Il n’aurait jamais voulu diriger l’un des départements où il a travaillé, il n’aurait pas exercé ce pouvoir, il n’aurait pas voulu jouer ce rôle. Mais son essai sur la marijuana sort en 1953 [11], ce qui est très tôt quand on y pense par rapport à l’état de la question à l’époque aux États-Unis. Et des millions d’étudiants l’ont lu. Cela a permis d’informer toute une génération.
Pour autant, est-ce que cela a conduit à quelque chose ? Je ne sais pas. Le travail de Goffman sur les institutions totales [12] a été cité par la cour suprême quand ils ont pris la décision de revenir sur la capacité de l’État à incarcérer des gens désignés comme malades mentaux mais ne mettant personne en danger. Des étudiants qui avaient lu Goffman en cours, se trouvaient être auxiliaires juridiques auprès de juges de la cour suprême, et ceux sont eux qui ont introduit cette référence à Goffman. Certains signes montrent donc que ces travaux ont un impact.
Si vous montrez, de façon ethnographique, comment cela se passe sur le terrain, vous allez probablement contrarier une représentation dominante et biaisée d’une partie de la culture, associée à certains pouvoirs ; cela représente pour moi une sorte de réponse politique.

Je peux dire que l’étude sur Hollywood va attaquer bien des idées reçues en matière politique. Est-ce que les gens vont écouter ? Je ne sais pas. Est-ce que cela aura un impact ? Je ne sais pas. Mais, pour autant que je puisse en juger, ces questions de recherche ont logiquement un impact en termes de pertinence politique.
Bien des idées relatives à la vie urbaine sont des schibboleths – les sociologues de la ville acceptent toutes les idées dont tout le monde parle, en totale contradiction avec les faits. La gentrification n’est pas un fait fondamental dans la diversification de la ville, même si certains quartiers ont vu leur prix de l’immobilier augmenter. La gentrification est une idée binaire associée à l’arrivée de gens riches. Certes, des gens riches, ou appartenant à la classe moyenne, s’installent, mais également toutes sortes d’immigrants, et la ville connaît d’autres changements. Avec cette idée, on renonce à comprendre vraiment ce qui se passe ; c’est un vrai problème.
Je pense que ce qui se passe, dans le fond, ne relève même pas tant de rapports de classe ; ce sont de multiples histoires, de multiples histoires à portée politique, vécues les unes à côté des autres. On peut les lire en termes de classes, mais ce n’est pas ainsi que les gens les vivent. Ils vivent le fait qu’ils étaient au Salvador pendant la guerre civile et se sont échappés ; ou telle personne s’est enfuie du Salvador, car elle était gay dans un pays où on peut se faire tuer si cela vient à se savoir ; ou des personnes furent internées parce qu’elles étaient japonaises durant la Seconde Guerre mondiale ; il y a une femme qui était sur une île de la Manche pendant la Première Guerre mondiale, dont la vie a été troublée par la mort de son beau-frère, et tout est parti de là. Elle vit juste à côté du japonais, du salvadorien, mais aussi de la jeune américaine de Washington DC qui a une vingtaine d’années, de l’argent, des petits amis, et qui s’amuse beaucoup. C’est un ensemble de significations biographiques très hétérogènes et le faire disparaître en parlant de pauvres ou de classe moyenne, c’est aussi abandonner fondamentalement la pertinence du cadre urbain dans lequel vivent ces gens, tout en s’interdisant de comprendre ce qu’il y a de nouveau à propos de cette ville : Los Angeles n’avait pas l’habitude de rassembler des histoires à ce point différentes.
Les États-Unis n’étaient pas habitués à rassembler des histoires si différentes. L’immigration a été fermée entre 1920 et 1965 ; en réalité, tout le développement de la sociologie urbaine s’est fait durant cette période de l’histoire des États-Unis, qui ne structure plus aujourd’hui la ville. Depuis 1965, le flux d’immigration a repris. Et l’attention de ces immigrants est avant tout tournée vers les personnes de leur propre groupe et la manière dont elles s’en sortent. Ils ne regardent pas le voisin en se disant : « Est-ce que je m’en sors moins bien ou mieux que le japonais qui a été interné et qui est maintenant maitre d’école ? » Ou : « je suis un salvadorien gay qui travaille dans un service hospitalier pas très éloigné, est-ce que je fais mieux ou moins bien que cette jeune femme de 25 ans venue de Washington qui travaille dans les médias ? » Ils n’ont pas cela en tête.
Les différences économiques, ou de classe, ont une réalité. Vous pouvez prendre en compte ces aspects, si vous le voulez, mais vous utilisez alors un cadre statique en termes de classe, qui se trouve séparé des biographies des gens ; vous ne traiterez pas les différences qu’ils tiennent pour significatives [13].
Le gros défi est d’arriver à s’éloigner des définitions culturellement établies de votre sujet d’étude, celles qui vous garantissent des soutiens, qui font sens pour vos amis. Par exemple, quand vous dites « je vais étudier ‘les pauvres’ ou le désordre dans ‘les banlieues’ ». Or, une fois sur les lieux, vous risquez de vous rendre compte que ce n’est pas la meilleure terminologie, qu’il se passe bien d’autres choses, et que d’autres termes sont nécessaires pour les désigner. Le problème devient alors à la fois personnel et politique, car on commence à s’écarter des groupes qui nous soutenaient : de ce pourquoi on avait obtenu un financement, ou de ce pourquoi, amis et famille comprenaient avec enthousiasme ce que nous faisions. Alors que : « j’étudie le frisson interdit (sneaky thrill) » ; « ah bon, c’est quoi ? » ; « non, j’étudie la délinquance juvénile » ; « ah d’accord, étudions la délinquance juvénile c’est bien ». Ou : « non, j’étudie les manières du dur à cuir (the ways of the badass) » ; « ah, et qu’est-ce que c’est ? » Voilà où est le défi.
Le défi est celui d’une science naturaliste et des engagements politiques qui en découlent, mais il consiste aussi à se distancier de soi-même. A la manière d’un anthropologue local, il s’agit de créer la distance dont les anthropologues ont eu l’habitude grâce à la géographie. Il nous faut maintenant la recréer pour nous-mêmes, afin d’échapper à la culture qui nous soutient mais qui, en nous embrassant, nous étouffe aussi. Peut-être allez-vous parler plus tard de ce qui se passe ici, dans « les banlieues ». Ce que j’entends me semble tellement plus ancré dans l’identité centralisatrice française que dans les biographies des gens – dont je ne connais pas grand chose, je ne peux donc pas en parler. Mais si je raisonne par rapport à Hollywood, je me dis qu’il y a sans doute beaucoup de gens pour qui il faudrait se demander comment le « désordre » vu d’ici, de la France – brûler des voitures et tout cela – fait sens par rapport à ce qu’ils ont vécu avant, là où ils étaient, eux ou leur famille. Qu’est-ce que cette expérience signifie dans cette perspective ?
Je comprends bien que, pour un lecteur du journal Le Monde qui est né ici, dont les parents sont nés ici, cela puisse ressembler à un grand pas vers le désordre, mais ce point de vue n’est pas enraciné dans la vie des gens – pour moi il n’est pas ancré ethnographiquement. L’ethnographie doit s’ancrer dans la vie de ces gens, dont je ne sais vraiment rien, je ne peux donc vraiment pas en parler, mais je soupçonne qu’il s’agit bien davantage de changements historiques, en lien avec des points de départ historiques et des lieux où les choses étaient tellement plus chaotiques, viciées, insatisfaisantes et difficiles, avec un certain ordre de défis aussi. Il faut comprend cela – et il y a presque comme un aveuglement, pour moi, dans bien des discours sur la jeunesse, qui ne font qu’ajouter encore plus de barrières empêchant de voir qui sont ces gens. Mais je ne peux pas dire que j’en ai fait assez moi-même.

Entretien avec Jack Katz conduit le 26 septembre 2011 à Paris par Alexandra Bidet, Carole Gayet-Viaud et Erwan Le Méner, traduit en français par Frédérique Chave et révisé par Alexandra Bidet.


Vidéos :

Entretien - Première partie

Entretien - Deuxième partie

Entretien - Troisième partie

Aller plus loin

J. Katz, « Le droit de tuer », Actes de la recherche en sciences sociales, 120 (1), p. 45-59.
J. Katz, « Du comment au pourquoi. Description lumineuse et inférence causale en ethnographie », in D. Cefaï et al. (éd.), L’engagement ethnographique, Paris, Éditions de l’EHESS, 2010.
J. Katz, « Se cuisiner un statut. Des noms aux verbes dans l’étude de la stratification sociale », ethnographiques.org, 23, 2011

Site web de Jack Katz et articles en ligne

Pour citer cet article :

Alexandra Bidet & Carole Gayet-Viaud & Erwan Le Méner, « L’ethnographie en trois dimensions. Entretien avec Jack Katz », La Vie des idées , 21 mai 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-ethnographie-en-trois-dimensions.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

par Alexandra Bidet & Carole Gayet-Viaud & Erwan Le Méner , le 21 mai 2013

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Notes

[1J. Katz, Seductions of Crime. Moral And Sensual Attractions In Doing Evil, New York : Basic Books, 1988.

[2J. Katz, « John Kitsuse : A Sociologist in Everyday Life », The American Sociologist, 40, p. 36-37.

[3J. Katz, « Legality and Equality : Plea Bargaining in the Prosecution of White-Collar and Common Crimes », Law and Society, 13, 1979, p. 431-459.

[4J. Katz, « Concerted Ignorance. The Social Construction of Cover-Up », Urban Life, 3, p. 295-316.

[5J. Katz, « Cover-Up dans Collective Integrity : On the Natural Antagonisms of Anthority Internal and External to Organizations », Social Problems, 25, p. 3-17.

[6« Sneaky Thrill » est le titre du deuxième chapitre de l’ouvrage Seductions of Crime. L’expression a été traduite par « Le frisson interdit » dans J. Katz, « Le droit de tuer », Actes de la recherche en sciences sociales, 120, Violences, 1997, p. 45-59.

[7J. Katz, « Pissed Off in L.A. », How Emotions Work, Chicago : The University of Chicago Press, 1999, p. 18-86.

[8J. Katz, « An episode of whining », chapter 5, How Emotions Work, Chicago : The University of Chicago Press, 1999, p. 229-273.

[9J. Katz, « On the Rhetoric and Politics of Ethnographic Methodology », The Annals of the American Academy of Political and Social Science, vol. 595, n°1, 2004, p. 280-308.

[10M. Burawoy, Manufacturing Consent : Changes in the Labor Process under Monopoly Capitalism, Chicago : The University of Chicago Press, 1979.

[11H. S. Becker, « Becoming a Marihuana User », The American Journal of Sociology, 59(3), 1953, p. 235-242 (voir H. S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Métailié, Paris, 1985 (éd. originale 1963)).

[12E. Goffman, Asiles, essai sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Éditions de Minuit, 1968.

[13J. Katz, « Se cuisiner un statut. Des noms aux verbes dans l’étude de la stratification sociale », ethnographiques.org, 23, 2011 (J. Katz, « Cooks Cooking Up Recipes : The Cash Value of Nouns, Verbs and Grammar », American Sociologist, 43(1), 2012, p. 125-134).



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