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L’environnement global et son histoire

À propos de : J. McNeill, Du nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au XXe siècle, Champ Vallon.


« Notre maison brûle » : le constat ne fait plus guère de doute, mais comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les transformations techniques, économiques et sociales qui ont conduit au piège de la surconsommation énergétique ? Dans une synthèse récemment traduite, l’historien John McNeill relit le XXe siècle au prisme de l’histoire environnementale.

Recensé : John McNeill, Du nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au XXe siècle, traduit par Philippe Beaugrand, Claire Mouhot et Jean-François Mouhot, Seyssel, Champ Vallon, coll. « L’environnement a une histoire », 2010, 523 p.

L’ouvrage de John McNeill comble en France une lacune : il est de plus en plus difficile de s’orienter dans le flot mondial de publications en provenance des sciences environnementales et des humanités qui traitent du rapport à la nature. Par delà l’anecdote de telle ou telle extinction ou invasion biologique, qui alimentent dans le creux estival les feuillets « sciences » des quotidiens et des magazines, que nous disent ces recherches de l’impact de notre mode de vie sur la planète et de son évolution à travers les âges ? Les coups de projecteur médiatique sur telle ou telle controverse obsidionale et hexagonale, sur telle ou telle catastrophe naturelle, pétrolière ou nucléaire, tendent à brouiller la perception des enjeux globaux de la mise en coupe réglée de la planète. En tout cas, ils ne facilitent pas la perception des tendances et des résultats les plus importants de la recherche et des conclusions qu’on peut en tirer pour notre existence. Il y a dix ans, McNeill, historien américain, auteur d’ouvrages remarqués en histoire environnementale, relevait le défi de produire une synthèse posant clairement les enjeux historiques des découvertes récentes. La version française est enfin disponible, et nous osons croire qu’elle aura l’impact qu’elle mérite.

Le XXe siècle est celui de l’apogée de la formidable croissance démographique et économique de l’humanité commencée au siècle précédent : la population mondiale et le revenu par tête ont été multipliés par quatre et la consommation d’énergie par seize. Cet accroissement s’est construit sur l’abondance des ressources fossiles et de l’eau douce à bon marché. En construisant son mode de vie sur ces prémisses, l’humanité a fait le choix inconscient de l’hyper-spécialisation sur un nombre limité de ressources – la « stratégie du requin », selon McNeill –, et non pas sur la faculté d’adaptation à des ressources diverses – la « stratégie du rat ». Cette stratégie globale de spécialisation, qui représente une bifurcation soudaine dans l’histoire de l’évolution humaine, est un pari reposant sur la foi que les conditions écologiques favorables à ce succès demeureraient les mêmes et qu’une croissance gagée sur elles serait continue. Or l’on s’est aperçu progressivement au cours du siècle que l’abondance de l’eau douce et du combustible est temporaire. En outre, elle se trouve de plus en plus menacée par notre spécialisation elle-même, la surconsommation énergétique. C’est là que le constat de L’Ecclésiaste ne tient plus, affirme McNeill, qui retourne le verset proverbial. L’avènement d’une nouvelle ère géologique, « l’anthropocène » (Paul Crutzen) a modifié ce qu’on croyait immuable, que la « terre demeure ferme pour jamais » et que « la mer ne déborde point » (I, 4, 7). La prévision de McNeill est modérément optimiste. Il rappelle que la destinée de celles des sociétés passées qui ont fondé leur survie sur une spécialisation exclusive (mais à une échelle bien moindre) permet de penser que la mutation de notre système socio-économique, de nos comportements et modes de pensée producteurs et consommateurs – la sortie du fossile – sera un douloureux ajustement.

Une histoire totale

Par rapport à d’autres synthèses classiques en histoire environnementale [1], l’ambition de McNeill n’est rien de moins que de proposer une somme des savoirs scientifiques sur la grande transformation environnementale du XXe siècle : les bouleversements de la planète sous l’action des évolutions humaines et des systèmes techniques, au centre desquels McNeill place les choix énergétiques. Pour organiser un matériau si important, il s’en remet au découpage proposé par les sciences de la planète : lithosphère et pédosphère (terre), atmosphère (air), hydrosphère (eau) et biosphère (faune et flore). À cette taxonomie, il adjoint trois chapitres consacrés à la démographie et à l’urbanisation, à la dépendance vis-à-vis des énergies fossiles et à l’impact politique des idées et mouvements environnementalistes.

Le lecteur tient là la synthèse de centaines de travaux de langues diverses spécialisés dans les sciences de la vie et de la terre : de la limonologie à la géologie en passant par l’épidémiologie. L’horizon intellectuel de l’auteur s’étale sur quarante pages de bibliographie (un millier de références). Il se fait passeur de savoirs depuis les sciences sur les écosystèmes jusqu’aux humanités qui raisonnent sur la « sélection non naturelle » introduite par les développements récents des sociétés humaines. Il embrasse les résultats de toute science, au mépris du cloisonnement des facultés et des peureuses hésitations, dans une étreinte digne d’un érudit de la Renaissance.

McNeill indique ce faisant une voie transdisciplinaire dont il démontre la productivité pour l’histoire. Sa conviction épistémologique est que « l’histoire moderne de l’écologie de la planète et l’histoire socioéconomique de l’humanité ne prennent leur sens véritable qu’une fois considérées globalement » (p. 20). Dès lors, on n’écrit plus la même histoire quand on décrit des événements fondateurs tels que la découverte du Nouveau Monde, la révolution industrielle et leurs ramifications socio-politiques. L’histoire doit prendre en compte l’évolution des « paramètres vitaux de la planète » qui sont le soubassement de toute activité humaine et la mettre en relation avec les transformations culturelles et mentales des sociétés humaines (p. 476).

Une histoire mondiale

L’augmentation de la population mondiale est le facteur le plus évident des modifications anthropiques sur l’environnement. Pourtant, McNeill propose une vision nuancée de cette influence en passant en revue les liens entre accroissement démographique et déforestation, épidémies, pollutions etc. (chap. 9). Sa conclusion est la suivante : la démographie pèse sur la planète moins à travers l’augmentation brute de la population qu’à travers l’urbanisation et les phénomènes migratoires qu’elle engendre dans un monde globalisé.

Du nouveau sous le soleil est une histoire mondiale, empruntant ses études de cas à toutes les latitudes. Outre les épisodes classiques (Dust Bowl, mer d’Aral, déforestation en Amazonie, pêche à la baleine, etc.), McNeill revient sur des histoires peu connues, comme celle de l’érosion au Kenya sous la pression des cultures de rente, de la bioinvasion du tilapia (ou « poulet aquatique ») sous les tropiques, de la pollution atmosphérique à Cubatão (Brésil), et des ravages sociaux et environnementaux de l’exploitation du nickel en Nouvelle Calédonie. La « transition épidémiologique », domaine de prédilection de McNeill, est exposée de manière particulièrement pénétrante (p. 272-279) [2]. Certes l’analyse est européocentrée, l’auteur ne s’en cache pas : c’est l’histoire de l’imposition à l’ensemble de la planète d’un mode de relation à la nature, caractérisé avant tout par l’exploitation à courte vue et ses conséquences imprévues et « dégâts collatéraux ». L’auteur rejette les autres civilisations dans le passé des sociétés pré-modernes, trop vite sans doute, pour se focaliser sur les tendances majeures du XXe siècle que sont la croissance et la consommation, véritable credo mondial.

Une histoire globale

Du nouveau sous le soleil est une histoire globale. Cela est dû à l’objet même : l’empreinte humaine sur la planète est passée d’un niveau local à un niveau régional puis global. McNeill insiste sur les changements d’échelle de la pollution de l’air et de l’eau : d’un problème riverain, local, elle devient un problème régional avec les fumées des cheminées d’usine, la pollution des grands fleuves et des mers ; et un problème global avec les modifications climatiques dues aux gaz traces. Ce qui intéresse McNeill avant tout, ce sont les chaînes de dépendance globale entre les échelles, et entre nature et société, car la transformation des écosystèmes implique toujours des modifications des rapports politiques et sociaux. Globalement, les moyens inventés pour lever certaines contraintes en créent d’autres : sur le Nil, le Pô ou le Colorado, l’irrigation révolutionne l’agriculture par l’augmentation radicale des surfaces cultivables. Mais les barrages coupent l’apport sédimentaire en aval, menaçant les deltas, détruisant les pêcheries et affaiblissant les populations qui en dépendaient. De bonnes terres sont rendues inaptes à la culture par la salinisation et les infiltrations et la pression agraire augmente sur les aires marginales et boisées. Sur le Nil, les infections parasitaires pullulent. L’irrigation pousse à l’utilisation d’engrais (dont la production pompe l’électricité produite par les barrages) et donc à la monoculture qui favorise certains exploitants et circuits économiques au détriment d’autres, et épuise les terres. Enfin, l’évaporation naturelle décuplée dans les réservoirs fait s’évaporer les promesses d’eau infinie et bon marché, entraînant les planificateurs dans une fuite en avant hydraulique.

La globalisation des interactions nature-culture est particulièrement visible dans la pêche, passée en un siècle d’activité locale et traditionnelle à la plus globalisée, uniformisée et moins réglementée des industries extractives (p. 330-338). Soumis à concurrence effrénée, bénéficiant d’innovation techniques capitales (sonar, image satellite, filets dérivants, chalutiers sophistiqués) et souvent du soutien de leur gouvernement, les pêcheurs ont écumé les mers dans un mouvement de balancier entre investissement, expansion, épuisement des ressources halieutiques, et subvention pour limiter la surexploitation. L’exemple du Pérou, le plus gros producteur dans les années 1960, mais ruiné dans les années 1970, est édifiant ; tout comme celui de Terre-Neuve : Ottawa finança la modernisation de la flotte dans les années 1980, mais dut très vite imposer un moratoire qui mit les pêcheurs dans de grandes difficultés. La pisciculture semble un moyen de remédier à la stagnation de la pêche, si ce n’est que les crevettes d’élevage se nourrissent de farine de poisson pêché quelque part.

Du XXe au XXIe siècle

Chacun regrettera que son thème préféré ne reçoive pas assez d’attention dans une synthèse nécessairement concise. Si la biodiversité n’occupe que trois pages, c’est sans doute que notre perception des priorités écologiques a changé depuis la parution de la version originale en 2000 (p. 352-354). Le nucléaire, qui nous préoccupe tant ces jours derniers, est considéré presque uniquement sous ses aspects militaires (p. 450-452). Pourtant, l’extraction de l’uranium – qu’on pense au Niger, ou, bientôt, à la Tanzanie –, la pollution des terres arables aux isotopes dangereux dans l’ex-Union soviétique et le stockage des déchets radioactifs ne sont pas des épiphénomènes du siècle passé, même s’ils n’ont sans doute pas eu jusqu’à présent un impact comparable aux hydrocarbures, étant donné la faible part du nucléaire dans la consommation d’énergie mondiale (6 %).

Dix ans se sont écoulés depuis l’édition originale. Si les analyses d’ensemble de MacNeill n’ont pas pris une ride, il en va autrement des séries statistiques et de l’énorme bibliographie, qui remontent aux années 1990. La préface à l’édition française permet à l’auteur de recontextualiser ses conclusions à dix ans d’écart. L’ascension de la Chine et son choix de fonder sa croissance sur les énergies fossiles (en particulier sur le charbon) en ont fait le principal émetteur de gaz à effet de serre. Cette tendance elle-même vient confirmer à la fois la centralité des systèmes énergétiques dans les transformations anthropiques de la biosphère et la prégnance du modèle industrialiste et consumériste sur les mentalités.

McNeill est étranger à tout catastrophisme et sensationnalisme, dans une matière où les motifs de pessimisme sont pourtant nombreux. Le bilan nuancé tient dans un paradoxe : la levée de contraintes millénaires sur la santé et la population – la médecine publique fait reculer les épidémies, la mise en culture de nouvelles terres permet de nourrir deux milliards d’être humains supplémentaires, la mécanisation met un terme au régime d’énergie somatique etc. – a fait apparaître de nouvelles contraintes, dont certaines sont globales – la saturation de la planète par nos déchets, l’apparition de nouvelles souches virales résistantes, les changements climatiques étant quelques exemples.

Il est regrettable que le copieux index de la version originale n’ait pas été reproduit dans la version française. La navigation dans une somme aussi dense n’en est pas facilitée. Le désintérêt des éditeurs pour les index persiste malheureusement dans l’édition francophone, au mépris des pratiques de lecture et de travail.

Du nouveau sous le soleil est une référence à laquelle se reporteront étudiants, chercheurs et enseignants, et tout un chacun dans sa réflexion quotidienne sur ce que la nature est devenue pour nous et nous pour elle. Il viendra, nous l’espérons, informer les débats public, enrichir et diversifier l’enseignement de l’histoire dans les écoles et universités : c’est une mine d’exemples stupéfiants de l’empreinte anthropique sur l’environnement et de ses implications socio-politiques, ainsi que de l’impact inverse, celui de la planète sur les sociétés humaines.

Pour citer cet article :

Marc Elie, « L’environnement global et son histoire », La Vie des idées , 22 juin 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-environnement-global-et-son.html

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par Marc Elie , le 22 juin 2011

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Notes

[1Hughes J. Donald. An environmental history of the world : humankind’s changing role in the community of life, 2nd ed., New York, Routledge, 2009 ; Radkau Joachim. Natur und Macht : eine Weltgeschichte der Umwelt. 1., aktualisierte und erw. Fassung der gebundenen Ausg. von 2000, Münich, Beck, 2002.

[2John Robert McNeill, Mosquito Empires. Ecology and War in the Greater Caribbean, 1620-1914, New York, Cambridge University Press, 2010.



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