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L’archipel catholique en France

À propos de : Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos aujourd’hui ?, Desclée de Brouwer


Ils sont en rangs clairsemés dans certaines paroisses mais ils surgissent de partout dans des « Manifs ». On ne sait plus s’ils sont progressistes ou traditionnalistes, en déclin ou en renouveau, fidèles ou en plein bricolage. Il était temps qu’une enquête sociologique permette de silhouetter l’archipel qu’ils forment : celui des catholiques en France.

Recensé : Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos aujourd’hui ?, Desclée de Brouwer, 2014. 332 p., 18, 90 €.

Ce livre est le fruit d’une enquête menée en 2010-2011 auprès de plus de cent soixante-dix catholiques engagés, d’âges, sexes, milieux sociaux, territoires, statuts variés. La méthode retenue est qualitative, par entretiens individuels ou collectifs, approfondis et semi-directifs. L’initiative en revient à l’association « Confrontations » qui succède au Centre catholique des intellectuels français et qui compte dans ses rangs nombre de sociologues, dont Catherine Grémion qui a participé à l’enquête. On ne peut s’empêcher de penser à cette occasion au regretté Renaud Sainsaulieu qui a tant contribué aux travaux de Confrontations.

L’exploitation d’un tel corpus a demandé ensuite deux ans. Depuis, un nouveau pape a été élu. Par un acte de probité intellectuelle qu’il faut saluer, les enquêteurs ont détecté chemin faisant un biais dans leur échantillon. Au départ, leurs partenaires étant interrogés en priorité, les catholiques les plus sociaux ou les plus libéraux étaient surreprésentés. Aussi des entretiens complémentaires ont-ils été effectués en 2012-2013 auprès de catholiques plus classiques, voire charismatiques. Si ces derniers restent moins représentés dans la liste finale (donnée en annexe), des extraits de leurs témoignages sont néanmoins abondamment cités dans le livre, comme pour rééquilibrer la restitution.

En définitive, le plus impressionnant est la force des portraits qui sont présentés et l’archipel complet qui est silhouetté. Comme l’échantillon privilégie des catholiques engagés au détriment de plus tièdes, des composantes progressistes plus que des composantes traditionnalistes, on pourrait s’attendre à des résultats plutôt homogènes. En fait, c’est une nébuleuse pleine de fourmillements, de tensions et de subtilités qui se dégage.

Un archipel plein de diversité

La clé du livre se trouve au chapitre cinq (p. 143-203), en début de la seconde partie. C’est là que tous les résultats sont synthétisés. Les enquêtés manifestent certes une unité : « ils parlent tous au minimum du rôle fondateur de Jésus, d’un Dieu unique, de la nécessité d’articuler foi et pratique… » (p 197). Mais ils hiérarchisent souvent différemment les éléments de leur foi commune.

Les sociologues proposent alors de présenter des types de catholiques, suivant un espace de positionnements, à partir de deux axes (p. 198). Le premier axe porte sur la rencontre avec Dieu et va de l’inspiration au culte. Le second axe porte sur la mise en œuvre de la foi et va de la dévotion à l’altruisme. Cela permet de distinguer quatre grandes aires d’attitudes : les « inspirés », les « émancipés », les « conciliaires revendiqués », les « observants » (p. 203).
-  Les « inspirés » sont dans une relation à Dieu peu codifiée et expriment une forte dévotion. On trouve ici avant tout les (re)convertis charismatiques.
-  Les « émancipés » sont également dans une relation à Dieu peu codifiée mais vont plus vers l’altruisme. On trouve là, aussi bien des trentenaires libérés que des militants de l’action catholique plus âgés.
-  Les « conciliaires revendiqués » gardent l’altruisme mais sont dans une relation à Dieu plus codifiée par le culte. On y trouve en particulier beaucoup de femmes en responsabilité au sein de l’Église, voire des divorcés engagés.
-  Les « observants » sont dans le culte et la dévotion. On trouve des catholiques néo-classiques mais aussi des traditionnalistes en reconquête, des jeunes sûrs d’eux-mêmes aussi bien que des héritiers confiants.

Dans les paroisses, la tension la plus visible est entre les deux dernières catégories : celle dite des « observants » et celle dite des « conciliaires revendiqués ». Les deux catégories sont attachées au culte, d’où leur forte présence en paroisse. Les autres seront plus dans des pèlerinages, des mouvements d’action sociale, des groupes de renouveau charismatique. Mais les « conciliaires revendiqués » vont plus vers l’altruisme alors que les « observants » vont plus vers la dévotion. Concrètement, les uns vont proposer des maraudes de quartier pour servir de la soupe chaude aux plus pauvres, les autres vont recruter des servants d’autel pour préparer de belles liturgies et susciter des vocations.

On l’aura compris, ces tendances traversent presque chaque catholique. Mais elles mettent ici tout l’archipel sous tension. À cet égard, il serait intéressant de quantifier ultérieurement ces différents types afin de savoir quel poids exact ils ont chacun, au regard de l’ensemble. Il conviendrait alors de revenir de manière plus chiffrée aux données sociodémographiques. Ainsi, on sent que les « conciliaires revendiqués », sans doute plus progressistes sur certains sujets, sont aussi plus âgés en moyenne. Les « observants », plus épris de tradition, sont plus représentés dans toutes les classes d’âge. Les femmes semblent plus attachées au culte que les hommes, etc.

Les engagés et les passagers

La typologie qui précède porte sur les catholiques engagés. Elle est illustrée par douze portraits, construits de manière plus contestable en première partie. En effet, chaque portrait est construit de manière fictive, en fusionnant plusieurs entretiens voisins, ce qui pousse un peu à la caricature. Il aurait été plus fructueux de montrer de véritables itinéraires de personnes réelles. Par exemple, on cite vers la fin le cas d’un René Rémond (p. 282-283), catholique « conciliaire » très ouvert au monde mais indigné par le traitement que les médias français infligent le plus souvent à l’Église [1]. Par symétrie, il y a le cas d’un Patrice de Plunkett (p 296), plus « observant » traditionnel mais soutenant avec enthousiasme des causes sociales ou écologiques, ainsi que tous les mouvements de solidarité avec les chrétiens d’Orient. Bref, les portraits réels sont plus subtils et plus dynamiques que les fictions construites.

En revanche, le chapitre cinq, toujours lui, comporte encore un autre aperçu fondamental. À côté des catholiques engagés qui sont l’objet de l’enquête, il est indiqué qu’il existe une nébuleuse plus vaste encore : celle de catholiques passagers qui n’ont pas été rencontrés. À vrai dire, la frontière entre ces deux cercles n’est pas si nette. Une échelle très fine (p 155) montre d’ailleurs qu’il y a plusieurs niveaux d’engagés : conformation, protestation interne ou externe, désengagement progressif. Mais il y a aussi plusieurs niveaux de passagers : du plus consommateur au plus clandestin, bref, allant de l’indifférence relative à l’opposition. Concrètement, cela va de parents qui demandent ponctuellement un baptême d’enfant par seule habitude familiale en se montrant ainsi assez « consommateurs » ; jusqu’aux réseaux anticléricaux qui expriment un lien, fort mais négatif.

Il serait intéressant de poursuivre l’enquête vers ces passagers, avec la même finesse qu’elle a été menée vers les plus engagés. D’autant, encore une fois, que la frontière est floue.
-  À cet égard, les auteurs ont inclus comme engagés des gens qui, au sens d’un Hirschman ou d’un Merton, sont plutôt dans la défection (exit) [2] ou la déviance [3].
-  En revanche, ils excluent un peu vite, parce que passagers (p. 163 à 166), des gens qu’ils jugent trop superficiels alors qu’ils ont souvent une foi plus populaire. Ainsi, demander un baptême, même si c’est aussi pour faire plaisir à la grand-mère, n’est peut-être pas seulement un geste consumériste ? Et mettre un cierge dans une église pour obtenir une guérison paraît naïf aux auteurs. La démarche est cependant peut-être plus profonde qu’il n’y paraît ?

De l’Église à la société

La fin de la seconde partie du livre est de facture plus classique. Les contenus des entretiens sont cités sur trois thèmes successifs dans les derniers chapitres : la vie dans les paroisses, la vision du sommet de l’institution, la perception du traitement de l’Église par les média. Au passage, la solidité de la typologie centrale se confirme. Les « observants » veulent des messes solennelles avec une belle liturgie et sont relativement indifférents à ce que peuvent dire les média sur l’Église. Les « conciliaires revendiqués » veulent des messes de communion, sans cléricalisme excessif et voudraient que les évêques apprennent à parler à la télévision. Les « émancipés » veulent des célébrations qui font réfléchir en actualisant le message éternel et sont prêts à aller directement sur Internet pour échanger sur la foi [4].

L’enquête abordait aussi les positions face à des enjeux plus sociétaux. Dans le livre, ce sont surtout les positionnements face à l’Église qui sont en définitive mis en évidence. On a donc certes un périmètre limité : celui des catholiques les plus engagés face à l’avenir de l’Eglise, avant même l’avenir de la société (abordé cependant dans une typologie complémentaire, p. 180 sq.). Mais, déjà en l’état, on dispose d’un panorama très instructif. Il est de nature à modifier bien des idées reçues sur ce qu’est un « catho », en France, aujourd’hui.

Il importe de recouper cette enquête avec des données plus macroscopiques sur les catholiques en France. C’est ce que le rédacteur rappelle dès le départ. 60% des Français se disent encore catholiques mais il s’agit souvent de passagers, au sens évoqué plus haut. En même temps, 4,5% des Français assistent à la messe chaque semaine. C’est là qu’on trouve nombre des engagés, étudiés dans l’enquête. Or, si le pourcentage paraît réduit, cela fait quand même trois millions de gens (sur 65 millions d’habitants). Dans un pays où une élection se gagne ou se perd à 2% près, cela compte encore. D’autant que trois millions, c’est plus que le PS, l’UMP, la CGT et la CFDT réunis. Même si un tiers se mobilise sur un débat de société, cela peut aussi faire du monde dans la rue.

Une dernière remarque s’impose. Cet archipel catholique en France reste aussi à relier à un ensemble mondial qui compte plus d’un milliard deux cent millions de baptisés. Il importe de resituer tous les débats évoqués dans le livre à cette échelle. Les « conciliaires revendiqués » sont nommés ainsi en référence au Concile Vatican II qui fut un événement planétaire. Les « observants » se réfèrent à une tradition universelle et multimillénaire. Même les passagers ou les désengagés regardent désormais avec une curiosité positive le pape François. Les catholiques de tous les pays sont finalement inspirés par une bonne nouvelle qu’ils veulent adresser au monde entier.

Aller plus loin

Bibliographie
-  Céline Béraud, Frédéric Gugelot et Isabelle Saint-Martin (dir.), Catholicisme en tensions, Editions EHESS, Paris, 2012 (multiplication de symptômes actuels).
-  Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, la fin d’un monde, Bayard, 2003 (diagnostic de crise, déjà en partie dépassé).

Pour citer cet article :

Jean-Michel Morin, « L’archipel catholique en France », La Vie des idées , 5 février 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-archipel-catholique-en-France.html

Nota bene :

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par Jean-Michel Morin , le 5 février 2015

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Notes

[1René Rémond, Le christianisme en accusation, Paris, DDB, 2000. Analysé comme symptôme historique par Charles Mercier, « René Rémond et le catholicisme français des années 1990-2000 », dans : Céline Béraud, Frédéric Gugelot, Isabelle de Saint-Martin (dir.), Catholicisme en tension, op. cit., p 281-291.

[2Albert Hirschman, Exit, Voice, Loyalty, Harvard University Press, 1970, tr. fr. : Les éditions ouvrières, 1972 ; Fayard, 1985 ; Editions de l’Université de Bruxelles, 2011.

[3Robert Merton, « Structure sociale, anomie et déviance », chapitre 5, Eléments de théorie et de méthode sociologique, 1949, tr. fr. : Plon, 1953 ; Armand Colin, 1997. Pour traduire Merton en langage catholique : le « déviant », c’est le pécheur ; le « conforme », c’est le saint. Autant dire que chacun est le premier pour devenir le dernier.

[4On remarquera que la position face à la messe reste un élément central de la sociologie du catholicisme, même si les choses ont beaucoup évolué depuis la célèbre typologie de Gabriel Le Bras, Études de sociologie religieuse, tome 2, PUF, 1956, p. 399-400.



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