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Archéologue des techniques, du travail, du commerce, Jean-Pierre Brun a notamment retracé le sillage des parfums de l’Antiquité. Il montre dans cet entretien ce que les sources non écrites apportent à notre connaissance de l’histoire ancienne, et comment les fouilles doivent rester en jachère pour préparer le travail des archéologues de l’avenir.

Jean-Pierre Brun est professeur au Collège de France. Sa page et bibliographie sur le site du Collège

Transcription de l’entretien

La Vie des Idées : Qu’est-ce que nous apprennent les sources non écrites ?

Jean-Pierre Brun : En ce qui concerne l’Antiquité, nous avons perdu la plus grande part de la documentation écrite. Ne nous sont parvenus que des écrits littéraires, souvent des poèmes, éventuellement des discours ou quelques encyclopédies – comme celle de Pline, qui est très utile mais qui est quand même assez limitée. Nous avons perdu la totalité des archives, notamment les comptes. Il est donc très difficile de reconstituer la vie économique : savoir où allaient les flux commerciaux, comment se développait la production et quel était le niveau de population. On en a quelques idées car des sources nous ont transmis quelques chiffres mais ces chiffres sont isolés. Il y a donc tout un pan de l’histoire antique qui nous échappe complètement du fait de la disparition de ces écrits.

La seule façon de compenser ce manque, c’est de multiplier les fouilles archéologiques et d’essayer de créer des séries qui nous manquent aujourd’hui. Il peut s’agir de séries d’installations agricoles, qui nous permettent de déceler des phases d’essor ou de déclin de telle production ou de telle région, de l’étude d’ossements, qui nous permet de voir comment s’est développé l’élevage et comment s’est développé ou a régressé la consommation de viande ; mais cela peut aussi concerner l’étude des os humains, ce qui nous permet d’une part de voir quelles étaient les maladies des anciens et d’autre part de déceler s’il y a eu (ou non) croissance du corps humain – comme celle à laquelle nous assistons depuis un siècle et qui est signe d’une amélioration moyenne du niveau de vie.

La Vie des Idées : Comment fait-on parler les vestiges ?

Jean-Pierre Brun : Pour faire parler les vestiges archéologiques, il faut leur poser des questions. Si on ne pose pas les bonnes questions avec les bonnes méthodes pour comprendre, on n’obtient pas la réponse que l’on souhaite. C’est très net, on voit bien au cours de l’histoire récente comment les archéologues ont interrogé le terrain. On voit que selon les époques, ils se sont intéressés à tel ou tel aspect, en négligeant les autres.

Prenons un exemple : nous avons développé, en France, en Italie, et globalement dans les grandes puissances européennes, une archéologie relativement importante à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, dans les pays que nous avons colonisés dans le sud de la Méditerranée (la Libye pour l’Italie, l’Algérie pour la France, etc.). À l’époque, nous cherchions à retrouver les vestiges de la puissance de Rome parce que dans l’esprit de nos dirigeants – et globalement de notre culture –, nous en étions les héritiers après une période de parenthèse historique. On a donc éliminé assez systématiquement tous les vestiges postérieurs pour atteindre le plus rapidement les beaux monuments, les mosaïques, les temples etc. On s’est donc privé de l’interrogation sur la transition entre la fin de l’empire romain et le Moyen-Âge et sur ce que sont devenues ces villes à la fin de l’antiquité.

Au contraire, nous nous intéressons aujourd’hui aux crises – probablement parce que nous sommes désormais concernés par ces questions – et nous fouillons complètement différemment. Nous étudions très minutieusement ces niveaux tardifs qui s’installent et se développent (dans les monuments antiques ou dans les maisons en partie abandonnées) et nous essayons de voir comment les populations se sont adaptées au changement des temps.

La Vie des Idées : Quelle est la place du travail dans l’histoire antique ?

Jean-Pierre Brun : La place du travail n’est pas seulement importante dans l’histoire antique mais dans toute l’histoire. Le travail, la production et l’échange des biens sont la base même du développement de l’humanité. Les autres aspects sont, en quelque sorte, des superstructures. La culture intellectuelle ne peut exister que sur une base économique et sociale suffisamment stable et développée. Je me suis intéressé principalement à ces aspects pour l’antiquité car c’est sûrement l’un des points pour lesquels l’archéologie récente parvient à mener à des avancées notables par rapport à ce qu’on croyait savoir à partir des textes. Beaucoup de points avaient fait l’objet de polémiques, par exemple celui du développement (ou non) des énergies non-biologiques – telle que l’énergie hydraulique –, pour lesquelles les historiens avaient des positions extrêmement tranchées. On n’avait pas tellement de moyens d’avancer sur ces questions tant qu’on n’avait pas multiplié les fouilles (pour se rendre compte finalement que cette technique très banale avait été mise en place relativement anciennement, à la fin de la République et sous l’empire romain). Tout ce qu’on avait écrit sur la non utilisation des énergies non-biologiques – du fait de la présence d’une grande quantité d’esclaves par exemple – peut être remisé, je crois, dans le magasin des théories passées. Voilà un point particulier sur lequel l’archéologie a permis (et permet encore) d’apporter des réponses à une question.

Il y en a beaucoup d’autres qui se multiplient parce que nous avons désormais des bases de données suffisantes pour mesurer l’ampleur de certains phénomènes. Pour prendre un nouvel exemple dans la production agricole : on mesure aujourd’hui grâce à la multiplication des fouilles préventives, l’extension de la viticulture dans la Gaule et dans la France. On remarque que l’extension de la viticulture a été beaucoup plus rapide et beaucoup plus profonde que ce qu’on avait pensé, dès le début de l’empire romain. J’ai d’ailleurs plaisir à rappeler une phrase de Roger Dion, l’un de mes prédécesseurs au Collège de France, qui disait que le vignoble français était l’un des monuments romains les mieux conservés qu’il soit, puisque ces vignobles ont façonné nos paysages et que nous les voyons encore aujourd’hui.

Cette multiplication des fouilles permet aujourd’hui de mieux compléter ce qu’on croyait savoir des techniques de production, parce qu’on a désormais des moyens techniques de le faire (on fait des analyses systématiques des matériaux que l’on trouve). Elle permet aussi de mesurer l’ampleur des phénomènes, ce que ne permettent pas du tout les quelques rares sources écrites qui nous sont parvenues.

La Vie des Idées : Qu’est-ce que l’archéologie préventive ?

Jean-Pierre Brun : L’archéologie a longtemps reposé sur la multiplication de grands chantiers de fouilles qu’on pourrait dire « programmées ». C’est-à-dire qu’on avait décidé pour des raisons scientifiques ou politiques de fouiller tel ou tel site archéologique célèbre. Pour le mettre au jour ou pour présenter ses vestiges au grand public (pour recueillir des objets, remplir des musées, etc.). Ce type d’archéologie s’est principalement développé au XIXe et au XXe siècle. Depuis la dernière guerre, un autre type d’archéologie s’est développé, d’abord appelé « archéologie d’urgence ». En effet, dans l’après-guerre et les années 1970, il a fallu très rapidement essayer de fouiller des vestiges qui sortaient à l’occasion de grands chantiers. On s’est alors rendu compte que ce type d’archéologie d’urgence aboutissait quand même à une destruction considérable de notre patrimoine et donc à une destruction de connaissances potentielles. Petit à petit s’est donc développée, principalement dans les années 1980 et 1990, l’idée qu’il fallait anticiper cette urgence et donc faire des fouilles préventives avant que les travaux ne commencent. Ça a été un long cheminement qui a abouti à deux lois au début des années 2000 et qui permettent aujourd’hui à l’État d’imposer avant toute construction ou grands travaux, une série d’opérations de reconnaissance d’abord (afin de vérifier la présence de vestiges), puis en fonction de l’importance de ces vestiges, des fouilles archéologiques permettant une vision assez systématique des vestiges dans des zones traversées par des grands travaux. Cela a permis des avancées considérables de deux points de vue. D’une part, cela a permis des découvertes très belles et surtout, ça nous permet aujourd’hui d’avoir des séries, ce qui nous permet désormais de raisonner sur des grands chiffres. Ça change donc complètement l’apport que l’archéologie peut apporter à l’histoire.

La Vie des Idées : Comment tracer des matières aussi volatiles que le parfum ?

Jean-Pierre Brun : Je me suis intéressé au parfum parce que dans l’Antiquité, les parfums étaient fixés sur les huiles végétales et qu’auparavant, j’avais travaillé sur la production des huiles végétales (et particulièrement de l’huile d’olive). Je me suis rendu compte qu’il y avait un certain nombre d’installations d’huiles qui n’étaient pas attribuables à des productions d’huiles alimentaires mais probablement à des productions de la parfumerie. À partir de là, avec un certain nombre de collègues et notamment des chimistes, nous nous sommes intéressés à la manière dont les parfums étaient fabriqués dans l’antiquité.

Cette enquête prend deux orientations. D’une part, nous étudions les vestiges de ces installations de production de parfumeur ; nous en avons fouillé dans l’île de Délos, à Pompéi, à Paestum. D’autre part, autant que faire se peut, nous essayons d’analyser les résidus. Ces résidus se trouvent principalement dans les flacons et aujourd’hui, grâce à des méthodes très poussées de chimie analytique, on n’arrive pas encore à reconstituer les recettes des parfums antiques, mais au moins à avoir une idée des composants de ces parfums. La chimie analytique permet grâce à la chromatographie en phase gazeuse associée à la spectrométrie de masse, de déceler des pics caractéristiques de telle ou telle huile – il est important de savoir si on a fixé le parfum sur une huile de Moringa ou sur une huile d’olives – et de déceler aussi la présence de telle ou telle résine comme la myrrhe ou le styrax, par exemple. Un jour peut-être, on trouvera des marqueurs qui nous permettront d’identifier des substances plus volatiles comme les essences de fleurs.

Vous voyez comment la combinaison d’une fouille de plus en plus fine (prenant en compte la stratigraphie, la palynologie, la carpologie, etc.) et des analyses chimiques permet d’approcher un phénomène qui jusqu’alors nous paraissait totalement inatteignable tel que celui de la reconstitution des parfums antiques et le commerce que cela a suscité.

La Vie des Idées : Comment voyez-vous l’archéologie de demain ?

Jean-Pierre Brun : L’archéologie de demain sera dans la continuité de l’archéologie d’aujourd’hui. Il faut être conscient que notre discipline a considérablement évolué depuis le XIXe siècle. Les archéologues du XIXe s’intéressaient principalement aux œuvres d’art et éventuellement aux batailles, parce que c’était une grande époque de batailles. On fouillait donc des forteresses, des temples et des champs de bataille éventuellement. Nous nous sommes intéressés au cours du XXe siècle a quelque chose qui devenait prépondérant dans notre vie, c’est-à-dire la vie économique. On a donc développé des techniques pour essayer de reconstituer l’évolution économique de l’antiquité en étudiant les amphores (qui servaient à transporter du vin, de l’huile ou des conserves de poisson).

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une crise de l’environnement et nous nous intéressons donc évidemment à ce qui s’est passé dans l’antiquité et auparavant. Nous cherchons alors à reconstituer l’évolution des paysages, à savoir s’il y avait plus de forêts, à quelles époques on a défriché, à savoir s’il y avait déjà des catastrophes ou bien savoir s’il y avait déjà de la pollution et de quel type. Nous adaptons à chaque fois nos méthodes en fonction des interrogations et des problématiques que nous voulons développer. Évidemment, quand nous ne savons pas (même si nous en avons quelques idées) à quoi seront confrontés nos successeurs, il est très difficile de dire qu’ils vont plutôt encore étudier l’économie et l’environnement et moins les batailles. Mais il est très clair qu’ils auront de nouvelles questions à poser. Ils auront certainement de nouvelles méthodes à employer et c’est la raison pour laquelle il est essentiel qu’à côté de l’archéologie préventive que nous développons, nous puissions garder un certain nombre de sites ou de vestiges archéologiques intacts pour qu’ils puissent poser leurs questions et y répondre.

À côté de la fouille nécessaire, parce que l’évolution de notre civilisation le demande (lorsqu’il faut faire passer une route ou construire un immeuble), il faut que nous ayons le courage de mettre en « jachère historique » si j’ose dire, un certain nombre de parcelles qui seront le réservoir d’informations pour les questions que poseront les générations futures à notre histoire.

Propos recueillis au Collège de France par Ariel Suhamy

Transcription : Silvain Giraud.

Prise de vue et montage : A. S.

Pour citer cet article :

Ariel Suhamy, « L’archéologie du futur. Entretien avec Jean-Pierre Brun », La Vie des idées , 19 septembre 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-archeologie-du-futur.html

Nota bene :

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par Ariel Suhamy , le 19 septembre 2014

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