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L’anthropologue et l’histoire

À propos de : « L’anthropologie face au temps », Annales n° 4, juillet-août 2010.


Quatre articles publiés dans les Annales tentent de renouveler les liens entre anthropologie et histoire à travers l’étude d’épopées guinéo-maliennes, de conceptions du chef en Nouvelle-Calédonie, des nationalistes baloutches au Pakistan et du projet de martyre de certains réfugiés palestiniens.

Recensé : Annales HSS n° 4 juillet-août 2010 « L’anthropologie face au temps ».

L’introduction au dossier consiste en un passage en revue de la littérature existante sur les rapports entre histoire et anthropologie. Michel Naepels y affiche sa volonté d’historiciser la discipline, tout en rappelant qu’une telle entreprise n’est pas neuve, et qu’elle peut prendre des directions différentes. Les quatre articles que comprend le dossier sont présentés comme des tentatives concrètes de renouvellement de l’écriture anthropologique par l’histoire. L’article d’Eric Jolly porte sur les usages de deux épopées guinéo-maliennes, l’histoire dogon de Yakoro Baji et la Charte de Kurukan Fuga, tirée de la geste de Sunjata. Il analyse leur variabilité en mettant en relation leur contenu littéraire, leurs modalités d’énonciation et leurs enjeux de pouvoir. Selon le contexte, l’histoire de Yakoro Baji véhicule des conceptions différentes du politique qui sont réaffirmées par la manière dont elle est récitée. Michel Naepels entend saisir la façon dont les définitions coloniales de la « chefferie » et de ses pouvoirs ont contribué à façonner ce que sont les chefs aujourd’hui en Nouvelle Calédonie. Il analyse le cas de la chefferie installée dans la zone littorale de Houaïlou en dévoilant la concurrence entre chefs pour la reconnaissance du pouvoir colonial. Cette approche historique permet d’éclairer les « espaces de désaccord » contemporains sur ce qu’est la chefferie. L’article de Luc Bellon couvre une période allant de 1947 à 2009, ponctuée par cinq insurrections baloutches contre l’État pakistanais. Les nationalistes baloutches peuvent se revendiquer d’une appartenance tribale (plusieurs représentants du mouvement sont eux-mêmes des chefs tribaux) tout en fustigeant l’aspect « réactionnaire » du « tribalisme ». Luc Bellon analyse cette contradiction moins comme le produit de conceptions du monde irréconciliables que comme « le fruit d’une ambivalence inhérente à une configuration particulière des rapports sociaux » (p. 961). Sylvain Perdigon analyse le projet de martyre que lui a confié l’un de ses interlocuteurs dans un camp de réfugiés palestiniens à Tyr et tente de le « mettre en intrigue » dans l’écriture. S’appuyant sur la lecture croisée des travaux d’Elizabeth Povinelli, de Veena Das et de Talal Asad sur la souffrance sociale, il explore la possibilité que le martyre, al-shahāda, puisse être un « nom pour le désir de provoquer (ou d’imposer) une reconnaissance » (p. 976).

Le pluralisme des opérations de recherche

Les articles mettent en œuvre la proposition formulée en introduction par Michel Naepels, suivant laquelle l’historicisation de la discipline a pour conséquence de « remettre en cause la centralité, ou au moins l’exclusivité, de l’enquête ethnographique comme lieu de production des matériaux qu’utilisent les anthropologues (…) » (p. 882). Chacune des contributions au dossier déploie une pluralité de matériaux et d’opérations de recherche. Dans l’article d’Eric Jolly, la variété des histoires de Yakoro Baji est liée à la multiplicité des points de vue politiques et des revendications identitaires. Ces récits ne sont pas appréhendés comme des sources historiques mais comme des constructions de modèles idéologiques sur l’origine du pouvoir. Eric Jolly combine la collecte et l’analyse du contenu de ces récits avec l’observation ethnographique de leurs modalités d’énonciation.

Cette même démarche de croisement des matériaux se retrouve dans l’article de Michel Naepels. Il puise dans les archives familiales de Maurice Leenhardt pour reconstituer la généalogie du clan Népöro, et la confronte aux sources coloniales, clarifiant ainsi la rivalité entre chefs par la mise à jour d’un conflit de succession. Lorsqu’il souligne que cette généalogie ne doit donc pas être comprise en termes de parenté mais comme « un langage d’expression sociale de la légitimité politique » (p. 934), ses conclusions rejoignent celles d’anthropologues tels que Barth ou Bailey. Ceux-ci avaient souligné que les factions ne sont pas le produit des fissions généalogiques mais qu’elles y sont adossées (et les généalogies reconstruites en conséquence). Cependant, n’aurait-il pas fallu, plutôt que de retenir les seules règles pragmatiques, mettre celles-ci en rapport avec les règles normatives du jeu politique [1] – le conflit apparaissant dans ce cas précis exacerbé par leur disjonction ? La conclusion de l’article est que la tâche de l’anthropologue n’est pas d’énoncer la vérité historique (qui est le « véritable » chef coutumier) mais de mettre en tension les énoncés justificatifs portant sur la chefferie.

L’article de Luc Bellon mêle des descriptions de scènes, des extraits d’entretien et l’analyse diachronique de la carrière d’un chef baloutche dont il montre le déplacement constant à l’intérieur et en dehors des rouages étatiques. Prenant en compte le sens critique des acteurs, il avance que ceux-ci conçoivent ces contradictions en termes d’une opposition, non pas entre deux systèmes sociaux, mais entre deux systèmes politico-administratifs, le « système tribal » comme forme d’administration imposée par l’État colonial puis pakistanais et l’ordre politique alternatif (non encore défini) que les nationalistes baloutches désirent instaurer.

Sylvain Perdigon analyse le rapport qu’entretient son interlocuteur Husayn à une somme de textes religieux, rapport qui interdit de rendre compte de son projet de martyre par des motifs subliminaux et profanes que seraient la détresse et la mélancolie de la vie de réfugié. Ses détours par Wittgenstein (repris par Veena Das) sur les expressions de la douleur comme des index plutôt que des symboles, bien qu’intéressantes en elles-mêmes, paraissent un peu éloignées de l’objet de l’analyse. En fin d’article, le propos se fait plus convaincant, et moins abscons, lorsque les textes auxquels Husayn « s’efforce d’accorder au quotidien une présence substantielle » (bien que l’ethnographie paraisse sur ce point trop elliptique) sont analysés comme ayant pour objet la transformation éthique du sujet.

Quelle historicisation de l’anthropologie ?

Examinons à présent ce que devient effectivement, dans chacun des textes, l’objectif, annoncé en introduction au dossier, de renouveler le projet de Marshall Sahlins. Celui-ci vise à une historicisation de l’anthropologie par l’examen systématique de la manière dont « les règles imposées par l’État colonial ont été sabotées par la culture » [2].

L’article d’Eric Jolly pointe le paradoxe suivant lequel le baji kan, le chant de Yakoro Baji, est considéré comme immuable et « historique » alors qu’il autorise la plus grande marge de création et d’improvisation. Cette réflexion mène à un questionnement sur la plasticité variable au cours du temps historique de ces récits, lesquels, contrairement à d’autres, ne semblent guère évoluer au cours du XXe siècle. L’hypothèse explicative émise par Eric Jolly est que les relations d’opposition, de rivalité et d’alliance entre groupes locaux ou régionaux se sont essentiellement construites et transformées à la période précoloniale.

Ce problème de périodisation se retrouve chez Michel Naepels, qui souligne que les travaux de Sahlins et d’Alban Bensa ont placé l’accent sur la toute première période de colonisation, celle où la fluidité des organisations sociales est particulièrement notable. Le travail de mise en tension des énoncés présents sur la chefferie avec les changements liés à la colonisation mène Michel Naepels à interroger plus avant « les évolutions ultérieures des formes d’organisation sociale comme des capacités d’agir qu’elles recouvrent » (p. 920). Il critique ainsi le dualisme, inhérent au principe subalterniste de Sahlins, entre l’histoire impériale et la perspective des colonisés, dualisme « que l’historicisation réelle du savoir anthropologique conduit à abandonner ».

Le perspectivisme de Michel Naepels n’est donc pas celui de Sahlins (et en est-il vraiment un ?) : « […] l’enjeu n’est pas de faire entendre une voix réduite au silence », mais de « saisir au plus près la réalité des dynamiques sociales qui ont fait de la « chefferie kanake » une réalité à la fois changeante, contestée et structurante des rapports sociaux locaux » (p. 943). Michel Naepels montre comment l’État colonial est devenu une composante d’un fonctionnement politique segmentaire qu’il transformait dans le même temps. Est ainsi évité le dualisme, central chez Sahlins, entre la « structure » et la « conjoncture », qui revient à considérer que « l’événement » (le contact colonial) fait basculer un « ordre » préexistant dans un autre « ordre ». C’est cette même opposition entre deux structures sociales, posées comme incompatibles dans les modèles linguistiques des analyses structurales et post-structurales, que surmonte Luc Bellon. Plutôt que d’analyser les contradictions des acteurs comme résultant d’un moment de mutation entre ces deux structures, elles sont pensées comme le fruit d’une ambivalence inhérente à une configuration particulière des rapports sociaux. « Les acteurs […] distinguent des champs de relations qui n’impliquent pas les mêmes attentes » (p. 961).

Sylvain Perdigon emprunte un chemin de réflexion différent, puisqu’il entend mettre en rapport la notion de « régime d’historicité » de François Hartog avec des « dispositions corporelles variables ». Peut-être aurait-il pu l’associer davantage avec sa réflexion sur les « mots » qui disent la souffrance, et notamment avec la notion de martyre, al-shahāda, dont il dit qu’elle est étymologiquement une forme de témoignage. Il aurait été intéressant de lier davantage ses doutes face au resurgissement du Grand Partage [3] que risque d’entraîner une analyse des différents « régimes d’historicité » et son questionnement de l’historicité moderne. Cela aurait permis d’engager plus avant le débat sur l’historicisation, que certains anthropologues rejettent précisément parce qu’elle est, à leurs yeux, une perspective « occidentale » [4]. Avec ce dernier article, le dossier se conclut sur des interrogations neuves mais irrésolues. Si, dans son ensemble, il met en actes de nouvelles manières de lier anthropologie et histoire, il pose aussi la nécessité de réfléchir à ce qu’il faut entendre par l’ « historicisation ».

Pour citer cet article :

Anne-Christine Trémon, « L’anthropologue et l’histoire », La Vie des idées , 20 janvier 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-anthropologue-et-l-histoire.html

Nota bene :

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par Anne-Christine Trémon , le 20 janvier 2011

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Notes

[1Frederick G., Bailey, Les règles du jeu politique, Paris, PUF, 1971.

[2Marshall Sahlins, La Découverte du vrai sauvage et autres essais, Paris, Gallimard, 2007, p 283.

[3L’opposition entre « nous » et « les autres » constitutif du projet de l’anthropologie comme discipline, redoublée par une opposition entre sociétés occidentales modernes et « sociétés sans » (État, écriture, et histoire).

[4Cf. notamment Eric Hirsch, « Knowing, Not Knowing, Knowing Anew » in Narmala Halstead, Eric Hirsch, et Judith Okely (eds.), Knowing How to Know, Fieldwork and the Ethnographic Present, Berghahn, EASA Series, 2008, p. 21-37



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