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Dans cet entretien Javier Fernández Sebastián présente le monde ibéro-américain comme un autre laboratoire politique de la modernité à l’Âge des révolutions, à partir de l’analyse de l’histoire des concepts dans l’Atlantique hispanique et lusophone.

Javier Fernández Sebastián est professeur d’Histoire de la Pensée Politique à l’Universidad del País Vasco (Bilbao).

Il dirige le projet « Iberconceptos » qui réunit un groupe nombreux d’universitaires européens et américains, et dont les recherches portent sur l’histoire des concepts ibéro-américains de 1750 à 1850. Cet entretien a été réalisé à l’occasion de la parution du premier tome du Diccionario político y social del mundo iberoamericano.

La Vie des Idées : Le dictionnaire Iberconceptos est l’aboutissement d’un projet international de recherche rassemblant des dizaines de spécialistes de l’aire ibéro-américaine. Pourquoi une entreprise d’une telle ampleur ?

Javier Fernández Sebastián : Au milieu des années 1990, un groupe d’historiens espagnols dirigés par Juan Francisco Fuentes et moi-même, s’est aperçu de l’existence d’un problème important dans les études des concepts historiques. Les historiens tendaient, de manière clairement anachronique, à supposer que des concepts d’il y a deux ou trois siècles étaient toujours transparents, et pouvaient être compris sans efforts aujourd’hui, comme s’ils n’avaient pas connu des changements importants. Nous avons alors pensé qu’il était nécessaire d’historiciser les catégories nous permettant de comprendre la réalité. Dans la mesure où les agents historiques ne peuvent voir que ce qui a été conceptualisé, et que les lunettes conceptuelles à travers lesquelles on perçoit la réalité ont varié au fil du temps, il est indispensable de faire l’histoire des concepts. Nous avons pensé, en définitive, qu’à côté d’une histoire des faits et des événements, cela valait la peine d’écrire aussi l’histoire des instruments grâce auxquels on comprend ces événements. Cela nous a mené à l’histoire des concepts. Après six ans de travail, nous avons publié en 2002 un premier dictionnaire, qui rassemblait l’histoire d’une centaine de concepts politiques fondamentaux de l’Espagne du XIXe siècle. Le volume fut suivi en 2008 d’un deuxième tome consacré au XXe siècle. Je participais en même temps à d’autres réseaux internationaux de spécialistes en histoire des concepts, et c’est à l’occasion de diverses rencontres que j’ai fait la connaissance de certains universitaires français et latino-américains : des Argentins comme Elías Palti ou Noemí Goldman, des Mexicains comme Guillermo Zermeño, des Brésiliens comme João Feres… À l’occasion de plusieurs réunions à Paris, Vitoria ou Rio de Janeiro, nous fûmes quelques-uns à proposer la possibilité d’organiser un projet ibéro-américain, qui comprenne donc l’Amérique Latine, l’Espagne et le Portugal. Nous partions de l’idée que les concepts ne sont pas des idées pures, sans être non plus purement nationaux, même si cette dimension existe. Les concepts sont intimement liés aux expériences historiques des sociétés : à la différence des idées anhistoriques, platoniciennes ou cartésiennes que certains imaginent, les concepts évoluent au fil des transformations sociales et politiques. Ils ont beaucoup à voir avec la manière dont les gens comprennent, transforment et manient les scénarios dans lesquels ils vivent. Partant de l’interaction continue entre le plan sociopolitique et le plan intellectuel et linguistique, des instruments de compréhension sont créés qui varient avec le temps, et qui sont liés à certains termes clés. En résumé : nous sommes d’abord arrivés à l’histoire des concepts, puis nous avons appliqué cette nouvelle méthodologie à un contexte national spécifique, celui de l’Espagne. Par la suite, nous avons pensé que les concepts ne doivent pas nécessairement entrer dans ce moule, et qu’ils devraient plutôt être étudiés dans le cadre plus large d’une culture. Nous entendons par là une certaine structure ou constellation de concepts qui change avec le temps. Et ces « cultures » dépassent bien sûr le cadre national. C’est ainsi que nous avons commencé par nous focaliser sur une période clé d’évolution conceptuelle à échelle transnationale, depuis le milieu du XVIIIe siècle jusqu’au milieu du XIXe. Nous avons d’abord choisi dix concepts : histoire, libéralisme, opinion publique, nation, citoyenneté… et nous nous sommes mis au travail. Cette étape s’est achevée par la publication du premier tome du Diccionario político y social del mundo iberoamericano sur la période de transition vers le monde moderne. Nous sommes en train de préparer actuellement le deuxième volume, qui comprend les concepts de civilisation, démocratie, État, indépendance, souveraineté, etc. En dehors de l’achèvement de ce deuxième volume, nous souhaitons assurer la continuité du réseau Iberconceptos – composé de presque une centaine de chercheurs de plus d’une douzaine de pays. À cette fin, nous aborderons dans la prochaine étape l’étude d’une série de champs sémantiques articulés autour de cinq axes : économie politique ; classements ethniques et identités sociales ; religion et politique ; empire et colonies ; et, pour finir, une réflexion sur la naissance des concepts historiographiques que nous utilisons pour comprendre cette période d’entrée dans la modernité.

La Vie des Idées : Pour quelle raison Iberconceptos est-il focalisé sur la période 1750-1850 ? Dans quelle mesure les résultats permettent-ils de justifier la continuité d’un espace partagé en dépit des indépendances ?

Javier Fernández Sebastián : Cette période chronologique correspond grosso modo à la longue phase de transition de l’Ancien Régime à la modernité politique, des débuts des réformes bourboniennes jusqu’à la consolidation des nouvelles nations, en passant par le moment crucial des révolutions libérales et des indépendances. Une grande mutation conceptuelle, justifiant l’idée d’un avènement de la modernité, a eu lieu à ce moment-là dans toute la région. Il est intéressant de noter un paradoxe fondamental du point de vue de la culture et de l’espace partagé. Curieusement, c’est précisément lorsque les mouvements d’émancipation provoquent la rupture puis le divorce politique de l’Espagne et de ses domaines américains à la suite de la crise de la monarchie, que les liens politiques et intellectuels entre les deux rives de l’océan sont probablement les plus étroits, intenses et décisifs. La dissolution des empires a été, de ce point de vue, un moment atlantique. D’une part, les leaders des indépendances étaient des hommes très européanisés. D’autre part, les identités étaient alors extrêmement labiles et réellement atlantiques : beaucoup de personnages de l’époque des indépendances se voyaient eux-mêmes comme des combattants pour la liberté européenne et américaine et non simplement comme les fondateurs de telle ou telle nation, comme l’historiographie nationaliste l’a souvent interprété par la suite. Certains des leaders révolutionnaires hispaniques les plus remarquables avaient d’une manière ou d’une autre l’idée que ce qui se passait était une grande révolution atlantique. En ce sens, cet outil analytique est très utile pour comprendre les acteurs dans leurs propres termes. Ils voyageaient fréquemment, fût-ce par volonté ou par la force. Beaucoup d’entre eux furent exilés à Londres, à Paris ou à Philadelphie. Nous trouvons des personnages fascinants dans ces années de changements accélérés, dont les biographies sont des exemples presque parfaits d’identités atlantiques. Vicente Rocafuerte, par exemple, est né à Guayaquil au sein d’une famille espagnole, catholique et monarchiste, et finit ses jours comme équatorien, apôtre de la tolérance et républicain convaincu – il fut d’ailleurs Président de la nouvelle République d’Équateur. Il fut également député à Cadiz, et ses origines sud-américaines ne l’empêchèrent guère de devenir le délégué mexicain des affaires à Londres. C’est seulement un exemple parmi beaucoup d’autres. Les cadres nationaux étaient alors pratiquement insignifiants, entre autres parce que les nations n’existaient pas, elles étaient en train de se former. C’est à cause de cela que je pense que, paradoxalement, la phase des indépendances est une période d’intégration culturelle des élites, un moment fortement atlantique. Et les révolutions ibéro-américaines sont particulièrement atlantiques, car on ne peut comprendre ce qui arrive sur une rive de l’océan sans comprendre ce qui est en train d’arriver dans la péninsule et vice-versa. Même si la consolidation des espaces nationaux provoque bien entendu une différenciation croissante des modalités de conceptualisation, il me paraît indubitable que certains traits culturels sous-jacents continuèrent à être partagés pendant longtemps.

La Vie des Idées : La division par pays proposée par le dictionnaire n’est-elle pas une limitation face à cet espace atlantique ?

Javier Fernández Sebastián : Il s’agit certainement d’un handicap de notre projet. L’idéal aurait été d’aborder ces concepts dans leur complexité transnationale et transocéanique. Il faut avoir à l’esprit qu’avant les indépendances, il s’agit d’un monde prénational, et qu’il est donc peu pertinent de projeter les espaces nationaux d’arrivée vers le passé. Mais évidemment, le mieux est parfois l’ennemi du bien. Dans l’état actuel des historiographies ibériques, latino-américaines et latino-américanistes, bien peu d’historiens sont capables de proposer une perspective historique et conceptuelle de l’ensemble ibéro-américain. Dans la mesure où le monde universitaire est découpé par des frontières nationales, notamment en ce qui concerne les archives, nous avons été obligés pour notre projet de proposer une organisation générale par pays.

La Vie des Idées : Le dictionnaire utilise des méthodes d’histoire conceptuelle issues de différentes écoles allemandes, anglaises et françaises. Pourrait-il courir le risque de projeter une vision stéréotypée de la modernité sur l’Ibéro-Amérique, et de confirmer un prétendu « retard » ?

Javier Fernández Sebastián : Votre question est vraiment fondamentale. Le risque d’un réductionnisme existe, en effet. On a eu tendance à identifier l’Europe avec l’Occident, et l’Occident essentiellement avec la France, la Grande Bretagne et les États-Unis. On a construit à partir de là un type idéal de modernité qui correspond à l’expérience de quelques pays seulement. Je crois que l’application mécanique de ce modèle à l’ensemble du monde est une erreur fondamentale. Le cas ibéro-américain présente une variante de la modernité occidentale assez éloignée de ce schéma stéréotypé. Je suis convaincu non seulement qu’il y a plusieurs chemins vers la modernité, comme on a l’habitude de le reconnaître, mais qu’il y a une pluralité de « modernités ». En ce sens, nous ne voulons pas étudier la réception d’un ensemble de concepts élaborés dans un centre afin d’être consommés dans les périphéries, selon les schémas diffusionnistes habituels. À mon avis, cette approche mérite d’être dépassée. De quelle manière ? Je crois qu’au lieu de réfléchir en termes de production et de circulation de concepts fixes, il est plus utile de penser en termes de (ré)appropriation et de recréation : les concepts ne sont pas des formes fixes de l’entendement qui voyagent comme des marchandises à travers l’Atlantique sans connaître d’importantes altérations, afin d’être consommés outremer. Il est beaucoup plus heuristique et profitable de tenter de comprendre la dialectique et la complexité de ce type de transferts dans l’espace et dans le temps. Grâce à la théorie de la réception de Jauss, nous savons par exemple que « consommer » un texte revient à le (re)produire, le réinventer, afin de l’adapter aux nécessités du récepteur. Il est beaucoup plus intéressant d’orienter notre analyse en partant des points de vue des sujets qui ont vécu dans telle société en particulier, ainsi que des usages que ces sujets ont faits de certaines notions pour expliquer des problèmes et des conflits particuliers, plutôt que d’imaginer que ces personnes étaient simplement en train d’utiliser un ensemble de concepts préfabriqués, produits loin de leur lieu de vie. Cette vision réductionniste d’une modernité prêt-à-porter doit être dépassée.

En outre, bien des historiens imaginent à tort quelque chose comme un ensemble de concepts traditionnels, pré-modernes, remplacé lors des révolutions par un ensemble alternatif de concepts correspondant à la modernité. Les évolutions conceptuelles procèdent en fait par glissements, de sorte que cette vision rigide et dichotomique d’après laquelle il y aurait deux répertoires – moderne et traditionnel – incompatibles, presque dépourvus de contacts, est caricaturale. Bien au contraire, les concepts évoluent petit à petit, au gré des conflits sociaux et politiques, et à un moment donné l’observateur, tournant son regard vers l’arrière, voit que la gamme de significations présentes pour certains termes clés n’est plus cohérente avec la valeur de ces mêmes termes trente ou quarante ans auparavant. Il pense alors qu’il s’agit de concepts nouveaux. L’ordre qui s’installe à la suite de ces transformations sémantiques est perçu comme neuf, mais ceci ne veut pas dire qu’un kit de concepts modernes, univoques, universellement valables, existe. Il n’y a pas de modernité unique, valable pour tous les territoires. L’erreur vient de la volonté de mesurer avec une règle unique toutes les modernités, celle des trois ou quatre pays occidentaux dont les expériences sont vues comme canoniques. Cela conduit inévitablement à juger que certains traits sont des anomalies, des retards ou des aberrations, alors qu’il s’agit de différences et de particularités de chacune des sociétés.

La Vie des Idées : Quels seraient les points communs et les différences entre l’espace hispano-américain et d’autres espaces atlantiques, en ce qui concerne la production et la circulation des concepts politiques modernes ?

Javier Fernández Sebastián : Si nous partons d’une perspective comparative vis-à-vis des pays « centraux » dont je parlais dans ma précédente réponse, les Lumières et le libéralisme ibéro-américain présentent certaines caractéristiques distinctives. Pour n’en citer brièvement que deux, je soulignerais d’une part un poids plus grand de la religion sur le domaine politique, et d’autre part une moindre importance de l’individualisme dans la morale et le droit, dans l’économie et la politique. Le processus de sécularisation, moins intense dans nos sociétés que dans d’autres territoires, avance sur une durée considérablement plus étendue, et la vision catholique du monde marque profondément nos cultures politiques. Cette empreinte est clairement visible dans les nombreuses constitutions confessionnelles en vigueur pendant une bonne partie du XIXe siècle. En outre, si nous comparons les cultures politiques ibériques et anglo-américaines, une présence renforcée de l’individu et de ses droits dans le système juridique et politique de ces dernières saute aux yeux. Je crois que dans le monde ibéro-américain l’individu est moins au centre, ou bien il ne l’est pas de la même manière que dans les sociétés britannique ou états-unienne. Il y aurait d’autres traits différentiels, mais ces deux-là me paraissent assez caractéristiques des particularités de la modernité ibéro-américaine vis-à-vis de l’Occident canonique.

La Vie des Idées : Il semble y avoir, dans Iberconceptos, une critique de l’idée d’État-Nation.

Javier Fernández Sebastián : Plutôt qu’une critique de cette idée, il y a une remise en question des abus de l’histoire nationale érigée en unique format, en moule nécessaire de toute historiographie. Au cours des deux ou trois derniers siècles, nous avons par trop naturalisé le concept d’État-Nation, comme si le monde avait naturellement été partagé depuis toujours par ce type d’entités territoriales. Lorsque l’on historicise ces notions, on s’aperçoit qu’en réalité l’État-Nation ne s’est développé que relativement récemment, dans certaines parties du monde et à partir de circonstances précises. Pendant des siècles, les acteurs « politiques » les plus importants étaient les monarchies et les empires, les églises, les royaumes et les provinces, les communautés locales ou les corporations. Et, bien entendu, dans cet univers politique et conceptuel, il serait erroné d’attribuer une place prépondérante à l’individu ou à la nation, comme nous avons l’habitude d’analyser le monde contemporain.

Iberconceptos tente d’aller au-delà des nations. Nous ne prétendons pas dire que l’histoire nationale est à tout jamais finie. Mais pour certaines analyses, spécialement dans le domaine de l’histoire culturelle et de l’histoire intellectuelle, il est très utile de faire appel à d’autres approches et de reconnaître qu’il y a eu des mondes politiques où l’État était très loin d’avoir la densité conceptuelle que nous avons l’habitude de lui accorder, il n’était même pas un acteur important. En ce sens, entre l’échelle locale et l’échelle globale, entre les nations et le monde entier, il y a des paliers intermédiaires. L’un de ces paliers serait celui des civilisations ou des grandes cultures, qui ont beaucoup à voir avec les langues et les religions les plus présentes. La communauté ibéro-américaine est l’une de ces grandes unités ou niveaux intermédiaires, même si l’existence de différences entre les aires hispano-américaine et luso-américaine est certaine. L’imprimerie existe dans certains endroits du monde hispanique depuis le XVIe siècle, par exemple, il y a des universités, etc., alors qu’au Brésil l’imprimerie n’est arrivée qu’en 1808, lorsque la Cour s’est déplacée de Lisbonne à Rio de Janeiro. Il n’y avait pas non plus d’universités : les Brésiliens souhaitant poursuivre des études allaient à Coimbra. Les réponses contrastées à la crise des deux monarchies autour de 1807-1808 sont une autre différence profonde entre les Amériques portugaise et espagnole. Alors que, comme l’on sait, la monarchie s’est « américanisée » dans le cas portugais en s’implantant avec succès au Brésil, du côté hispano-américain, après l’effondrement de l’éphémère Empire mexicain d’Iturbide, les nouveaux États furent organisés politiquement en républiques. Il y a donc des différences. La communauté ibéro-américaine n’est pas un monde homogène, tout comme l’Occident ou le monde euro-américain dans son ensemble, mais l’on peut observer des ressemblances à différents niveaux à l’intérieur de chacun de ces « paliers » ou cercles partiellement superposés. Cela dit, et c’est bien naturel pour un groupe de sociétés ayant partagé des expériences historiques pendant longtemps, elles conservent un air de famille qui n’empêche pas de détecter certaines différences, parfois très marquées. Il faut avoir à l’esprit qu’il s’agit d’espaces immenses, qui présentent une énorme variété à tous points de vue : géographique, ethnique, politique ou économique.

La Vie des Idées  : Croyez-vous qu’il faudrait repenser l’histoire de l’Espagne à partir de l’espace ibéro-américain, et vice-versa ?

Javier Fernández Sebastián : Lorsque j’ai commencé mes études d’histoire à l’Université Complutense de Madrid au début des années 1970, l’histoire de l’Amérique était simplement une matière ou, tout au plus, une spécialité. Ceux qui suivaient la spécialité d’histoire moderne de l’Espagne, bien qu’ils fussent conscients de l’importance de ce vaste monde d’outremer rattaché à la Monarchie, ne l’étudiaient pas au sein de l’histoire espagnole et l’envisageaient comme un autre corps, comme un rajout lointain et relativement étranger, difficile à manier par l’historiographie. Bien heureusement, ceci est en train de changer dernièrement ; un nombre croissant d’historiens est conscient aujourd’hui que nous avons passé trop de temps à projeter dans le passé l’idée contemporaine de nation, en coupant de son contexte une histoire politique péninsulaire qui ne formait pas en réalité une unité indépendante, car la Monarchie a été durant trois siècles une réalité politique très complexe, pluri-continentale et trans-océanique. Ainsi, sans nier le statut particulier et les spécificités propres aux royaumes péninsulaires – dont la place dans l’ensemble n’était certes pas comparable à celui des provinces extra-péninsulaires –, la Monarchie catholique ne devrait pas être comprise comme une nation exerçant sa domination sur d’autres nations. La Monarchie espagnole était un type d’entité politique très différent des empires européens coloniaux du XIXe siècle. Les liens institutionnels complexes de la couronne avec les vice-royautés ne sont pas comparables aux relations de Londres avec l’Inde, par exemple. De mon point de vue, il serait erroné de prétendre utiliser pour le monde du XVIe au XVIIIe siècles les catégories d’analyse des relations entre puissances impériales et colonies aux XIXe et XXe siècles.

Je crois en somme qu’il est tout à fait nécessaire de comprendre l’altérité de ces réalités, en évitant les interprétations simplistes qui envisagent de manière anachronique la monarchie comme une espèce d’ « empire national » espagnol centralisé : il s’agit d’un ensemble de territoires gouvernés de manière complexe, dans le cadre d’une culture pluraliste et juridictionnelle. Le tout, au sein d’un monde pré-national ou plutôt a-national. Aujourd’hui, les historiens espagnols qui ne sont pas américanistes et dont je fais partie, estimons usuellement qu’il est impossible de comprendre le monde hispanique à l’époque moderne sans prendre en compte sa dimension américaine. Réciproquement, les historiens latino-américains et latino-américanistes qui étudient la longue période précédant les indépendances n’ignorent pas les liens de tout type avec la péninsule, tout comme les interconnexions entre les villes et les vice-royautés américaines. En outre, ce que l’on appelle « période coloniale » ne devrait pas être comprise seulement comme une longue phase préparant l’indépendance, sous le signe des affrontements enfouis entre créoles et métropolitains. Selon moi, ce type de schéma téléologique – qui met l’accent sur l’affrontement croissant et inéluctable entre colonie et métropole – appauvrit nos recherches et ne permet pas de comprendre dans toute sa complexité le fait que tous les acteurs appartenaient à une entité politique unique, bien que diverse, hiérarchisée et traversée par de multiples asymétries et tensions. Je crois en ce sens que notre compréhension du passé peut être enrichie si l’on abandonne une vision nationale monopolistique, qui a tant déformé notre perception des choses.

La Vie des Idées  : Vous parlez d’une crise conceptuelle actuelle. Le projet Iberconconceptos a-t-il été pensé comme un moyen pour dépasser cette crise ?

Javier Fernández Sebastián  : Le choix d’un objet d’étude de la part du chercheur a sûrement toujours quelque chose à voir avec le moment historique dans lequel il vit. De nos jours, il semble assez clair que beaucoup de notions politiques et sociales modernes sont en crise. En effet, une bonne partie des concepts forgés il y a deux ou trois siècles nous semblent aujourd’hui obsolètes, ou bien peu efficaces pour gérer les problèmes du monde actuel. Nombreux sont ces concepts qui sont liés au cadre étatique, aux États nationaux, et nous vivons évidemment dans un monde de plus en plus mondialisé. Des concepts politiques et sociaux tels que la souveraineté, la famille et bien d’autres, sont soumis à de grandes pressions dues à ces changements. Bien que les mots soient toujours les mêmes, ce qu’ils désignent a profondément changé. Théoriciens et essayistes ont utilisé diverses métaphores pour désigner ce type d’obsolescence conceptuelle. Le philosophe espagnol Ortega y Gasset parlait déjà dans les années 1950 de « concepts cadavériques », désignant les vocables hérités qui ne servaient guère à décrire l’actualité de l’écriture. Edgard Morin parle de « mots spectres » ; des sociologues tels que Ulrich Beck ou Anthony Giddens ont respectivement utilisé des appellations telles que Zombi-Kategorien ou shell institutions, institutions et concepts moribonds, chancelants, qui cachent à peine leur incapacité à répondre aux défis du monde actuel. Pierre Rosanvallon a eu raison de suggérer que l’une des tâches prioritaires de la philosophie de notre temps devrait être l’invention de nouveaux concepts adaptés aux circonstances et aux défis du présent. Tout semble donc indiquer que nous nous trouvons dans une phase de transition au cours de laquelle certains concepts deviennent obsolètes, et que nous avons besoin de forger de nouveaux instruments pour appréhender correctement les nouvelles réalités en devenir.

Cela est proche de ce qui a pu arriver lors d’un autre moment de transition, il y a deux ou trois siècles. Il y eut alors une grave crise conceptuelle, qui accompagna l’ère des révolutions. Ceux qui ont vécu cette période d’incertitude se plaignent souvent de ne pas se comprendre les uns les autres, car chacun utilise les mêmes termes selon des sens et des finalités très différents. Tout se passe comme si le langage était subitement tombé en panne, qu’il n’était plus capable de continuer à remplir sa fonction de communication entre les parlants. Outre l’intérêt purement historiographique, l’étude de cette autre grande époque d’obsolescence conceptuelle et de création de concepts nouveaux qui a secoué le monde euro-américain il y a deux siècles, peut donc être en partie instructif pour mettre en lumière des problèmes actuels. Il semble pertinent aussi d’observer que ce processus de reconversion conceptuelle ne s’est pas produit subitement, en dix ou vingt ans, mais au cours d’une période relativement longue. Il faut alors prendre en compte un instrument heuristique proposé par l’historien allemand Reinhardt Koselleck. Il s’agit du Sattelzeit, ce temps à cheval entre deux ères, un temps de transformations accélérées, mais relativement long puisque pour l’aire germanophone – et cette chronologie serait valable à grands traits pour le cas hispanique – il irait de la moitié du XVIIIe siècle au milieu du XIXe. Le Sattelzeit permet de comprendre les glissements et les innovations conceptuelles de manière plus complexe. Au lieu de penser le changement à la manière des révolutionnaires français, comme un instant zéro au cours duquel – sur à peine une dizaine d’années – on en finit d’un seul coup avec l’Ancien Régime et l’aube d’un monde nouveau s’annonce, dans notre aire ibéro-américaine il est clair que ces transformations ont eu besoin de plus de temps, et que des phases de changements plus ou moins intenses se sont échelonnées au long de presque un siècle. C’est en ce sens que les limites chronologiques prises en compte dans le projet Iberconceptos s’avèrent utiles. Elles prennent comme point de départ les réformes bourboniennes et s’étendent au-delà du premier XIXe siècle. Nous avons prolongé la durée de cette deuxième étape d’Iberconceptos jusqu’à 1870 environ. Nous pensons qu’à ce moment-là, le processus de reconversion conceptuelle et de transformation des pratiques politiques et sociales que nous avons l’habitude d’appeler modernité est déjà bien avancé.

Aller plus loin

Javier Fernández Sebastián, dir., Diccionario político y social del mundo iberoamericano. La era de las revoluciones, 1750-1850, vol. I, Madrid, Centro de Estudios Políticos y Constitucionales, 2009, 1422 pp.

Pour en savoir plus sur Iberconceptos :

Les membres du réseau Iberconceptos ont présenté leurs approches et une partie des conclusions partielles de leurs recherches dans plusieurs ouvrages et de nombreux articles, dossiers et rapports parus dans plusieurs revues spécialisées. Parmi les dernières parutions, nous renvoyons entre autres à Ayer (nº 53, 2004), Archiv für Begriffsgeschichte (vol. 46, 2004), Historia Contemporánea (n° 27 y 28, 2004), Revista de Estudios Políticos (nº 134, 2006), Alcores (nº 2, 2006 et nº 9, 2010), Historia Constitucional (nº 7, 2006), Araucaria (vol. 17, 2007), Isegoría (nº 37, 2007), Hermès (nº 49, 2007), Contributions to the History of Concepts (nº 4/1, 2007), Ler História (nº 54, 2008), Jahrbuch für Geschichte Lateinamerikas (nº 45, 2008), Bulletin de l’Institut Français d’Études Andines (vo. 39, nº 1, 2010), Bicentenario (vol. 9, nº 1, 2010) et Historia Mexicana (nº 239, 2011).

Liens vers les travaux du groupe Iberconceptos :

- page du groupe Iberconceptos ;

- page du groupe « Historia intelectual » ;

- page personnelle de Javier Fernández Sebastián.

Pour citer cet article :

Gabriel Entin & Jeanne Moisand, « L’abécédaire ibéro-américain de la modernité politique . Entretien avec Javier Fernández Sebastián », La Vie des idées , 10 juin 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-abecedaire-ibero-americain-de-la.html

Nota bene :

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par Gabriel Entin & Jeanne Moisand , le 10 juin 2011

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