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L’opposition de la communauté internationale à la politique de l’enfant unique en Chine s’intensifia sous l’impulsion des conservateurs américains. Or ce serait un contresens que d’analyser la plus célèbre des réformes chinoises comme une manœuvre de coercition publique : lorsque les dirigeants chinois cessèrent d’instrumentaliser le taux de fécondité du pays, la population leur emboîta le pas.

Recensé : Susan Greenhalgh, Cultivating Global Citizens : Population in the Rise of China, Cambridge MA, Harvard University Press, 2010, 156p., 27, 90€.

Greenhalgh présente son livre comme une ethnographie de l’État chinois, et plus spécifiquement de son programme de gestion de la population. Grâce à un travail anthropologique inédit, l’auteur analyse ce chantier politique complexe à la lumière des objectifs du gouvernement, ainsi que des normes et des croyances en vigueur sur le véritable rôle de la gouvernance et les moyens de la mettre en œuvre. L’analyse du programme en question permet également à l’auteur d’éclairer d’importants mécanismes de la machine d’État chinoise.

Le livre de Greenhalgh se fonde sur une synthèse de deux ouvrages récents auxquels elle a contribué : Governing China’s Population : From Leninist to Neoliberal Biopolitics (2005) et Just One Child : Science and Policy in Deng’s China (2008). Le premier offre un tour d’horizon de la gestion de la population par le gouvernement communiste de 1949 à 2004. Le second se sert quant à lui de la politique de l’enfant unique comme d’une étude de cas sur le même processus.

Dans Cultivating Global Citizens, Greenhalgh rassemble donc le propos de ces deux ouvrages pour retracer l’évolution de la politique de gestion de la population, qui passa par plusieurs phases conceptuelles inscrites dans un projet global de modernisation de la Chine. Elle montre comment cette politique passa d’une situation de gouvernance des populations, où ces dernières se voyaient réduites à une tendance statistique abstraite qu’il s’agissait d’équilibrer par n’importe quel moyen, à une situation de gouvernance humaine, où l’on comprend la population en termes de familles, de maris, de femmes, d’enfants, d’anciens, de migrants, etc., c’est-à-dire en termes d’identités spécifiques ayant chacune des désirs et des besoins que l’État s’efforce d’influencer avant de les satisfaire, de manière à obtenir le résultat escompté.

L’ouvrage comporte trois chapitres. Le chapitre 1 retrace l’institutionnalisation des questions de gestion de la population dans le contexte politique chinois. Il traite du cadrage des sujets, de la définition des objectifs puis de leur prise en charge par les acteurs du système politique, de la manière dont le programme de gestion de la population s’intègre dans un projet de réforme plus général, ainsi que des logiques culturelle et technique qui sous-tendent cette intégration. Dans le chapitre 2, Greenhalgh analyse la relation entre ce programme étatique de gestion de la population et de la société, et répond brièvement à une série de questions. Elle détermine l’influence ce cette politique sur la représentation populaire des concepts de modernisation et de citoyenneté, sur la manière dont la population envisage son rôle et ses devoirs, ainsi que les possibilités qui lui sont offertes. Elle s’interroge sur les effets du programme sur la liberté politique de la population, notamment à partir du moment où il commença à porter ses fruits sur le plan économique et social, ainsi que sur les effets qu’eut sur le plan social la décision de faire de la gestion de la population la priorité absolue de la politique de réforme du pays. Dans le chapitre 3, Greenhalgh évalue les implications plus larges de la mise en place du programme et de ses résultats en ce qui concerne la légitimité politique du Parti Communiste, ainsi que la série de questions sociales qui ont été soulevées dans ce contexte.

La perception de la politique de l’enfant unique à l’étranger

La force de cet ouvrage tient sans doute à sa manière de raconter l’histoire du programme. L’attention portée aux détails ethnographiques de sa formation et de sa mise en place permet au lecteur de comprendre ses implications politiques de manière bien plus concrète que d’autres travaux sur la question. On citera par exemple la manière dont Greenhalgh retrace l’évolution de la perception de la politique de l’enfant unique à l’étranger. Alors que l’État n’eut que très rarement recours à la force pour obtenir l’assentiment de la société chinoise, c’est pourtant cette stratégie que l’on retient dans le grand récit qui est fait de la politique de l’enfant unique à l’étranger. D’après Greenhalgh, c’est aux conservateurs américains que l’on doit cette interprétation des faits, car elle leur servit de controverse contre laquelle mobiliser leurs électeurs opposés à l’avortement au milieu des années 80. Ces maîtres du cadrage politique avaient évidemment omis de mentionner qu’en 1983, le Fonds des Nations Unies pour la Population avait décerné le prix inaugural des Nations Unies pour la Population à l’architecte des questions de population en Chine, pour la politique de contraception mise en place dans le pays. Greenhalgh explore donc l’histoire inédite des législateurs chinois, qui furent pris de court par le revirement radical de la communauté internationale face à leur choix politique.

Les trois étapes du programme de gestion de la population

Greenhalgh résume également de manière claire et accessible l’histoire complexe du programme. Elle identifie trois étapes qu’elle associe chacune à un glissement conceptuel, tout en ponctuant son propos d’apartés pertinents. Dans les années 1980, elle montre comment le Parti finit par se confronter aux prévisions sur l’évolution démographique du pays. L’étape qu’elle appelle « étouffement de crise » (crisis-crackdown) montre que c’est à cause de la perspective d’ingénierie sociale adoptée par le Parti que les législateurs en arrivèrent à considérer la population comme une donnée abstraite obtenue grâce à l’application d’un modèle social spécifique. Dans les années 1990, comme tout laissait à penser que le nœud quantitatif du problème avait été ramené à un niveau acceptable, la politique nationale de réforme se concentra progressivement sur la qualité d’une population postée en première ligne dans la bataille pour une croissance économique basée sur l’exportation. Greenhalgh montre comment le programme de gestion de la population lui emboîta aussitôt le pas en mettant l’accent sur le développement du capital humain.

Dans la mesure où au début des années 2000, sous l’administration Hu-Wen, le pays semblait en passe d’atteindre ses objectifs sur le plan quantitatif comme sur le plan qualitatif, la troisième étape du programme chercha à atténuer ses conséquences sociales et démographiques. Il s’agissait donc d’identifier, puis de traiter, les problèmes soulevés par la présence d’une large population de migrants, par une dégradation importante de l’environnement accompagnée de déplacements de population, par un vieillissement de la population et par une crise de la fertilité. On mit également l’accent sur les conséquences que la politique de l’enfant unique avait eu sur l’aide sociale, et sur les activités criminelles liées à la perte ou au vol d’un enfant unique. C’est alors qu’un nouveau discours politique émergea sur la question, portant sur la sécurité de la population et la sécurité de la reproduction. Mises bout à bout, ces trois phases permettent d’identifier un revirement complet dans la stratégie du Parti, qui cessa de conceptualiser la gestion de la population comme un instrument utilisé à des fins économiques, pour au contraire envisager le développement économique comme une pierre apportée à l’édifice du bien-être de la population et de son développement personnel.

Les résultats du programme de gestion de la population amènent également l’auteur à une réflexion pertinente sur la légitimité actuelle du Parti. Les données de Greenhalgh contredisent en effet l’idée que la légitimité du Parti-État serait en déclin, puisque son pouvoir s’étend même à la sphère domestique, jusque dans les relations de couple des Chinois, voire dans l’utérus des femmes du pays. Le succès de ce programme, attesté par une stabilisation du taux de natalité et une augmentation du PIB par habitant et des prestations sociales, vient ainsi confirmer aux yeux du plus grand nombre la position du Parti. Pour les partisans du régime, la réussite d’un programme politique aussi vaste que nécessaire dépendait impérativement du Parti, qui seul avait les ressources et le pouvoir nécessaires pour le mettre en place.

Le néolibéralisme léniniste et la gestion de la subjectivité

L’ouvrage se distingue notamment en invitant ses lecteurs à envisager la gestion de la subjectivité comme l’une des composantes essentielles de la stratégie de l’État chinois. Greenhalgh montre que la représentation internationale de la politique de l’enfant unique, qui se concentre sur les mesures de coercition employées par le Parti, laisse dans l’ombre des outils stratégiques bien plus pertinents dans le cas de la Chine. Elle attire l’attention sur le fait que dans la majorité des cas, l’État a en fait réussi à faire accepter une politique touchant de près aux choix personnels de chacun sans avoir recours à la violence ou à la coercition physique.

Pour Greenhalgh, cette gestion de la subjectivité est un exemple de ce qu’elle appelle le néolibéralisme léniniste : l’État a ainsi progressivement abandonné toute micro-gestion des questions de population, pour au contraire créer un cadre plus large au sein duquel ce sont les Chinois eux-mêmes qui décident de la marche à suivre. La politique de l’enfant unique est peut-être l’exemple le plus frappant de ce type de cadrage politique. Greenhalgh montre comment l’État encourage la population à repenser la définition d’une bonne mère, d’un bon enfant unique et d’une famille saine, tout en soulignant que c’est parce qu’il amène la population à faire ce choix de manière volontaire que l’État arrive à ses fins.

On peut cependant se demander si le Parti pourra continuer à gérer la subjectivité des Chinois de la sorte face à une nouvelle génération d’adultes chinois composée d’enfants uniques plus individualistes et à l’esprit plus indépendant que leurs parents. De même, on pourrait s’attendre à ce que des inégalités sociales toujours plus grandes viennent également ébranler une telle stratégie politique. En effet, la richesse devient synonyme de liberté, puisqu’elle permet de payer facilement les amendes en cas de non respect de la loi, et de nouer des relations privilégiées qui incitent le Parti à fermer les yeux sur les infractions. Dans la mesure où Greenhalgh présente clairement la gestion de la subjectivité comme une composante essentielle de la stratégie du Parti, on aurait attendu une analyse plus approfondie des conséquences que les changements démographiques actuels ont sur son efficacité. Mais comme il s’agit d’un ouvrage court, d’un peu plus de 100 pages hors bibliographie, il n’est pas surprenant que certaines questions ne soient pas abordées en profondeur.

Pour citer cet article :

Christopher Kutarna, « L’État chinois en action. Retour sur la politique de l’enfant unique », La Vie des idées , 30 août 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-Etat-chinois-en-action.html

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par Christopher Kutarna , le 30 août 2013

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