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Dossier : La race : parlons-en

L’ADN des tribus perdues

À propos de : Nadia Abu El-Haj, The Genealogical Science – The search for Jewish Origins and the Politics of Epistemology, Chicago


Jusque dans les années 1960, des chercheurs juifs et israéliens utilisent le concept de race dans leurs travaux consacrés aux populations juives. Aujourd’hui encore, des tests ADN appuient le rapatriement de populations – et la colonisation dans les territoires. Le dernier ouvrage de Nadia Abu-El Haj revient, parfois sans nuance, sur la longue durée de cette généalogie génétique.

Recensé : Nadia Abu El-Haj, The Genealogical Science – The search for Jewish Origins and the Politics of Epistemology (Chicago and London : The University of Chicago Press, 2012), ix + 311 p., 35$.

Le dernier ouvrage de Nadia Abu-El Haj s’inscrit dans une série croissante de travaux de chercheurs issus de plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales (histoire, sociologie, anthropologie) mais se rejoignant dans leur approche anthropologique, qui analysent d’un point de vue épistémologique et sociologique les recherches menées depuis une quinzaine d’années sur le génome humain [1]. Alors que son livre précédent, Facts on the Ground : Archaeological Practice and Territorial Self-Fashioning in Israeli Society (University of Chicago Press, 2001), explorait les liens entre une science, l’archéologie, l’identité nationale et la production du savoir historique dans la société israélienne, Nadia Abu-El Haj semble prolonger la réflexion en examinant cette fois-ci les rapports entre une autre science, la génétique ou plutôt la généalogie génétique ; l’identité non plus seulement nationale, mais collective et individuelle ; et la production d’un savoir historique sur son « identité bio-sociale » et son « ascendance biogéographique » grâce au génome humain décodé à la manière d’une archive historique. Son objet d’étude est centré sur les nombreuses recherches génétiques menées sur les communautés juives et sur les individualités cherchant à (re)trouver des origines juives, ce qui confirme la volonté de l’auteur de poursuivre la réflexion sur l’identité juive entamée dans son livre pionnier. Pourtant, l’auteure justifie son choix de manière plus pragmatique, affirmant que « les études sur les origines du peuple juif sont un angle particulièrement fécond pour poser des questions plus générales sur le tournant phylogénétique en cours » (p. 5) dans le domaine de la recherche scientifique comme dans les pratiques sociales. Détaillant les circonstances économiques et politiques qui ont amené les communautés juives à s’intéresser plus précocement que d’autres à ces projets scientifiques, elle ne semble pas accorder de poids particulier au fait que cette collectivité se définisse tout particulièrement depuis près de deux mille ans par l’ascendance généalogique plus que tout autre critère, linguistique, culturel ou ethnique.

L’ouvrage commence par une longue introduction qui explique les origines et le contexte historique de l’émergence de la discipline appelée anthropologie génétique ou « histoire génétique » (genetic history), autrement dit l’utilisation de la génétique pour décrire la formation des populations humaines. Nadia Abu El-Haj adopte, comme d’autres nombreux chercheurs en sociales avant elle, une posture critique sur les fondements épistémologiques de cette discipline et soulève les problèmes socio-politiques et éthiques qu’elle suscite. Elle applique ensuite cette méthode critique au cas particulier de l’étude des populations juives, emblématique selon elle des problématiques de la science généalogique.

Trois moments historiques dans le questionnement sur l’origine du peuple juif

Dans les trois premiers chapitres du livre, l’auteure retrace la généalogie des pratiques de l’anthropologie génétique contemporaines pour examiner en quoi les paradigmes épistémologiques et socio-politique ont pu changer depuis la naissance de la « science de la race » à la fin du XIXe siècle jusqu’aux recherches actuelles sur l’ADN des populations. Elle montre ainsi qu’à l’époque des interrogations sur un éventuel déterminisme racial des populations qui dominait la production scientifique à partir de la fin du XIXe siècle, il exista également des scientifiques juifs partisans de l’utilisation de la biologie pour essentialiser la judéité. D’après l’auteure, il ne s’agissait pas seulement de fournir une réponse à l’antisémitisme racial qui se développait dans le discours scientifique et social mais aussi de fournir un contenu positif aux implications politiques évidentes – militer pour une meilleure assimilation des Juifs aux populations européennes pour certains, donner une légitimation « scientifique » à la cause sioniste pour d’autres.

L’auteure va plus loin en montrant que le paradigme de la race n’avait pas totalement été abandonné dans les années 1950 et 1960 à travers les pratiques scientifiques de la génétique des populations – notamment par l’étude des groupes sanguins – après qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale la « science de la race » ait été totalement discréditée par son détournement eugéniste et nazi. Là encore, les chercheurs israéliens, puisant dans le matériau unique d’une population venue des quatre coins du monde peupler le nouvel État juif, visaient à affirmer une unité « nationale » derrière des différences phénotypiques évidentes.

Enfin, dans les pratiques actuelles qui visent à démontrer l’existence d’un « peuple » juif distinct en étudiant les ascendances paternelles (des marqueurs présents sur le chromosome Y transmis de père en fils) ou maternelles (des marqueurs présents dans l’ADN mitochondrial de cellules transmises de mère à fille), la volonté de se distinguer socio-politiquement aussi bien qu’épistémologiquement du discours et des pratiques liés à la race est la plus manifeste – mais demeure, selon l’auteure, toujours problématique.

En finir avec la race ? Sur le concept libéral du « choix » d’être soi-même…

En effet, les études génétiques contemporaines tentent de se distinguer du discours et des pratiques racialistes en insistant d’abord sur l’existence et l’importance d’une diversité au sein d’une population donnée qui émergerait suite à l’intériorisation de normes socio-culturelles. Les marqueurs spécifiques aux populations juives s’expliqueraient donc par le choix fait, sur plusieurs générations, de mariages endogames ou de perpétuation de pratiques culturelles – c’est ainsi qu’est par exemple expliquée la présence de l’haplogroupe [2] commun aux Cohen de par le monde, supposés selon la tradition juive descendre du même ancêtre, le prêtre Aaron, frère de Moïse. Le concept de choix est donc central pour distinguer l’histoire génétique de la pensée raciale : choix des ancêtres restés fidèles à leur foi et à leur traditions, dont on pourrait à présent lire la traduction génétique dans l’ADN de leurs descendants à la manière d’une archive historique – c’est du moins la manière dont est formulé le discours scientifique décrypté par Nadia Abu El-Haj. Mais aussi choix de ceux qui entreprennent la démarche scientifique de cette recherche qui se présente comme politiquement et socialement neutre. Il ne s’agit pas pour ses partisans, le plus souvent des scientifiques qui ont commencé par s’étudier eux-mêmes (leur propre ascendance), de mener ces recherches à des fins médicales – rechercher éventuellement une prédisposition de certaines population à certaines maladies – ou différentialistes – le discours scientifique insiste bien sur le fait que les marqueurs étudiés sont situés sur des régions « non-codantes » de l’ADN, qui n’auraient donc aucune répercussion phénotypique. L’auteure montre au contraire que ce nouveau scientifique, baignant dans un contexte de science bio-médicale et de politique de l’identité revendiquée, se présente à la fois comme un chercheur « objectif » et en même temps intéressé par ses origines ethnico-religieuses.

La science génétique moderne : ses conséquences éthiques et politiques

Pourtant cette nouvelle science ne tient pas les promesses de son discours. Ses implications sur les plans éthique et politique demeurent, tout comme une certaine parenté avec le discours historico-biologisant né avec Darwin un siècle et demi plus tôt.

La problématique de l’éthique est soulevée par la dimension commerciale de cette science, qui s’épanouit via des agences privées spécialisées dans les tests génétiques pour retrouver les origines ethniques de ses clients (chapitre 4). Si en France ce type de pratique est pour l’heure interdit, ces entreprises américaines fleurissent sur internet et tout un chacun peut ainsi aisément contourner la loi et soumettre son matériel génétique à ces tests pour quelques centaines de dollars. Ici, le choix personnel est reflété non seulement par la décision de faire ou non ce test et d’explorer ses origines biologiques mais également par la liberté d’interpréter des résultats le plus souvent très flous. Ainsi, on pourra privilégier de s’identifier à ses origines africaines, asiatiques, juives ou Viking, comme le promettent ces compagnies, aussi bien pour célébrer le multiculturalisme de son être que pour trouver une trace d’une lignée ancestrale, une identité biologique à laquelle on décide de s’identifier. Dès lors, se demande l’auteur, est-ce encore un véritable choix d’identité quand le discours scientifique affirme que son être authentique réside tout entier dans ses marqueurs ADN ?

Les interrogations politiques sont tout aussi présentes dans les applications contemporaines de ces pratiques d’histoire génétique en dépit des précautions rhétoriques de leurs maîtres d’œuvre. L’auteur analyse (chapitre 5) les répercussions politiques des études génétiques portant sur des supposées « tribus perdues » du judaïsme, respectivement en Inde, avec les Bnei Menashe et en Afrique du Sud avec les Lemba. Par un mécanisme de logique circulaire entre la découverte, l’indice et la preuve, c’est parce que ces collectivités manifestaient des traces de pratiques culturelles pouvant s’apparenter au judaïsme que des tests génétiques ont été pratiqués sur elles, tests en réalité non concluants mais interprétés selon les impératifs politiques et idéologiques des communautés intéressées par ces tribus. En l’occurrence, une organisation juive américaine, Kulanu, défend la judéité des Lemba au nom d’un multiculturalisme libéral, antiraciste et diasporique. L’auteur relève pourtant la contradiction de cette organisation qui soutient l’installation en Israël de ces « tribus perdues », faisant ainsi le jeu des militants nationalistes israéliens plaidant la cause, au nom des menaces pesant sur l’État juif, d’un nécessaire peuplement démographique des implantations juives de Cisjordanie – destination privilégiée de ces populations lorsqu’elles émigrent en Israël à cause du caractère moins onéreux de l’installation de ces familles sur ces territoires disputés. Enfin, selon cette logique, la conversion au judaïsme (on encourage en effet ces populations à revenir à des pratiques plus « orthodoxes » de la religion juive) commence à n’être vue comme légitime que parce qu’elle entérine une réalité « biologique », faisant revenir ainsi le spectre de la race…

Nadia Abu El-Haj offre donc un éclairage critique fondamental sur des pratiques scientifiques contemporaines qui tendent à forger de nouvelles épistémologies et de nouvelles manières de penser l’individu. Si elle n’est pas la première à porter ce regard critique – et pour un non spécialiste de la discipline, il est parfois difficile de la suivre et de démêler ce qui relève de sa propre analyse du commentaire d’études qui l’ont précédée – son originalité réside dans sa volonté s’inscrire dans la longue durée ces pratiques contemporaines afin d’établir les ruptures et les continuités de cette archéologie du savoir génétique, qui reprend systématiquement les concepts foucaldiens transposés ici à la génétique. L’historien restera toutefois par moments un peu sceptique car l’exposé historique manque parfois de nuance, notamment lorsqu’est assez rapidement évacuée la question du rôle joué par l’antisémitisme dans l’émergence d’une « science juive de la race » [3]. De la même manière, comme souvent dans le cas d’essais inscrits dans la tradition intellectuelle des cultural studies, le volet de la réception de ces discours scientifiques est plutôt laissé de côté, l’auteure présupposant un peu rapidement un accueil assez unanimement positif de cette nouvelle généalogie génétique par les communautés juives concernées et plus généralement par le grand public. L’ouvrage demeure cependant une référence incontournable pour qui s’intéresse aussi bien à l’histoire et à la philosophie des sciences qu’aux questionnements contemporains sur les politiques de l’identité ou aux liens entre biologie et histoire.

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La race : parlons-en

Pour citer cet article :

Audrey Kichelewski, « L’ADN des tribus perdues », La Vie des idées , 6 octobre 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-ADN-des-tribus-perdues.html

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par Audrey Kichelewski , le 6 octobre 2014

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Notes

[1Pour un compte rendu de ces travaux, voir sur ce site la recension de Claude-Oliver Doron et Jean-Paul Lallemand-Stempak.

[2On parle en généalogie génétique d’haplogroupe pour désigner un groupe humain ayant un même ancêtre commun (par lignée maternelle ou ici paternelle – un certain haplotype ou groupe d’allèles sur le chromosome Y qu’on retrouverait de manière statistique plus élevée chez les Cohanim.

[3Voir par exemple l’ouvrage de John Efron, Defenders of the Race : Jewish Doctors and Race Science in fin-de-siècle Europe, New Haven, Yale University Press, 1994.


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