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Kenzaburô Ôé ou la barbarie du réel

par Antonin Bechler , le 9 janvier 2013

Domaine(s) : Art & littérature

Mots-clés : politique nucléaire | Japon

Kenzaburô Ôé, prix Nobel de littérature, est une figure controversée au Japon. À juste titre sans doute : les contradictions dans son œuvre, romanesque et théorique, sont nombreuses. Opposant farouche au nucléaire, militaire et civil, il n’a pourtant cessé de célébrer l’héroïsme du combattant trouvant la gloire dans le sacrifice.

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Né en 1935 et Prix Nobel de littérature 1994, Kenzaburô Ôé est l’une des figures les plus actives de l’opposition à l’armement nucléaire au Japon. Ses Notes de Hiroshima, publiées en 1965 (et dont la traduction française a récemment été rééditée en poche), ont contribué à faire connaître sa position et le drame des hibakusha [1] dans le monde entier. La catastrophe écologique et humaine de Fukushima lui a donné l’occasion d’élargir cet engagement au rejet du nucléaire civil, sans pour autant omettre de la connecter à la mémoire collective de Hiroshima et Nagasaki, tel qu’on a pu le lire dans les nombreux articles et entretiens qu’il a publiés au lendemain de la catastrophe. Conférencier lors de la manifestation des 50 000 en septembre 2011, c’est encore lui qui, en juin 2012, présenta au premier ministre une pétition pour l’abandon de l’énergie nucléaire rassemblant plus de sept millions de signatures.

Militant pacifiste depuis son entrée sur la scène littéraire à la fin des années 1950, il a d’abord combattu contre le réarmement rampant du Japon et les tentatives d’amender sa constitution pacifiste de 1946, dont l’article 9 retire à l’État le droit de belligérance. Il a ainsi participé aux mouvements de 1960 et 1970 contre le renouvellement du Traité de Sécurité, toujours en vigueur, qui lie le Japon aux États-Unis, et qui avait notamment conduit à faire de l’archipel une base arrière lors de la guerre du Vietnam. De fait, il a dénoncé sans relâche la présence de bases et d’armes nucléaires américaines sur le sol japonais, et en particulier sur l’archipel d’Okinawa, théâtre des plus violents combats de la guerre du Pacifique, au cours desquels une partie de la population autochtone a été sacrifiée par l’armée impériale (les îles furent rattachées au Japon à la fin du XIXe siècle, et leurs habitants ont une origine ethnique distincte des Japonais de métropole). Son enquête sur le sujet, Notes d’Okinawa, publiée en 1970, déclencha une polémique qui se soldera trente-cinq ans plus tard par un procès en diffamation intenté par des familles d’officiers accusés par Ôé d’avoir ordonné le suicide de masse des populations locales. C’est la cour suprême qui rejettera les demandes des plaignants en avril 2011, tout en reconnaissant, ce qui correspondait sans doute à l’objectif des groupes ultranationalistes qui les soutenaient, qu’il était difficile de prouver que des ordres formels avaient effectivement été donnés.

Ce n’était certes pas la première fois qu’Ôé était confronté à l’extrême-droite. Sa position pacifiste de défense unilatérale de la Constitution, sa défiance à l’égard de l’empereur — figure centrale du modèle idéologique nationaliste japonais — dont il est l’un des rares intellectuels à oser critiquer la légitimité, lui ont valu des haines féroces, des menaces, et certains des premiers récits qu’il a pu écrire sur le sujet ont contribué, à son corps défendant et en raison des réactions violentes des groupes d’extrême-droite contre ses éditeurs, à engendrer au début des années 1960 ce « tabou du chrysanthème » qui a rendu quasiment impossible toute critique de la famille impériale dans les médias. Son refus de deux décorations accordées par l’empereur suite à l’attribution du Prix Nobel a ainsi fait grand bruit.

Il n’est dès lors guère étonnant qu’Ôé ait été, tout au long de ce « long après guerre » dont la polémique actuelle autour des îles Senkaku/Diaoyu nous montre qu’il est encore bien loin d’être achevé, l’une des cibles privilégiées des intellectuels, éditorialistes, politiciens et même dessinateurs de manga les plus conservateurs.

Ces critiques soulignent, entre les condamnations unilatérales de ses prises de position et les attaques ad hominem, certaines contradictions bien réelles : ainsi du silence prudent observé par Ôé, malgré son attachement aux valeurs démocratiques et avant tout à l’idée de souveraineté populaire (shuken zaimin), à l’égard du régime chinois et ses excès. Ou encore, les étonnantes variations dans les récits personnels et les arguments qu’il développe selon que les discours en question sont destinés au Japon ou à ses lecteurs étrangers, auprès desquels il n’hésite pas, par exemple, à évoquer les sympathies ultranationalistes de son père, ou à dresser, en 1999, ce constat d’échec définitif : « Pendant trente-cinq ans, j’ai obstinément voulu m’engager et je considère cette dimension de la littérature comme essentielle. Cependant, je dois prendre acte de l’inefficacité radicale de mon action. [...] Tout ce que j’ai entrepris dans le domaine politique m’apparait rétrospectivement comme inutile. À cet égard, ma vie a été un échec. » (Philippe Forest, Légendes anciennes et nouvelles d’un romancier japonais, Cécile Defaut, 2011, p. 293).

Au Japon, Ôé ne cessera pourtant pas de s’engager. En 2004, il crée avec d’autres intellectuels progressistes comme Shunsuke Tsurumi et Yôichi Komori « l’Association pour l’article 9 » (kyûjô no kai), multipliant les conférences pour défendre la constitution pacifiste du Japon menacée par les velléités révisionnistes des faucons néoconservateurs. Ces derniers sont menés par le premier ministre Junichirô Koizumi, dont Ôé fustige également les visites au sanctuaire Yasukuni, où sont honorés, parmi les mânes des soldats morts pour la patrie, des criminels de guerre jugés et condamnés. Le discours sur la révision de la Constitution étant passé temporairement à l’arrière-plan suite à la transition politique de 2009 qui a vu l’arrivée au pouvoir du Parti Démocrate Japonais (centre-gauche) [2], la voix d’Ôé s’est fait moins entendre, jusqu’en mars 2011.

Ici encore, on pourrait noter une contradiction dans les propos d’Ôé, déterminé à faire de l’abandon de l’énergie nucléaire la dernière bataille de sa vie (cf. Le Monde des livres, 16 mars 2012). En effet, s’il a toujours été un fervent opposant à l’arme atomique, il n’avait jamais pris position contre l’utilisation de l’énergie atomique à des fins civiles. Dans une conférence prononcée en 1968 (qu’on trouve dans un recueil définissant sa position sur la question de l’arme nucléaire), Ôé déclarait :

Sur le fait que le développement de l’énergie atomique soit absolument nécessaire, je n’ai aucune objection. Je n’ai aucune intention de m’opposer à l’incorporation de cette source d’énergie parmi les nouveaux éléments structurant la vie humaine. (Ôé, [L’imagination à l’âge atomique] Kakujidai no sôzôryoku, Shinchôsha, 2007, inédit, p. 120).

Certes, cette affirmation était conditionnée à la nécessité, « pour tous les promoteurs de cette énergie, de refuser catégoriquement l’arme atomique et ses massacres, qui causera l’anéantissement de la race humaine ». Ses adversaires ne se sont pas privés de critiquer Ôé, aujourd’hui prompt à dénoncer les dangers du nucléaire en citant à tout venant Tchernobyl, Three Mile Island et les centaines d’autres accidents moins spectaculaires, pour ne pas s’être exprimé plus tôt sur la question, obnubilé qu’il était par l’arme nucléaire qui reste, c’est bien perceptible y compris dans ses déclarations actuelles sur la crise de Fukushima, sa principale préoccupation. Ainsi s’exprimait-il, dans Le Monde du 17 mars 2011 :

Quelle que soit l’issue du désastre que nous sommes en train de connaître – et avec tout le respect que j’éprouve pour les efforts humains déployés pour l’enrayer –, sa signification ne prête à aucune ambiguïté : l’histoire du Japon est entrée dans une nouvelle phase, et une fois de plus nous sommes sous le regard des victimes du nucléaire, de ces hommes et de ces femmes qui ont fait preuve de grand courage dans leur souffrance. (…) Les Japonais, qui ont fait l’expérience du feu atomique, ne doivent pas penser l’énergie nucléaire en termes de productivité industrielle, c’est-à-dire qu’ils ne doivent pas chercher à tirer de la tragique expérience d’Hiroshima une « recette » de croissance. Comme dans le cas des séismes, des tsunamis et autres calamités naturelles, il faut graver l’expérience d’Hiroshima dans la mémoire de l’humanité.

Il est bien plus surprenant de lire, sous la plume de penseurs résolument progressistes, et ce à toutes les étapes de la longue carrière littéraire d’Ôé, des condamnations aussi lapidaires que celles d’un Kôjin Karatani, philosophe marxiste qui se demande à haute voix, à la lecture de plaidoyers trop angéliques pour la lutte contre le traité de sécurité de 1960 et la Chine du grand bon en avant — visitée la même année au sein d’une délégation officielle —, si le romancier n’est pas « tout simplement idiot » (Karatani, [L’homme craignant], Ifu suru ningen, Kôdansha, 1990, inédit, p. 311). Qu’il s’agisse des attaques d’Ôé contre la politique internationale du Japon à l’égard des États-Unis ou de la Corée du Sud, alors dictature militaire, ou de ses suppliques enjoignant ses compatriotes à se faire « les compagnons des irradiés de Hiroshima » (Notes de Okinawa) ou à faire acte de contrition pour les atrocités commises par l’armée japonaise à Okinawa ou Nankin, les lecteurs les plus critiques d’Ôé ont souvent eu, à l’instar d’un Shôji Shibata, « du mal à le prendre au sérieux ».

Cette défiance ne provient pas seulement du fait que la posture résolument morale d’Ôé, qui ferait porter à la constitution pacifiste de 1946 « le sens d’une révélation religieuse » (Karatani, ibid., p. 300), semble une manière par trop aisée de se placer au dessus de la mêlée. Elle est avant tout le produit de la contradiction profonde qui sous-tend le discours et, plus largement, toute l’œuvre romanesque et d’essayiste d’Ôé. Celle-ci semble n’embrasser plus profondément les valeurs progressistes qu’à la mesure de son attraction pour celles, opposées, liées à son éducation de jeune patriote formé durant la guerre à mourir à la gloire de l’empereur. Il aura d’ailleurs fallu attendre une table ronde en 2001 pour l’entendre évoquer sa propre fascination pour l’ultranationalisme (revue Subaru, mars 2001).

Ce déchirement, ou du moins cette ambiguïté, pour reprendre un terme cher à Ôé lui-même, surgit inévitablement lorsque l’on s’efforce de lire en parallèle son œuvre d’essayiste et celle de romancier. On remonte alors à un faisceau d’expériences qui vont conditionner l’engagement politique d’Ôé jusqu’à ce jour.

Dissolution d’un rêve démocratique

À l’instar de nombreux autres romanciers japonais, Ôé mène de front, depuis son arrivée sur la scène littéraire en 1957, une fructueuse carrière de romancier et une autre, plus controversée, d’essayiste à travers laquelle il propose une image publique reposant en grande partie sur une série d’expériences personnelles liées à l’histoire du Japon d’après-guerre. La propagande subie à l’école au paroxysme de la période militariste, qui le prépare dès l’enfance à mourir au combat au nom d’un empereur divinisé, la mort du père durant les derniers mois de la guerre, la capitulation face aux forces alliées annoncée le 15 août 1945 lors d’une allocution radiodiffusée par cet empereur dont la grande majorité des sujets n’avaient jamais entendu la voix et doutaient même qu’il pût en avoir une, la déception de voir soudain le divin souverain pilier de la nation et de l’idéologie qui la soutient redevenir humain, atténuée par la découverte émerveillée du concept de « démocratie » à travers le nouveau modèle éducatif imposé par l’occupant américain, sont autant d’évènements fondateurs vécus presque simultanément par le jeune Ôé, enfant atypique doté d’une imagination débordante, depuis son petit village d’une vallée reculée de l’île de Shikoku. Le concept de démocratie parlementaire fondé sur la souveraineté populaire venant supplanter le système familialiste autoritaire qui prévalait depuis la Restauration de Meiji en 1868, et l’assurance inscrite dans la Constitution de 1946 que le Japon serait désormais une nation pacifiste renonçant pour toujours à la guerre ainsi qu’au droit de disposer de forces armées, constitueront dès lors les « deux piliers de la morale » du jeune Ôé.

L’auteur laisse plusieurs textes, rédigés à la fin des années 1950, dans lesquels il explique l’importance absolument cruciale du nouveau modèle d’éducation libérale qui vient remplacer l’endoctrinement des années de guerre, et qui accompagne la mise en place des réformes progressistes et de la nouvelle Constitution, rédigée par les autorités américaines et promulguée en 1946.

Pour les enfants, juste après la fin des hostilités, les mots de « rejet de la guerre » étaient ceux d’une Constitution baignant dans une lumière proprement éclatante. (...)
Les professeurs enseignaient aux élèves le contenu de la nouvelle constitution, avec une vraie passion d’instruire (...).
« Le Japon a perdu la guerre, ce n’est qu’un pays insignifiant, encore bourré de résidus féodaux et non scientifiques. Cependant – et là le professeur retournait soudainement la perspective –, le Japon est un pays élu, car il a rejeté la guerre ». J’avais toujours l’impression d’être en train de jouer aux cartes, et d’avoir dans la manche un dernier atout suprêmement efficace. C’est ainsi que l’idée de « rejet de la guerre » est devenue le plus important pilier de ma morale.
(Ôé, [Solennel funambule] Genshukuna nawawatari, 1965, inédit, p. 133)

L’idée que le Japon « féodal » se serait engagé dans la guerre en raison de son arriération sociale et l’aurait perdue en raison de son retard « scientifique », idée amplifiée par le choc des bombes atomiques, acquiert dans l’immédiat après-guerre une forme de vérité officielle permettant d’éluder l’épineuse question de la responsabilité, qui sera attribuée assez vite à la « clique » militariste (gunbatsu) représentée par les officiers jugés au Procès de Tôkyô, au premier rang desquels Hideki Tôjô. Mais ces subtilités dépassent sans doute l’enfant Ôé, littéralement émerveillé par les mots magiques qui changent la défaite en victoire. La révélation quasi mystique qu’ils engendrent illumine rétroactivement le jour de la capitulation d’une lumière nouvelle : « J’ai parfois l’impression d’avoir vécu ce jour-là une seconde naissance », écrit-il encore quelques quinze années plus tard (Ôé, ibid., p. 17).

Mais la démocratie pacifiste est mise à mal presque immédiatement par la nouvelle donne géopolitique qui découpe le monde en deux blocs dès 1947 : le Japon est dès lors considéré par les Américains comme le premier rempart contre l’expansion communiste en Asie, il est utilisé comme base arrière dans le conflit coréen, les politiques publiques progressistes engagées par l’occupant sont atténuées ou interrompues, l’ancienne classe dirigeante purgée après-guerre reprend du service, et alors que le traité de paix de 1951 s’accompagne d’un traité de sécurité qui arrime résolument l’archipel au camp occidental, la guerre de Corée (qui éclate en juin 1950) conduit le Japon, sous l’injonction des États-Unis, à se doter de forces armées malgré le veto constitutionnel, que les gouvernements conservateurs successifs s’efforceront de contourner au prix de maintes contorsions sémantiques. En juillet 1950 est ainsi créée une « Force de police de réserve », rebaptisée « Force d’Auto Défense » (FAD) en 1954. Cette « non-armée », source de controverses depuis sa création, a un objectif strict de protection de la souveraineté nationale, et il faudra attendre 1992 (et la loi PKO) pour la voir intervenir dans des opérations de maintien de la paix sous l’égide des Nations Unies, dans un cadre humanitaire ou logistique. Ce sera notamment le cas en Irak en 2003, ce qu’Ôé ne manquera pas de critiquer.

En 1954, pour le jeune étudiant qui va bientôt rejoindre la capitale pour entamer des études de littérature française, ce « retour en arrière » (gyaku kôsu) est une grande désillusion, qui compte pour beaucoup dans son entrée en littérature et les motifs qui animent ses premières œuvres.

Pour moi, c’était comme si le rejet de la guerre, cette grande affiche du Japon d’après-guerre, ce qui représentait sa plus grande morale, était complètement piétiné, insulté.
Douter de la démocratie japonaise d’après-guerre, de la nouvelle éducation d’après-guerre, c’est douter de tout le processus de formation de notre esprit. Notre existence elle-même est la preuve du choix essentiel qui a été fait.
(Ôé, ibid., p. 57, 142)

La stagnation du modèle démocratique idéalisé par l’adolescent Ôé, subissant revers sur revers et défendu à grand-peine à coups de grèves et de manifestations, culmine dans la lutte contre le renouvellement du Traité de Sécurité nippo-américain prévu pour mai 1960. Ôé s’implique fortement dans le mouvement réclamant l’abrogation du traité conçu comme un déni de l’indépendance et de la vocation pacifiste du Japon d’après-guerre, mais le pouvoir conservateur parvient à le faire ratifier par l’Assemblée puis le Sénat, dans des conditions de siège rocambolesques se soldant par la mort d’une jeune manifestante communiste, Michiko Kamba. Cet échec, suivi en décembre 1960 par l’assassinat par un militant d’extrême droite d’Inejirô Asanuma, président du parti socialiste japonais, accentue le repli d’Ôé, que l’on peut suivre à travers ses essais puis ses romans, vers des tentations nihilistes de revalorisation du modèle de « vie accomplie » inculqué par la propagande ultranationaliste à laquelle il fut soumis enfant : la guerre et la mort glorieuse pour une grande cause. Cette grande cause, après-guerre, ce devait être la démocratie, et ses héros rêveront donc tantôt à un départ pour les guerres d’indépendance africaines ou asiatiques, aiguillonnés par les lectures de leur créateur (Gascar, Orwell, Malraux, Sartre), tantôt à la « guerre sainte » livrée jadis à la gloire de l’empereur.

Les premiers essais publiés par le jeune Ôé dans les journaux et revues rendent compte de ses circonvolutions théoriques au fil de l’histoire du Japon d’après-guerre, pris entre son engagement démocrate et pacifiste et ses obsessions d’auto-affirmation par la violence héroïque au sein d’une communauté unie par une cause transcendante, ou contre elle au nom de la liberté sartrienne mobilisée pour l’occasion au gré des lectures du jeune romancier-étudiant. Ôé rédige d’ailleurs son mémoire de fin d’études universitaires sur L’Imaginaire du philosophe français, dont la figure d’intellectuel engagé constituera pour lui un modèle, et qu’il rencontrera à Paris en 1960.

Dénonçant les compromissions et l’apathie du Japon d’après-guerre, décrivant non sans ironie les fantasmes de ses contemporains trop désabusés pour s’engager dans une action politique jugée stérile ou caricaturale, les premiers romans d’Ôé sont de grands succès de librairie à défaut d’enchanter les critiques. Adoubé par ses pairs comme l’enfant terrible des lettres japonaises, ses œuvres sont considérées par les jeunes d’alors comme un rite de passage obligé en cette période d’agitation qualifiée plus tard de « décennie politique », qui s’achève en 1972 avec les dérives terroristes et autodestructrices des mouvements étudiants.

La violence du roman

Mais plusieurs évènements viennent bouleverser l’équilibre précaire sur lequel repose le personnage public construit par Ôé : la naissance en 1963 d’un enfant handicapé mental et la visite au même moment de l’auteur à Hiroshima, où il rencontre, à travers une série d’entretiens avec un médecin responsable du soin aux irradiés, les victimes de la bombe et le problème moral insoluble qu’elle pose, le conduisent à infléchir une position politique déjà largement entamée par les victimes de 1960. En liant le drame personnel de son fils handicapé à la tragédie collective des victimes de Hiroshima, Ôé affirme atteindre à l’universel de la souffrance humaine et se veut désormais témoin au côté de toutes les victimes de la violence des hommes. Lui dont l’engagement politique progressiste s’était tenu soigneusement à l’écart des partis tout en légitimant une violence raisonnée au nom du droit du peuple japonais à défendre les acquis de la Constitution, redécouvre celle-ci comme porteuse de la plus haute valeur morale : le pacifisme. Dès lors, son action politique se recentre sur un discours de défense de la Constitution au nom des victimes, passées et présentes, de la violence. Au premier rang desquelles figurent celles de l’atome, érigé en symbole et en horizon absolu de la soumission de l’homme à la violence, et qui deviendra le second pivot de l’activité publique d’Ôé à partir de la fin de la décennie. Bien entendu, cette position moraliste intransigeante engendrera des réactions extrêmement tranchées, de soutien ou de rejet, qui ne sont pas sans rappeler l’accueil glacial réservé à Albert Camus (par ailleurs l’un des rares intellectuels à avoir immédiatement dénoncé la bombe atomique) et à sa pensée de la « mesure » dans l’immédiat après-guerre. Comme évoqué plus haut, certaines de ces critiques pointent une contradiction centrale dans l’œuvre d’Ôé, entre un discours public centré sur la compassion et le rejet de la violence, et une œuvre romanesque profondément infectée et constamment déterminée par celle-ci, y compris dans ses avatars les plus fermement condamnés par l’auteur, à savoir les tenants de la pensée ultranationaliste nostalgiques du système impérial d’avant-guerre.

Mais l’engagement en faveur de la démocratie et la fascination pour l’ultranationalisme ne relèvent pas chez Ôé d’un choix rationnel : ce sont deux manifestations d’un même désir, vital, d’auto-affirmation, séparées seulement par l’impératif éthique qu’impose à l’auteur la découverte des victimes. Ce désir d’affirmation de soi, constant dans l’œuvre d’Ôé, en constitue en quelque sorte la superstructure : au niveau le plus profond, il est désir de résistance et de transcendance, points cardinaux d’une économie de la violence et de la mort.

S’il y a donc bien évolution, elle concerne avant tout le positionnement de l’auteur et de ses personnages de fiction ou d’autofiction dans l’économie de cette violence : craignent-ils le bâton, rêvent-ils de le tenir ou d’être de l’autre côté ?

Les personnages des premières fictions d’Ôé, de 1957 à 1963, souffrent d’un manque qu’ils cherchent à combler tout en s’en délectant à travers l’adoration de fétiches dont ils ne doivent ou ne peuvent surtout pas se satisfaire, de peur de perdre leur identité problématique de névrosés (soit de romantiques modernes au sens de René Girard, cf. Mensonge romantique et vérité romanesque). Le premier et le plus marquant de ces fétiches est la guerre livrée au nom de l’empereur, qui devait accomplir ces jeunes gens en comblant le désir le plus fondamental de l’homme, celui de l’autre, à travers la reconnaissance de la communauté pour ses héros sacrifiés. Ainsi, s’il est impossible à ces jeunes gens de gagner la reconnaissance de l’Autorité, et donc leur identité, en mourant par devoir en son nom, ne pourraient-ils au moins gagner celle de la minorité des révoltés en risquant leur vie contre elle ? L’Autorité qui remplace l’empereur pour ces jeunes grandis dans l’après-guerre, c’est d’abord l’occupant américain qui l’a vaincu. Ôé leur prête un sentiment de soumission et d’humiliation envers l’occupant, qu’il s’applique à retranscrire aussi bien par métaphores et expressions sexuelles que par jeux de désir mimétique.

Les critiques ont souligné l’importance de ce motif de la soumission au Nom-du-Père américain qui anime ces héros prompts à s’ériger en témoins de leur génération, mais il convient de relativiser ce poids symbolique de la domination américaine parmi les causes de l’angoisse existentielle de la jeunesse japonaise telle qu’elle apparaît dans les écrits romanesques ou polémiques d’Ôé. Même si ce poids est réel, il est douteux que cette soumission ait été la cause première du désespoir des jeunes Japonais, les obsédant au point de les rendre physiquement impuissants, de les pousser à enfanter « par compensation », de les amener au bord du suicide, comme c’est le cas dans les récits d’Ôé. Ceux qu’elle préoccupait y voyaient avant tout l’enjeu d’une lutte politique à mener.

Chez Ôé, il est impossible de déconnecter l’humiliation infligée par la domination américaine de la guerre et le désir d’être qu’elle recouvre. Elle signifie pour ses personnages nés trop tard pour aller mourir à la guerre, qu’ils ne peuvent désormais plus se réaliser. L’anormalité de la situation qui permettait cette solution (la guerre) est conçue par ces jeunes gens comme l’état souhaitable du réel. C’est la situation qui lui succède, la pax americana qui n’offre plus que des solutions de reconnaissance fragmentaires et pour eux insatisfaisantes, qui leur semble anormale.

Cette consommation du présent se fait donc sur le mode de la névrose paranoïaque car la paix, la « normalité » sinon la prospérité sont bien là. Ainsi ces Japonais (symboliquement) « occupés » rêvent de libération, mais sur le sol japonais réel, il n’y a rien à libérer [3] : c’est alors vers l’Afrique du nord ([Notre époque] Warera no jidai, 1959, inédit), vers l’Égypte ([Un jeune retardataire] Okuretekita seinen, 1962, inédit) ou vers le Vietnam ([Saute avant de regarder] Miru mae ni tobe, 1958, inédit) qu’ils se tournent.

Mais ces ersatz de la grande guerre originelle ne leur apporteront jamais ce que la guerre elle-même en réalité ne proposait pas, et que seule la propagande et l’effet produit sur leur regard d’enfants leur permettaient d’imaginer. « Un rêve dans un rêve », comme le reconnaît l’un d’entre eux. En définitive, la guerre et ses ersatz ne sont que les supports d’un romantisme moderne en vertu duquel ces personnages, d’une certaine manière, se réalisent à travers leur manque : ils sont des névrosés et le savent. D’où leur propension à l’échec, qu’ils s’efforcent d’appeler par tous les moyens.

Une pensée des victimes

Si tous ces jeunes gens se rêvent encore en bourreaux, alors que le texte relègue invariablement leurs victimes au statut d’objet contingent de leur désir de violence, l’évolution de la situation et de la vision personnelle de l’auteur le conduisent à inverser la perspective, inversion dont Une affaire personnelle (1964, traduction française : Stock, 1985) et le bébé malformé ballotté entre les désirs et les angoisses de son jeune père, montrent une première occurrence.

Entre 1960 et 1963, Ôé découvre en effet la violence inhérente à tout rapport de force. Cette violence fait des victimes, et l’auteur les découvre tour à tour, jusqu’à l’expérience personnelle de la naissance de son enfant, né avec une tumeur crânienne dont l’ablation le laissera gravement handicapé. Le destin de violence insensée qui est le sien sera lié ensuite par Ôé à la condition humaine dans son ensemble par le biais de Hiroshima et de l’atome.

Ainsi, c’est dans l’état de stupeur désespérée dans lequel l’a plongé la naissance de son fils, et la prise de conscience subséquente de la vulnérabilité fondamentale de l’homme, qu’Ôé quitte Tôkyô à l’été 1963 en compagnie d’un ami éditeur pour la neuvième conférence mondiale contre les armes nucléaires. « ... Abandonnant tout le travail que je faisais jusque-là », précise-t-il dans la première notice autobiographique qu’il publie (Ôé, [Œuvres complètes] Ôe kenzaburô zensakuhin I vol. 1, 1966, p. 384).

Si l’on en croit le recueil Notes de Hiroshima, c’est une nouvelle solidarité qu’Ôé découvre ici, mais fondamentalement différente de celles auxquelles il s’attachait jusqu’alors. Cette solidarité relève d’une éthique désormais découplée du politique, puisqu’elle unit les victimes, toutes les victimes de la violence humaine. C’est au nom de son fils qu’Ôé s’inclut dans cette nouvelle communauté, et c’est à la lumière de cette solidarité nouvelle qu’il relit ses principes de vie démocratiques. La défense de la Constitution, du pacifisme, trouvent ici leur justification éthique absolue : il ne s’agit plus de s’opposer à la présence américaine ou à la réécriture de la Constitution au nom de la défense de l’autonomie subjective (« shutaisei ») du Japon et des Japonais, mais au nom de celle des victimes passées et à venir.

L’atome, voilà bien pour Ôé la dernière frontière : le socle sur lequel va reposer son discours de compassion et d’imagination aux victimes, et l’horizon dernier de son engagement d’essayiste depuis le début de la décennie 1970, quand les derniers soubresauts sanglants des luttes étudiantes de sa jeunesse lui firent lever pudiquement les yeux vers un combat plus noble, mais aussi plus distant.

Dans les essais et déclarations publiques d’Ôé, tout devient alors infiniment simple : les rêves de gloire et de courage des glorieux combattants de la résistance aux pouvoirs laissent peu à peu la place à des appels à la compassion aux victimes de tous les drames de l’Histoire, au premier rang desquels les victimes absolues, sanctifiées, de la bombe atomique. Dès lors, l’horizon dernier de ses interventions se pose loin, très loin au-delà de la réalité sociale du Japon, ou même de ses pays voisins : c’est celui, millénariste, d’une fin du monde dans l’apocalypse atomique, dont le risque transforme tous les hommes en victimes potentielles, ainsi appelées à s’unir dans la solidarité des justes qu’Ôé a faite sienne à Hiroshima.

Cet idéal désormais immuable et maîtrisé fait encore participer Ôé au Beheiren (Collectif citoyen pour la paix au Vietnam), fondé en 1965, qui apportera notamment une aide logistique aux déserteurs de l’armée américaine. Mais ses contributions d’essayiste à partir de la fin des années 1960 s’effectueront toujours sur ce même mode : contre la guerre et tout ce qui peut l’autoriser légalement, contre l’arme atomique et les essais nucléaires (dont ceux réalisés par la France en 1995, qu’il condamnera fermement), et pour les victimes. Ôé ne se permettra plus de poursuivre en essais d’autres obsessions que sa peur (et sa fascination) de l’apocalypse atomique, et il faudra dès lors les chercher dans ses romans, son travail d’essayiste se tournant d’ailleurs très largement vers leur commentaire et leur théorisation.

Ce qui détourne progressivement Ôé de ces fantasmes de fuite, c’est tout d’abord la découverte des victimes innocentes de l’action politique : leurs dépouilles jettent une ombre gênante sur les fantaisies escapistes et/ou dominatrices de ses héros, de moins en moins justifiables dans la mesure où, pour reprendre Takehiko Noguchi, engagé dans les mouvements étudiants des années 1960, la preuve est faite désormais que même dans le Japon d’après-guerre, « on peut mourir pour la chimère politique du présent » (Noguchi, 1971, p. 133). La naissance de l’enfant handicapé, la redécouverte de Hiroshima et du drame des hibakusha (victimes du bombardement atomique) en 1963, achèvent alors de « convertir » Ôé, lui faisant tourner le dos à cette période de son œuvre, marquée par la frustration face à la stagnation du présent et le désir de la compenser par la violence et la fuite. Si l’auteur ne renie pas les récits cités plus haut publiés avant 1964, il porte un regard sans concession sur leurs limites et les complexes qu’ils dévoilent, et il est significatif qu’à part Seventeen, aucun ne figure dans l’anthologie en dix volumes qu’il fait paraître en 1996 comme « testament littéraire ».

Pourtant, l’œuvre romanesque d’Ôé reste marquée du sceau de la violence, et ses héros poursuivent bien souvent volontairement un cheminement mortel, entourés d’illuminés, de terroristes et de fanatiques de la gâchette, voire de bombes atomiques artisanales. Qu’est-ce donc qui a changé ? Peut-être avant tout le fait qu’à l’image de l’intérêt de l’auteur pour la violence, basculant de ceux qui l’infligent à ceux qui la subissent, les expériences-limites qui ponctuent les récits impliquant ces héros les voient désormais « passer de la conscience d’être corps infligeant la violence à celle de corps la subissant », constat qu’appliquait l’auteur aux étudiants en lutte de la fin des années 1960, retournant contre eux-mêmes la violence qu’ils réservaient jusqu’alors au système.

À partir de l’expérience fondatrice de 1963, l’évolution de l’œuvre romanesque d’Ôé pourrait ainsi être considérée comme un lent cheminement : des récits de bourreaux (réels ou fantasmés), on passe aux portraits de martyrs. Les apprentis bourreaux passent ainsi au second plan et deviennent les avatars de ce désir de violence brut qu’Ôé s’efforce de réprimer et que tout dans la fiction vient à présent condamner. Les repentants s’efforcent de se changer en saints adorateurs d’une violence qu’ils retournent désormais contre eux, alors que les innocents se sacrifient pour montrer aux hommes la voie vers un salut problématique qui en appelle à la nécessaire accommodation au réel sur laquelle se fermait Une affaire personnelle, pour la première fois dans l’œuvre d’Ôé. Toutes ces morts se déroulent cependant sur le fond commun des nouvelles formes d’engagement de l’auteur : pour la périphérie, les minorités, les faibles, ceux qui cherchent le salut dans un monde absurde, contre le pouvoir, les prédateurs, et finalement l’atome. Ces valeurs fournissent aux « repentants » le cadre nécessaire pour faire de leur mort un geste dépassant le simple suicide, et leur fournit des témoins survivants pour en conter le souvenir.

La violence n’en reste pas moins au cœur de la conception du monde développée par Ôé dans ses romans et ses essais. Aujourd’hui comme hier, tout se joue pour lui dans le rapport de force : face à l’autre, au pouvoir, au lecteur et à la mort. Dans ce rapport, le plus important est la netteté du positionnement : criminel ou victime, bourreau ou martyr, ce qui compte, c’est de ne pas être rien. Cette conception, dont l’auteur est prisonnier et qui le conduit, ces dernières années, à endosser la posture tragicomique du Don Quichotte démocrate contre les moulins usés du nationalisme d’antan, est aussi le moteur de son œuvre romanesque : déchiré entre le désir de violence et la haine qu’elle lui inspire au regard de ses victimes, Ôé a tenté une entreprise de conciliation désespérée dont chaque mort dans chaque récit est la manifestation d’un passionnant échec.

L’un de ses romans les plus récents (Adieu, mon livre !, à paraître chez Picquier) nous le montre, sous les traits de l’un de ces doubles dont il est friand, prêter son concours à une entreprise terroriste visant à le détruire, sinon physiquement, du moins médiatiquement, et dont l’objectif paradoxal est de faire reprendre conscience aux Japonais de la vulnérabilité de l’humain.

« Être démocrate a toujours été l’idéal de ma vie », écrivait Ôé en 1988. « Je souhaite vivre autant que possible à l’écart des autorités de la terre et du ciel (…). Mais en même temps, j’éprouve aussi le désir d’offrir en holocauste, en dernier ressort, mon âme et mon corps de démocrate. » (revue Kokubungaku, juillet 1991, p. 34). On connaît les origines lointaines de ce désir : le boulet de la guerre et son idée fixe d’un absolu à incarner à tout prix, impérial puis démocratique, qu’Ôé garde au pied tout au long d’une histoire de l’après-guerre appliquée au broyage consciencieux de tous les grands récits qui l’ont engendrée, est l’étrange vade-mecum de sa vie. L’extraordinaire longévité et la vitalité de sa carrière littéraire, l’opiniâtreté avec laquelle il défend une morale politique adoptée à l’âge de douze ans et dont il ne déviera jamais, font d’Ôé un anachronisme bien vivant unique dans le milieu littéraire japonais. Plus que quiconque, Ôé incarne le Japon d’après-guerre, avec toutes ses contradictions, ses espoirs et ses désillusions. Là réside sans doute sa légitimité, car c’est bien en tant que produit cabossé et ambigu de l’histoire qu’il en appelle inlassablement au souvenir des morts pour continuer à penser, et panser les vivants.

par Antonin Bechler , le 9 janvier 2013


Pour citer cet article :

Antonin Bechler, « Kenzaburô Ôé ou la barbarie du réel », La Vie des idées, 9 janvier 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Kenzaburo-Oe-ou-la-barbarie-du.html

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Notes

[1Victimes des bombardements atomiques.

[2La victoire récente du Parti Libéral Démocrate mené par le néoconservateur Shinzô Abe va vraisemblablement remettre ces questions à l’ordre du jour.

[3Si l’on excepte, bien entendu, le prolétariat... Mais les œuvres romanesques et les écrits théoriques d’Ôé ne proposent pas de critique construite du capitalisme, et l’activisme révolutionnaire au nom des thèses marxistes y est présenté sous l’angle de l’aventurisme romantique.


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