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Introduction à la collapsologie

À propos de : P. Servigne et R. Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil


La fin de l’eau courante au robinet, de la nourriture au supermarché, du chauffage par radiateur, la fin d’Internet, des voitures, des hôpitaux — « la vie de l’homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale, et brève ». Mais l’effondrement ne sera pas forcément une chose si horrible.

Recensé : Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris : Le Seuil, « Anthropocène », 2015, 304 p., 19 €.

Si on prend les questions environnementales au sérieux, on sait – depuis maintenant assez longtemps – que le monde est sur une trajectoire insoutenable. Nous connaîtrons de notre vivant des transformations radicales, et probablement déplaisantes, de notre mode de vie. Comment tout peut s’effondrer offre un récapitulatif des savoirs scientifiques sur (principalement) le climat et l’énergie qui n’apportera pas de révélation particulière aux gens intéressés par le sujet, mais dont la première partie constitue une bonne synthèse grand public. Écrit pour être facile d’accès et lisible par le plus grand nombre, le livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens cite un gros corpus d’articles et d’ouvrages scientifiques en anglais, et la bibliographie est excellente.

La question, évidemment, est de savoir ce qui va se passer quand le climat aura changé, le pétrole sera épuisé, etc. Comme on parle de l’avenir, on sait que le discours qu’on tient sur ce qui peut, va ou doit arriver a un effet sur ce qui va réellement arriver. Tout ce qui touche à l’anticipation du futur appelle la plus grande modestie, et les prédictions de fin du monde – il y en a eu un certain nombre depuis un certain temps – ne se rangent pas parmi les prédictions les plus modestes. L’approche minimalement responsable consiste à imaginer toutes les solutions possibles pour échapper à un futur catastrophique. L’idée est d’imaginer une transition harmonieuse vers un futur où le climat n’a pas trop changé, et où les humains consomment les ressources de manière réfléchie et équilibrée. Le problème-clé est ici de savoir de combien de temps on dispose pour ménager la transition. Par exemple, tout le livre de Naomi Klein repose sur l’idée que nous devons agir maintenant, parce qu’il sera trop tard dans dix ou quinze ans : le changement sera catastrophique. Mais en réalité, personne ne sait de combien temps on dispose avant que, à situation constante, des crises dramatiques n’adviennent, sans parler du fait que tous les pays ne seront pas affectés de la même façon et en même temps. Et s’il y a la moindre chance que les humains puissent s’organiser pour inventer des modes de vie à la fois agréables et durables, la moindre des responsabilités éthiques est de focaliser toute notre énergie vers ce but.

Servigne et Stevens prennent le contre-pied complet de cet argument. Selon eux, il est déjà trop tard pour infléchir les processus planétaires déchaînés par la consommation massive de pétrole et de charbon ; la température va de toutes façons augmenter fortement. Les humains ont franchi trop de limites dans l’exploitation et la destruction de leur environnement pour que l’on puisse ajuster la trajectoire. Nous allons tout droit vers l’effondrement, donc autant oublier les solutions constructives et se mettre tout de suite à réfléchir à l’effondrement. Leur hypothèse fondamentale est qu’il y a trop de crises différentes et gravissimes qui couvent en ce moment pour que les humains puissent sereinement organiser une transition harmonieuse. La transition sera douloureuse : ce sera l’effondrement.

On peut lire Comment tout peut s’effondrer de deux façons : comme une réflexion sur un scénario possible, ou comme une prédiction d’un futur proche et inéluctable. Autant qu’il est possible d’en juger, les auteurs me semblent plutôt prédire un futur inéluctable, où les sociétés contemporaines s’effondrent sous la conjonction des crises énergétiques, climatiques et économiques. C’est possible, sûrement probable, mais ce n’est pas certain. On peut discuter point par point des éléments avancés, des solutions qui ne sont pas évoquées, des initiatives, on peut même se prêter au petit jeu philosophique sur l’indétermination de l’avenir, mais il est plus constructif de lire le livre comme une réflexion sur un scénario possible, ce qui permet d’écarter tout un ensemble d’objections de détail, mais qui ont leur importance quand l’enjeu est la fin du monde.

En fait, là où le livre est réellement fautif, c’est dans la pauvreté de la discussion des formes que prendrait l’effondrement. Après tout, de nombreuses civilisations se sont effondrées, notamment à cause de changements climatiques ou de surexploitation de l’environnement [1]. Les auteurs ont fait le choix un peu étrange de chercher plutôt à élaborer une forme de sagesse pré-effondrement. Comment tout peut s’effondrer essaie d’imaginer une alternative à l’aveuglement technolâtre comme au catastrophisme survivaliste. Quand on prononce les mots « effondrement » et « fin de la civilisation », écrivent-ils, on pense trop souvent aux œuvres culturelles post-apocalyptiques (Mad Max, les films de zombie, La route, etc.) où les humains sont réduits au cannibalisme et à la guerre de tous contre tous. C’est le sens du mouvement survivaliste, dont les membres se préparent à la fois à la survie comme chasseur-cueilleur et à l’auto-défense. Pour Servigne et Stevens, l’effondrement est l’occasion d’une renaissance, d’une sortie d’un mode de vie qui était de toutes façons condamné et condamnable. Ce propos un peu mystique rebutera bien des lecteurs. Le livre essaie en effet de parler du fait, mais aussi de la psychologie du fait : la dépression qu’engendre la prise de conscience, les compagnes agacées par les conversations apocalyptiques, les sceptiques qui tournent les auteurs en ridicule, etc.

Le livre n’en présente pas moins un intérêt. L’économie et la population croissent de manière exponentielle, mais la plupart des ressources sur la Terre sont en quantité finie, que ce soient les stocks (de pétrole, de métaux, de minerais, etc.) ou les flux (l’eau douce, les forêts, les poissons dans les océans, etc.). Le pétrole est la ressource la plus importante pour la civilisation moderne, et on arrive au moment où l’énergie nécessaire pour extraire les ressources excède l’énergie recueillie (c’est le problème des gaz de schistes). Le peak oil signifie qu’à terme le pétrole va devenir cher. Comme l’intégralité de notre civilisation repose sur l’énergie abondante et pas chère (pour la production de nourriture, l’approvisionnement des supermarchés et le chauffage), cela signifie a minima que nous allons tous être plus pauvres, et certainement plus inégaux. Comme le montrent les auteurs, il n’y a rien à attendre du nucléaire et des énergies renouvelables, qui reposent sur des technologies complexes requérant des quantités importantes de pétrole et des matériaux eux-mêmes en quantité finie. Et comme l’extraction du pétrole repose sur des investissements massifs, on peut s’attendre à ce que la crise du pétrole entraîne une crise financière majeure. De toutes façons, écrivent les auteurs, entre le réchauffement climatique (+4°C sur l’ensemble du globe, cela signifie +8 -10°C sur les continents), le déclin de la biodiversité (la sixième extinction), l’acidification des océans et la disparition des poissons, la pollution chimique et bien d’autres, l’humanité ne saurait échapper à une combinaison de crises de différentes natures qui devrait précipiter l’effondrement de notre civilisation.

La plupart des gens pensent que la science et la technologie vont régler tous les problèmes. C’est peu probable, selon Servigne et Stevens, compte tenu des lois de la physique et de la biologie. Il n’existe aucune source d’énergie qui soit renouvelable et qui puisse remplacer le pétrole. Une autre catégorie de gens pensent que les humains peuvent échapper à l’effondrement grâce à la mobilisation en faveur de politiques environnementales, sociales et économiques soutenables. L’un des points les plus intéressants de Comment tout peut s’effondrer est que les auteurs ne croient pas une seconde que cela soit possible. On sait depuis près de quarante ans que la dynamique actuelle est insoutenable et mortifère ; et pendant quarante ans, les humains ont collectivement et sciemment décidé de continuer en pire. Par exemple, si l’on prend les scénarios du rapport Meadows pour le Club de Rome [2], nous suivons actuellement la courbe du scénario le plus pessimiste. Autre exemple : quand on regarde les prévisions des rapports du GIEC, la situation est chaque fois pire que ce qui était prévu dans le rapport précédent. Autrement dit, ajoutent les auteurs, les rapports du GIEC sont trop optimistes. Le fait est que les humains, dans leur grande majorité, aspirent à un mode de vie qui détruit la planète. Il n’y a qu’à voir avec quelle véhémence sont combattues les tentatives de mener des politiques environnementales, combattues évidemment par les intérêts financiers et industriels, mais aussi des braves gens qui vivent trop pauvrement pour pouvoir entendre un discours qui leur promet encore plus de pauvreté.

Comment tout peut s’effondrer n’est pas exempt de scories. Quand les auteurs sortent de la problématique matérialiste de l’énergie, du climat et de la nature pour s’aventurer vers la psychologie ou les sciences sociales, ils le font de manière un peu naïve et intuitive, et le livre perd alors en densité. Le chapitre 10, qui rassemble les contributions venant de la démographie, de la science politique, de la psychologie et de la sociologie est le moins abouti du livre. Le passage où les auteurs émettent l’hypothèse que les humains n’essaient pas des « systèmes politiques innovants » par conformisme cognitif fera sourire les chercheurs en sciences sociales et politiques. Mais qui sont les naïfs ? Servigne et Stevens cherchent à décrire la dynamique fondamentale des sociétés contemporaines, pendant que la plupart des sociologues, politistes et économistes préfèrent ignorer assidûment ce qui pourrait déranger leur confort intellectuel. Dans la dernière partie du livre, les auteurs citent David Holmgren, le créateur du concept de permaculture, qui dit aujourd’hui souhaiter un effondrement rapide et radical, de manière à sauver ce qui peut encore l’être de la planète. On subodore chez eux une forme de sympathie pour cette solution. Peut-être que le plus grand mérite du livre est de nous suggérer que cette idée n’est pas complètement absurde.

Pour citer cet article :

François Bonnet, « Introduction à la collapsologie », La Vie des idées , 2 novembre 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Introduction-a-la-collapsologie-3188.html

Nota bene :

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par François Bonnet , le 2 novembre 2015

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Notes

[1Voir par exemple Jared Diamond, Effondrement, Paris : Gallimard, 2006.

[2Le premier rapport est paru en 1972. Une version actualisée a été publiée en 2004 : Donella Meadows, Jorgen Randers, and Dennis Meadows. Limits to growth : the 30-year update. Chelsea Green Publishing, 2004.



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